La bataille de Leuctres (un lieu-dit de Béotie, situé au sud-ouest de Thèbes, non loin de Thespies) a lieu le et voit la victoire des Thébains, conduits par le béotarque Épaminondas, qui infligent une sévère défaite aux Spartiates du roi .
Considérée comme une révolution tactique pour l'emploi de l'ordre oblique, la bataille de Leuctres marque un tournant dans les rapports entre cités grecques. L'hégémonie spartiate est mise à mal et la cité ne s'en relèvera pas. Thèbes au contraire commence une hégémonie qui dura 10 ans jusqu'à la mort d'Épaminondas, tué lors de la bataille de Mantinée en 362.
Contexte historique
Montée des tensions entre Sparte et Thèbes Loin d'être un événement imprévu, la bataille de Leuctres est un des résultats de l'instabilité politique qui a fait suite à la guerre du Péloponnèse. En effet, après sa victoire sur Athènes en 404 av. J.-C., Sparte va imposer à travers toute la Grèce de multiples régimes hostiles à la démocratie athénienne. Cette politique effraye les autres grandes cités grecques, inquiètes à l'idée que Sparte puisse imposer son hégémonie. Un fort sentiment anti-spartiate se répand en Grèce, alors même que Sparte n'a pas les moyens de sa politique en raison des bouleversements sociaux et politiques dont elle est victime.
Une coalition est finalement formée par Athènes, Corinthe, Thèbes et Argos en 395 pour s'opposer à Sparte dans ce qui sera connu comme la guerre de Corinthe. Thèbes est la cité la plus importante de la coalition, et elle va de ce fait être la cible de plusieurs campagnes militaires spartiates. Le roi Agésilas II, toujours roi en 371, mène plusieurs expéditions en Béotie à partir de 394. Lorsque la guerre de Corinthe s'achève en 386, la querelle entre les deux cités semble loin d'être enterrée. Sparte n'est pas parvenu à écraser militairement Thèbes mais parvient cependant à lui imposer de renoncer à ses projets de domination de la Béotie, région de la Grèce centrale sur laquelle les Thébains souhaiteraient asseoir leur hégémonie.
Sparte semble finalement triompher de Thèbes en 382, lorsque les Spartiates profitent d'une expédition contre la cité d'Olynthe pour s'emparer de Thèbes et renverser le pouvoir en place. De nombreux chefs thébains sont alors exilés. Cette occupation spartiate de Thèbes vaut cependant à Sparte d'être condamnée par les autres grandes cités grecques et par une partie de l'opinion spartiate, dont le roi Cléombrote. Cette domination spartiate sur Thèbes ne dure toutefois qu'un temps. En 379, des exilés thébains parviennent à libérer la cité avec l'aide d'Athènes et massacrent la garnison spartiate. Ne pouvant tolérer cela, Sparte prend l'initiative d'organiser plusieurs campagnes contre Thèbes, menées par Cléombrote, le second roi de Sparte, qui s'était pourtant opposé à l'occupation de Thèbes.
La première campagne a lieu en 379, mais le roi spartiate refuse alors d'attaquer en territoire thébain et de dépasser les Cynocéphales, deux montagnes de la Béotie situées entre Pharsale et Larissa. Cette répugnance de Cléombrote à attaquer Thèbes ne fait qu'encourager cette dernière à accroître sa puissance, notamment par la formation d'une puissante armée. Craignant que les Thébains ne prennent le contrôle de toute la Béotie, Sparte organise donc une seconde expédition en 376. Encore une fois, Cléombrote en prend le commandement. Cependant, la campagne tourne court car, comme le mentionne Xénophon, les Spartiates sont repoussés devant le mont Cithéron, point d'accès à la Béotie que les Thébains occupent. La lutte se poursuit cependant entre les deux cités. Elle prend un nouveau tournant en 373, lorsque Thèbes rétablit la Confédération béotienne. Athènes craint alors une hégémonie thébaine et décide d'entamer des négociations de paix avec Sparte. Thèbes, invitée à se joindre aux négociations, exige alors la reconnaissance de son hégémonie en Béotie. Jugeant ses conditions inacceptables, les Spartiates montent une nouvelle expédition contre Thèbes, dont Cléombrote prend la tête. L'armée spartiate compte 700 Égaux (l'élite spartiate) un millier de cavaliers, environ 7500 alliés ainsi que 1600 néodamodes, anciens esclaves qui ne jouissent pas tout à fait du statut de citoyenÉric Tréguier, « Leuctres ou le triomphe de la géométrie sur le nombre », Guerres et Histoire, numéro 1, avril 2011, pages 58–62. Les armées spartiate et thébaine convergent alors l'une vers l'autre dans l'espoir de s'affronter.
Motivations spartiates Ayant reçu l'ordre de marcher avec son armée, auparavant chargée de la défense de la Phocide, Cléombrote va s'avancer loin en Béotie avant d'être arrêté par les Thébains devant la bourgade de Leuctres, située sur le territoire de la cité de Thespies. Les commandants des deux armées, héritiers de 20 ans de lutte, ont alors de multiples raisons qui les poussent à engager le combat.
