thumb|upright=0.7|Dirk Bouts (vers 1470). Saint Christophe portant l'Enfant Jésus est un thème fréquemment illustré dans l'iconographie chrétienne. Ce thème connaît une fortune considérable à la fin du Moyen Âge, au point que les représentations qui concernent d'autres épisodes de la légende de saint Christophe (ex : martyre de saint Christophe, saint Christophe condamné à être criblé de flèches, saint Christophe sous les traits d'un personnage cynocéphale, etc.) demeurent extrêmement minoritaires dans son iconographie.
On note que dans les formes primitives de l'iconographie (), saint Christophe ne porte pas un enfant, mais un Christ adulte. C'est ainsi qu'il apparaît dans l'une des plus anciennes représentations, datée de 1131, et située dans la dans le Tyrol du Sud. La présence du Christ adulte dans les bras de Christophe (plutôt que sur ses épaules) est alors une manière visuelle d'illustrer le nom du saint, puisque Christophe désigne le "Christophoros", c'est-à-dire celui qui porte (mystiquement) le Christ.
Si, comme le souligne par exemple Hippolyte Delehaye, l'iconographie devance l'hagiographie dans les représentations de saint Christophe portant le Christ, c'est l'hagiographie qui, avec l'épisode de la traversée du fleuve, donne une inflexion radicale à l'iconographie (voir supra, note 6). Désormais, conformément à la légende (notamment, telle qu'elle est diffusée par la Légende dorée), c'est la représentation de saint Christophe portant l'Enfant Jésus qui prend le pas sur toutes les autres représentations du saint.
Légende de saint Christophe et traversée du fleuve dans la Légende dorée gauche|vignette|Frères de Limbourg, miniature d'un manuscrit médiéval. L'épisode de la traversée du fleuve reste celui vers lequel se sont principalement tournés les artistes pour leurs représentations de saint Christophe. Emblématique, l'épisode marque la victoire de Christophe sur une vie antérieure qui reste, avant tout, placée sous le signe de l'ignorance de Dieu. Christophe est en effet un géant cananéen, ce qui suffit à exprimer l'idée qu'il appartient au monde païen, au monde non-civilisé, c'est-à-dire surtout à un monde qui, par essence, est porté en-dehors de l'univers chrétien.
Né sous le nom de Reprobus, c'est-à-dire le Réprouvé, il veut vouer sa vie au seigneur le plus puissant du monde. Il se met d'abord au service d'un roi, mais il quitte rapidement ce dernier quand est évoqué le diable au cours d'une chanson. La peur qu'il lit sur le visage du roi lui fait comprendre qu'il lui faut désormais se mettre au service de ce maître, plus puissant que le premier. Après diverses péripéties, il rencontre enfin le diable. Aussitôt Christophe se met à son service. Mais un jour, parvenu à un calvaire, le diable est soudainement pris de panique à la vue de la croix, et il fuit dans la forêt. Dès ce moment, Christophe réalise qu'il doit désormais se mettre en quête du Christ. Il parcourt alors le monde à la recherche du Christ, sans succès. Un jour, il rencontre un ermite, qui finit par le convaincre de servir le Christ en servant de passeur pour les pèlerins qui doivent traverser un fleuve connu pour sa dangerosité. Christophe construit sa cabane près du fleuve, et jour et nuit, il porte sur son dos les pèlerins qui demandent à traverser.
Un jour, il est réveillé en pleine nuit par la voix d'un enfant. Il sort une première fois, mais ne voit personne. Quelques minutes plus tard, il entend la même voix d'enfant qui l'appelle dans la nuit. Il sort une deuxième fois, mais ne voit toujours personne. Une troisième fois, il entend la voix de l'enfant, et cette fois, l'enfant est là, devant sa porte, qui lui demande à traverser le fleuve. Christophe le place alors sur son dos, et commence à traverser le fleuve. Mais bientôt, tandis qu'il est à mi-chemin, l'enfant se fait de plus en plus lourd sur ses épaules, et les eaux du fleuve enflent et enflent tellement qu'il manque de se noyer. Parvenu enfin sur l'autre rive, il dit à l'enfant : Enfant, il m'a semblé porter le monde sur mes épaules. Ce à quoi l'enfant lui répond : "non seulement tu as porté le monde, mais tu as porté celui qui l'a créé". Christophe comprend qu'il a le Christ devant lui. L'enfant lui ordonne alors de planter son bâton en terre devant sa maison, et il lui annonce que le lendemain son bâton portera feuilles et fruits. Christophe fait comme l'enfant lui a dit, et le lendemain matin, au lever du jour, le miracle promis s'est produit, marquant ainsi le passage définitif de Christophe du côté des élus.
Genèse du « porte-Christ ». vignette|Maître de Spitz, enluminure vers 1420. S'il a, de manière éminemment décisive, contribué à faire connaître ou à populariser la légende de saint Christophe et à la diffuser, Jacques de Voragine, chroniqueur italien et archevêque de Gênes (1228-1298), n'en est pourtant pas l'inventeur. Formidable compilateur, il a pour l'essentiel utilisé des sources anciennes, disparates autant que très nombreuses, pour les couler dans une vaste somme hagiographique homogène qui suit l'ordonnancement de l'année liturgique.
