Henry Crawford est un des personnages de Mansfield Park, le roman de Jane Austen considéré comme le plus abouti, écrit en 1813 et publié en 1814. Sans être un personnage principal, car seule Fanny Price peut être qualifiée ainsi, il tient une place éminente dans l'intrigue : avec sa sœur Mary, il joue un rôle essentiel, car l'arrivée inattendue dans le paisible et rural Northamptonshire de ce couple de jeunes et élégants mondains, brillants mais sans moralité, va dangereusement perturber la vie calme et bien ordonnée de la famille Bertram.

Libertin libre-penseur, séduisant et amoral, il évolue habituellement dans une société londonienne aux mœurs relâchées, un monde d'apparences, de frivolité élégante et raffinée, de prétention et de bel esprit. Léger et vaniteux, il a constamment besoin de se faire aimer et admirer. Aussi joue-t-il avec les sentiments des deux sœurs, Maria et Julia Bertram, alors que Maria est déjà fiancée à James Rushworth, un voisin très fortuné. Après le mariage de cette dernière, il entreprend, pour passer le temps, de « faire un petit trou dans le cœur de Fanny Price », la petite cousine en résidence, timide et effacée, qui résiste à son charme, ne voyant en lui qu'un homme immoral et dangereux. Il en tombe finalement amoureux et la demande en mariage, ce qui satisfait tout le monde à Mansfield Park. Acteur consommé, toujours en représentation même quand il est parfaitement sérieux, il se croit sincèrement épris, ébauche mille projets pour la rendre heureuse, lui fait une cour pressante, dont Jane Austen détaille les diverses étapes. Mais Fanny ne se laisse pas séduire, et il cède à la tentation de reprendre ses habitudes galantes auprès de Maria, qui, insatisfaite par son mariage et toujours amoureuse de lui, crée le scandale en s'enfuyant avec lui. Il n'a cependant nulle intention de l'épouser après son divorce, regrettant amèrement d'avoir perdu Fanny.

Dans la galerie d'aimables vauriens plus ou moins débauchés créés par Jane Austen, à côté de Willoughby et de Wickham, Crawford est celui qui se rapproche le plus d'un véritable gentleman. Il en a les manières et le patrimoine foncier. En outre, il a su reconnaître la valeur de Fanny Price, n’est pas totalement dépourvu de sens moral et ressent quelquefois un certain malaise face au vide de sa vie. Mais, ayant été élevé par un oncle fêtard et sceptique, il ne songe qu’à profiter de toutes les jouissances immédiates que mettent à sa portée sa fortune et son rang social. Pourtant Jane Austen suggère que, s'il avait été plus patient et moins vaniteux, ..

Genèse du personnage

Pour Roger SalesRoger Sales, Jane Austen and the Representation of Regency England, New-York, 1994, cité par , ., Jane Austen se serait inspirée, pour créer ce personnage de dandy libertin, de Childe Harold, personnage éponyme du poème de Byron édité chez John Murray en 1812, et peut-être du célèbre Brummell. Elle a aussi pu se souvenir du Dom Juan de Molière, personnage à la cruauté condamnable mais au charme irrésistible, dont elle écrit à Cassandra le , après avoir assisté à une représentation de la pièce : ()Cité par .. Don Juan est d'ailleurs le prototype du , personnage type du libertin cynique, séduisant et plein d'esprit dans la comédie de la Restauration anglaise.

D'autres critiques évoquent aussi, à propos de Henry et Mary Crawford, les deux roués des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil., en particulier Warren Roberts, s'appuyant sur le fait que Jane Austen avait pu connaître le roman (paru en 1782) par sa cousine Eliza de Feuillide qui vécut en France de 1779 à 1790, . et dont nombre de commentateurs s'accordent à supposer qu'elle est le modèle probable de Mary Crawford, .. Si Jane Austen ne lisait pas couramment le français, une première traduction en anglais du roman de Laclos était disponible dès 1784. et il en existe une par Thomas Moore, parue avant 1812 (il s'agit là de la seconde édition).