Pour les Spartiates, affronter et vaincre les Thébains est une question de prestige. Les chefs spartiates en sont bien conscients, et ils vont tout faire pour convaincre Cléombrote d'engager le combat, alors même que ce dernier est toujours hésitant. L'échec des campagnes précédentes menées par Sparte contre Thèbes a en effet porté un coup au prestige spartiate en Grèce. Loin de se rapporter aux victoires éclatantes d'Agésilas II, les expéditions de Cléombrote ont surtout été marquées par leur pusillanimité et la réputation militaire des Spartiates a été gravement battue en brèche. En plus de ces arguments, les chefs spartiates n'hésitent pas à menacer leur roi d'exil, l'incitant à combattre dans « son propre intérêt » s'il souhaite « revoir sa patrie ». À cela s'ajoutent les critiques des adversaires de Cléombrote, accusant le roi spartiate d'être trop indulgent envers les Thébains, critiques qui ne peuvent que pousser le roi spartiate au combat. Cléombrote est donc contraint d'accepter la bataille. On peut très certainement considérer cela comme un désavantage important pour les Spartiates, dotés visiblement d'un commandement divisé et d'un chef peu enthousiaste à l'idée de combattre. Ces problèmes de commandements sont encore aggravés par l'état des chefs spartiates qui ont abusé du vin avant la bataille et sont donc « quelque peu excités », selon Xénophon, ce qui ne peut que nuire à leur efficacité sur le champ de bataille. Cela étant, les Spartiates disposent de plusieurs avantages qui les inclinent naturellement à engager le combat. Ils disposent notamment de la supériorité numérique. Sparte aligne en effet contre à peine Thébains, et rassemble notamment plusieurs contingents des cités alliées que sont les Phocidiens, Héraclée et Phlious. De plus, la présence des alliés susmentionnés ne peut que renforcer la détermination des Spartiates, qui risqueraient de perdre leur soutien en cas de défaite. Ceux-ci sont d'ailleurs bien peu enthousiastes, comme le relève Xénophon lorsqu'il rappelle que « chez les alliés, personne n'avait le cœur à combattre ». Pour maintenir la puissance politique de Sparte, Cléombrote doit donc accepter la bataille.
Motivations thébaines Les Thébains sont également enclins à la bataille, et ce malgré leur infériorité numérique. Cela est également dû à des considérations politiques. Tout d'abord, il s'agit pour Thèbes d'asseoir son influence dans la région. Comme Xénophon le rapporte, les chefs thébains ont en effet la crainte que s'ils se retiraient, « les villes d'alentour feraient défection » et se joindraient à Sparte. Or, une telle chose serait désastreuse. D'une part, les cités de la région fourniraient aux Spartiates de nouvelles troupes, et ce avec d'autant plus de joie que l'implantation thébaine dans la région ne s'est faite que récemment et de façon violente. D'autre part, une défection nuirait aux projets politiques de Thèbes en mettant à mal ses prétentions hégémoniques sur l'ensemble de la Béotie. À cela s'ajoute une crainte plus personnelle des chefs thébains qui craignent pour leurs intérêts. Car comme le note Xénophon, s'ils se replient sans combattre ils risquent d'être jugés et condamnés à l'exil par leurs propres concitoyens, une situation peu enviable et que ces chefs thébains sont d'autant moins enclins à accepter qu'ils y ont déjà goûté lors de l'occupation de Thèbes par les Spartiates.
Cependant, les Thébains sont aussi poussés au combat par plusieurs éléments leur conférant un avantage militaire et moral. Ils bénéficient en effet du soutien d'un exilé spartiate, Léandrias, qui est évoqué par Diodore de Sicile. La présence d'un homme qui a sans doute eu l'occasion de côtoyer au plus près les hoplites spartiates ne peut qu'être bénéfique aux Thébains, qui peuvent ainsi connaître avec plus de précision la tactique spartiate. En outre, l'exilé spartiate aurait rappelé une ancienne prophétie assurant la victoire des Thébains, ce qui nous est également mentionné par Diodore. Le site de Leuctres apporte ainsi un puissant appui moral aux Thébains: Xénophon et Diodore s'accordent pour dire que plusieurs prophètes locaux, ou un oracle, auraient affirmé que la victoire thébaine était certaine. Ces dires s'appuient sur une légende, racontée dans les détails par les deux auteurs, selon laquelle des Spartiates auraient violé à Leuctres des filles qui les auraient maudits avant de se donner la mort. Les Spartiates ne pouvaient être que vaincus sur le lieu d'une telle infamie. L'avantage moral conféré par cette histoire est d'ailleurs renforcé par d'autres rumeurs circulant à propos d'actes miraculeux prouvant le soutien des Dieux aux Thébains. Si Xénophon met en doute la véracité de ces rumeurs, il n'en sous-estime pas l'influence. Contraints politiquement à la bataille, les Thébains détiennent donc un avantage moral qui va s'ajouter aux innovations tactiques qui vont leur donner la victoire.
Déroulement
Charge de la cavalerie thébaine
Le combat s'ouvre lorsque les Spartiates testent le dispositif thébain en envoyant leurs peltastes attaquer au javelot l'infanterie légère thébaine. Après s'être déployées devant leurs phalanges respectives les cavaleries thébaine et lacédémonienne se chargent, fait assez rare pour être souligné car les cavaliers s'affrontent très rarement lors des batailles hoplitiques. Les cavaliers spartiates qui tentent d'intervenir sont dispersés par la cavalerie thébaine.
Les Thébains montrent toute leur supériorité, défaisant rapidement leurs adversaires. Cet affrontement préalable est décisif pour la suite des événements. Vaincus, les cavaliers spartiates s'enfuient en traversant les lignes de leur propre phalange, gênant sa cohésion, déjà mise à mal par le fait que certains hoplites sont ivres. Quant à la cavalerie thébaine, elle reprend position en avant de la phalange thébaine. Selon Sylvie le Bohec, ceci eut pour effet de dissimuler aux Spartiates le dispositif thébain, et donc de cacher le renfort de son aile gauche.
Révolution tactique d'Épaminondas