Parmi les sources utilisées par Voragine pour la légende de saint Christophe, Alain Boureau distingue deux traditions différentes « qui ne se réunirent que très tardivement », l'une orientale et l'autre occidentale. Il écrit ainsi qu'« en milieu grec, dans des Passions qui passèrent ensuite dans le monde latin (Euloge, In Memoriam sanctorum, II, 4, 9), Christophe est un géant cynocéphale, qui s'appelait primitivement Reprebus ou Reprobus (glosé ensuite en « Réprouvé »), qui s'enrôla dans l'armée impériale, puis se convertit au christianisme et mourut en martyr. » Alain Boureau précise par ailleurs que « la seconde tradition a eu en Occident un succès tel qu'elle y supplanta la précédente. On la trouve chez Honorius Augustodunensis, Speculum ecclesia, et dans l'œuvre de Johannes Garzone, Vita Christophori ; à mentionner aussi, le manuscrit Cividale del Friuli (X, 70r-73v), cité dans l'apparat des sources de G. P. Maggioni (). Dans cette version, purement occidentale, dont l'origine découle de l'étymologie du nom Christophoros (« porte-Christ »), Christophe est un géant qui a promis de mettre sa force au service du maître le plus puissant du monde, et qui, instruit dans la religion par un ermite, devient passeur et se trouve amené à porter le Christ ; celui-ci se fait de plus en plus lourd sur ses épaules, et Christophe reconnaît en lui le maître du monde. Il est certain que ce thème était pour le christianisme un réservoir de représentations plus gracieuses et plus policées que la version orientale du barbare cynocéphale. »
Par ailleurs, Alain Boureau s'interroge sur le fait que cette tradition ait surgi « aussi tard, apparemment ex nihilo ». Il avance alors trois hypothèses différentes, indiquant ainsi qu'il « faut vraisemblablement supposer une source textuelle ancienne perdue, ou imaginer que la circulation des thèmes s'est faite de l'iconographie vers l'hagiographie, ou bien encore postuler une tradition orale, qui aurait inspiré à la fois l'iconographie et l'hagiographie ; » et il conclut en indiquant qu'« il n'est pas insignifiant à ce point de vue que ni Vincent de Beauvais, ni Jean de Mailly, ni Barthélémy de Trente ne mentionnent cette seconde tradition de Christophe « porte-Christ ». »
Motifs iconographiques récurrents.
Christophe est-il un géant ? gauche|vignette|Willem Vrelant, enluminure vers 1460.
Sur le plan littéraire, il est bien établi que Christophe est un géant. On lit ainsi, dans les lignes liminaires de la Légende dorée, que (Légende dorée, Paris, 2004, ). Cependant, sur le plan iconographique, la question de la stature de saint Christophe est nettement moins tranchée. Si l’on s’en tient strictement aux figures de Christophe et de l’Enfant, le rapport de proportion est celui d’un homme adulte ordinaire avec un enfant. Le gigantisme de Christophe n'est observable que lorsque l'artiste a marqué un rapport de disproportion entre lui et les autres éléments de la composition (éléments du paysage, personnages, etc.).
Ainsi, la représentation de saint Christophe en géant est explicite dans le Polyptyque de l'Agneau mystique (cathédrale Saint-Bavon, à Gand), dans lequel Jan van Eyck a mis saint Christophe en scène à côté d'autres personnages (notamment saint Antoine le Grand et saint Jacques le Majeur) qui sont nettement plus petits que lui. De même, saint Christophe est explicitement un géant dans de nombreux exemples de peintures murales à l'intérieur des églises, où la taille démesurée de Christophe est soulignée par l'emploi d'un format monumental (voir par exemple : fresque de saint Christophe, dans l'abbatiale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Wissembourg).
Mais dans le Triptyque Moreel, Hans Memling a pour sa part placé saint Christophe sur un rapport d'égalité (pour ce qui concerne la taille) avec les deux saints (il s'agit de saint Gilles et de saint Maur) qui le flanquent sur le panneau central.
Le bandeau de saint Christophe vignette|Suiveur de Jérome Bosch, Saint Christophe portant l'Enfant Jésus, huile sur bois vers 1525. Le bandeau de saint Christophe est un élément récurrent (voir, parmi beaucoup d'autres exemples, Hans Memling, Triptyque Moreel, ou encore Jan van Eyck, panneau des Saints pèlerins dans le Polyptyque de l'Agneau mystique) qui pose des questions passionnantes sur le plan de l'iconographie. Il permet notamment de rapprocher saint Christophe d'un personnage vétérotestamentaire renommé pour sa grande force : Samson. Samson porte en effet régulièrement un bandeau (bandeau qui, dans sa version amplifiée, devient parfois un turban, comme d'ailleurs chez saint Christophe).
On remarque par ailleurs que, dans l'iconographie médiévale (mais pas seulement, comme en témoigne l'un des tableaux que Nicolas Poussin consacre aux Sept sacrements), le bandeau est un élément liturgique important dans le sacrement de la confirmation. Or, dans la mesure où celle-ci s'inscrit dans la suite logique du baptême, on peut se demander dans quelle mesure le bandeau peut être mis en rapport avec une traversée de l'eau dont la dimension baptismale semble établie au regard de l'iconographie de saint Christophe.
Iconographie du bâton de saint Christophe Le bâton de saint Christophe est un élément essentiel de son iconographie. Dans le mémoire qu'il a consacré au sujet, Thomas Grison. indique que ce bâton connaît de nombreuses variantes dont on peut schématiser la typologie comme suit. gauche|vignette|300x300px|Saint Christophe avec saint Roch et Sébastien de Lorenzo Lotto dans la Basilique de la Santa Casa de Lorette depuis le Jubilé 2020
Le bâton type bourdon Le bourdon, ou bâton du pèlerin, est un bâton reconnaissable notamment à ses deux pommeaux. Associé à saint Jacques le Majeur, dont il est l'un des principaux attributs avec la coquille saint Jacques, le chapeau à large bord et la panetière, il est aussi l'attribut de saint Christophe jusqu'au début du xve siècle.
Le bâton brut