Arrivée des Crawford

Henry et Mary Crawford arrivent dans le Northamptonshire en juilletJuillet 1807, si l'on se fie au calendrier établi par Avrom Fleishman en 1967, cité par Pierre Goubert dans ., alors que Sir Thomas, le sévère et rigide propriétaire de Mansfield Park, est absent depuis presque deux ans, que sa fille aînée, la belle et altière Maria Bertram, vient de se fiancer au benêt mais très riche James Rushworth et que Fanny Price entre dans sa dix-huitième année.. L'intrusion de ces deux mondains dans ce petit monde patriarcal et conservateur est liée à la présence au presbytère de Mansfield du Dr Grant, installé deux ou trois ans plus tôt, ou plutôt de son aimable épouse qui est aussi leur demi-sœur, comme le précise la narratrice au chapitre IV du tome I.

Après les avoir présentés, elle explique rapidement ce qui amène ces jeunes Londoniens, tous deux riches et célibataires, dans ce calme comté rural : nés du second mariage de la mère de Mrs Grant, ils vivaient à Londres depuis la mort de leurs parents, chez un frère de leur père, l'amiral Crawford, qui adorait le garçon, alors que sa femme s'était entichée de la fille. Or elle venait de mourir, et l'amiral, présenté par la narratrice comme un jouisseur à « la conduite vicieuse »., avait eu le mauvais goût d'installer sa maîtresse chez lui, obligeant la jeune Mary à se trouver un lieu de résidence plus respectable. Mrs Grant est heureuse de pouvoir accueillir maintenant sa demi-sœur, qu'elle n'a pratiquement pas vue depuis son mariage, et imagine déjà Mary, jolie et dotée de , épouser l'héritier de Mansfield Park, Tom Bertram.

Henry, qui n'a nulle intention de changer quoi que ce soit à ses habitudes et ses fréquentations, s'est juste proposé d'escorter sa sœur jusqu'à Mansfield, et s'est engagé à venir « dans l'heure » la rechercher., . Or les jeunes Bertram, auxquels l'absence prolongée de leur père donne un sentiment de liberté, sont ravis de faire la connaissance de ces élégants nouveaux venus et d'ouvrir leur porte aux Crawford. Henry décide alors de prolonger son séjour, car ..

Portrait Aspect physique Jane Austen ne donne jamais beaucoup de détails sur l'aspect physique de ses personnages, et ne précise pas l'âge des Crawford. Toutefois, le lecteur est prévenu que Mrs Grant, en les accueillant, est enchantée de voir que le frère et la sœur ont « un air très engageant » () : certes, Henry n'est pas beau, mais il a une physionomie agréable () et, comme Mary, des manières « gaies et pleines d'entrain » (), ce qui crée en général un préjugé favorable. : il ne lui en faut pas plus pour qu'elle . Pourtant Mary prévient sa sœur, qui reste persuadée que l'air de Mansfield saura soigner les miasmes londoniens, qu'il est un bourreau des cœurs, , et qu'il vaut mieux l'éviter, si on ne veut pas avoir le cœur brisé..

Les demoiselles Bertram ont une première impression défavorable lorsqu'il leur est présenté parce qu'il n'est vraiment pas bel homme : il n'est pas très grand, à peine cinq pieds huit pouces, précise même Rushworth.Soit environ un mètre soixante-dix., et a le teint un peu trop foncé. Maria et Julia le trouvent même franchement « noir et laid » (). Mais il a le don de susciter la confiance par ses manières gaies et charmeuses, son air agréable et ses belles dents, aussi révisent-elles rapidement leur jugement..

Éléments de caractère Henry Crawford est indépendant financièrement depuis un certain temps, car la mort de son père lui a donné, très jeune, la jouissance d'Everingham, un bon domaine dans le Norfolk qui rapporte , et il est habitué à beaucoup trop de liberté, son tuteur, l'amiral Crawford, lui-même sans moralité, lui ayant toujours libéralement laissé faire à peu près tout ce qu'il voulait (.). Incapable de supporter le calme, il manifeste un goût immodéré pour le divertissement. Il ne tient pas en place, voyage, chasse beaucoupAu cours de sa deuxième visite, en décembre, il fait venir ses chevaux de chasse, et peut même en prêter un à William Price pour la durée de son séjour. ; il a besoin de mouvement, de constantes distractions pour se sentir « vivant », aussi applaudit-il au projet de monter une pièce de théâtre durant l'été. Il est aussi un chaud partisan de lLe terme concerne la modernisation, les améliorations, voire les transformations des propriétés par des architectes ou des paysagistes comme Humphry Repton, mais aussi le progrès social, le perfectionnement personnel ou l'évolution des mœurs. des propriétés de ses connaissances..

Il joue aussi volontiers avec les sentiments d'autrui, en particulier avec ceux de Maria, que « protège » officiellement son statut de fiancée. Profondément égoïste, il n'a pas l'habitude de questionner ses motivations (Fanny Price sera la première à le faire réfléchir). Il ne s'intéresse aux gens que dans la mesure où ils peuvent divertir son esprit blasé. Superficiel, inconséquent, il est moralement corrompu., et a les moyens financiers de faire de son bon plaisir sa seule loi.. Habitué à jouer sur la grande scène de la vie londonienne., il lui est facile de se montrer parfait acteur dans le monde plutôt innocent et ingénu de Mansfield Park. Toujours en représentation, il est incapable d'être parfaitement sincère, car, se demande Tony Tanner, comment savoir ce que l'on ressent vraiment lorsqu'on est capable de simuler toutes sortes d'humeurs et de sentiments ?

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Henry et Maria Bertram thumb|left|alt=gravure.Sur une scène, un jeune homme aux genoux d'une jeune fille|Les répétitions permettent à Henry de flirter en toute impunité avec Maria (Hugh Thomson, 1897). Par la présence des sémillants Crawford et le comportement ambigu de Henry envers Maria et Julia Bertram, Mansfield Park devient une sorte de champ clos où s'affrontent les égoïsmes de chacun et se révèlent la jalousie latente et la rivalité larvée des deux sœurs. Seule la politesse empêche les conflits d'éclater au grand jour.. Mais Julia est une proie trop facile pour Henry Crawford. Il la courtise un peu, s'affiche avec elle ; c'est d'ailleurs ce qu'on attend de lui, puisque Maria, fiancée à Rushworth, est officiellement « hors jeu ». Mrs Grant, qui espère que Mansfield Park pourra soigner et guérir l'« infection » que les Crawford ont contracté dans la cité londonienne pervertie et corrompue, le verrait bien l'épouser. Prudent, il lui déclare n'avoir (.). Il n'a aucunement l'intention de s'engager, aimant accumuler les conquêtes, surtout les conquêtes difficiles, forcément les plus glorieuses. ; il ne se fait donc aucun scrupule de faire aussi une cour subtile à Maria, en présence du fiancé officiel., sans que personne, à part Fanny Price, ne s'en émeuve : Lady Bertram est trop indolente, Mrs Norris a trop peu de discernement moral, et les jeunes Bertram, qui ignorent à peu près tout des petits jeux pratiqués dans les salons londoniens, sont fascinés par l'élégance et la vitalité de Henry comme de Mary..

À Sotherton

Maria, de tempérament passionné et habituée à passer la première en tout, supporte difficilement de voir Julia courtisée et admirée davantage qu'elle. S'estimant protégée par son statut de fiancéeÀ l'époque les fiançailles étaient un engagement fort et quasi définitif. Seule une femme pouvait les rompre sans encourir de mépris., elle ne résiste pas aux sollicitations de Henry : au cours de la visite du parc de Sotherton, devant la grille et le saut-de-loup qui les séparent de la partie sauvage du parc où elle manifeste une envie irrépressible d'aller, elle lui confie ses sentiments de « contrainte » () et d'« épreuve » (), avant de citer « d'un ton très expressif » un vers du poème de Laurence Sterne, (1768) : (« Je ne peux sortir, comme dit l'étourneau »), car elle ressent maintenant son mariage programmé avec Rushworth comme une menace d'emprisonnement. Il l'aide alors à franchir la grille, sans attendre Rushworth parti en chercher la clé, mais elle n'a pas compris qu'il n'a pas l'intention d'entendre sa demande informulée, ..