La traite négrière à Nantes désigne la déportation massive de Noirs africains vers les colonies françaises d'Amérique, principalement aux Antilles, organisée à des fins économiques par des armateurs nantais, du au début du . Avec de commerce triangulaire, et plus de déportés, le port de Nantes se place en première position des ports négriers français pour l'ensemble de la période concernée.

Contexte

La traite atlantique, faite par les Européens et les Américains, a déporté 13 millions de Noirs (hommes, femmes et enfants) entre la deuxième moitié du XVIe siècle et la fin du XIXe siècle, l'essentiel à partir de la fin du . En 1997, l'historien Hugh Thomas donnait un total de d'esclaves « ayant quitté l'Afrique » lors de la traite atlantique, dont arrivés à destination au moyen de traverséesCf. Hugh Thomas, "La traite des Noirs, 1440-1870", éd. R. Laffont pour la traduction française, Paris 2006, pp.870-871 : "Statistiques approximatives". Voir aussi la note consacrée à ces statistiques, pp. 933-935, où l'auteur retrace la succession d'estimations depuis les années 1950.. Tous les grands ports européens ont pratiqué la traite négrière mais avec une intensité différente. Les ports anglais sont en première ligne ; ainsi Liverpool organise expéditions et Londres .

La France métropolitaine arma environ navires négriers et se classe au troisième rang des nations négrières après la Grande-Bretagne et le Portugal. La ville de Nantes organisa à elle seule expéditions soit 41,3 % du total français. Suivent trois villes avec par ordre d'importance : Bordeaux, La Rochelle et Le Havre qui totalisent à elles trois 33,5 % des expéditions négrières Académie de Créteil : La traite des Noirs en 30 questions par Éric Saugera. gauche|vignette|254x254px|Hôtel de la Compagnie des Indes, 70 quai de la Fosse. L'importance de la traite nantaise s'explique notamment par sa situation géographique : la ville bénéficiait de sa proximité avec Lorient où était installée la Compagnie des Indes orientales, ce qui permettait de se fournir en indiennes ou cauris, très appréciés des marchands d'esclaves africains.

Cette situation compensait le faible niveau de tirant d'eau de l'estuaire de la Loire, limité à 11 pieds qui ne permettait qu'aux navires de 150 à 170 tonneaux maximum en pleine charge de remonter jusqu'à Nantes, alors que la Gironde avait un niveau de tirant d'eau de 14 à 16 pieds, grâce auquel les vaisseaux de 250 tonneaux pouvaient remonter jusqu'à Bordeaux, port situé à l'écart des grands axes entre Londres et plaine du Pô, qui sut exporter les richesses que lui offrait le bassin aquitain.

Nantes se lança tardivement dans la traite négrière, en 1707. Les armateurs trouvaient le commerce triangulaire beaucoup plus rentable que le commerce « en droiture » qui consistait à effectuer la navette entre l'Europe et les Amériques, d'autant qu'au début du le port avait surtout une vocation interrégionale et européenne (la péninsule Ibérique, les îles Britanniques et la mer du Nord), dont le trafic se basait surtout sur le commerce traditionnel, en usage depuis la période médiévale, avec des produits comme le blé, le vin et selL'esclavage à Nantes.

Chronologie de la traite nantaise Les débuts Le premier navire armé pour la traite négrière à Nantes pour la compagnie du Sénégal, fut probablement en 1707 L'Hercule, appartenant à la famille Montaudouin.

Puis après une phase d'attente de 4 ans (entre 1707 et 1711), le trafic démarre en 1712 avec 7 navires. Les 15 années suivantes le nombre des vaisseaux armés pour la traite prend de l'ampleur :

+ Nombre annuel de navires armés pour la traite à Nantes 1713 1715 1716 1717 1718 1719 1720 1721 1722 1723 1727 1728 14 20 2 11 12 9 20 16 11 24 6 10

À partir des années 1730, le tonnage des navires négriers nantais est en progression constante, passant d'un peu plus de tonneaux en 1735 à tonneaux en 1740.

Les années 1740 à 1752 Les années qui suivent sont plus chaotiques : la guerre de Succession d'Autriche à laquelle participe la France entrave le commerce maritime (théâtre de prédilection de la rivalité franco-anglaise durant cette période). Ainsi le tonnage des navires négriers nantais est-il extrêmement faible (ne dépassant pas les 500 tonneaux) durant les trois années de fin de conflit (1745, 1746 et 1747). Le traité d'Aix-la-Chapelle signé en 1748 peut permettre à l'activité commerciale de reprendre timidement, avec plus de tonneaux. Mais l'année suivante, ce tonnage atteint le chiffre record de près de tonneaux.

Les années 1750 et 1751 connaissent un creux d'activité, dû notamment au fait que les armateurs nantais attendaient de connaître les résultats de leurs investissements relancés après la guerre. Le parcours d'un navire négrier dans un système de commerce triangulaire entre l'Europe, l'Afrique et les Amériques prenait en effet normalement entre 14 et 18 mois.

Les années 1752 à 1763 Rassurés, les armements nantais voient, durant les années 1752, 1753 et 1754, leurs tonnages dépasser les tonneaux, que l'on considérera comme une période de forte activité, puisqu'au cours des années 1735 à 1759, ce niveau ne sera dépassé que cinq fois.

En 1755, l'activité connait un ralentissement et dépasse à peine les tonneaux de jauge, avant de s'effondrer totalement de 1756 à 1763, sous les effets de la guerre de Sept Ans, durant laquelle les Anglais s'emparent d'abord de Gorée et de Saint-Louis-du-Sénégal en 1758, principaux centres de regroupement d'esclaves africains venant du continent, puis de la Guadeloupe en 1759.

Les années 1763 à 1793 vignette|404x404px|La Marie Séraphique, navire négrier nantais. La signature du traité de Paris en 1763, permet à la traite nantaise de rétablir un niveau d'activité élevé, même si les 699 expéditions organisées durant les trente années qui vont suivre représenteront moins de la moitié de l'ensemble du commerce négrier français durant cette période, alors qu'il dépassait les 50 % avant le conflit. Jusqu'à la première abolition de l'esclavage en 1793, cette part ne cessera pas de baisser.

+ Part de la traite nantaise sur le trafic français Période Pourcentage de la traite nantaise 1763 - 1766 49,3 % 1767 - 1771 42,5 % 1772 - 1778 34,4 % 1783 - 1789 34,3 % 1789 - 1793 36,1 %

Cette perte de parts de marché s'explique par plusieurs facteurs notamment : par la perte du privilège exclusif du commerce des Noirs de la côte d’Afrique que détenait, jusqu'au , la Compagnie des Indes, ceci, afin de les inciter à armer pour la traite. L’arrêt du accorde aux ports de la Manche (Saint-Malo, Le Havre et Honfleur, l’exemption du droit de 10 livres par Noir vendu aux Antilles, versé jusque-là à la société privilégiée. L’exemption est étendue à La Rochelle le et à Bordeaux, le de la même année. par la reconversion des armateurs rochellais dans la traite négrière qui chercheront à compenser la forte diminution de trafic de fourrures due à la perte du Canada, et feront ainsi de la concurrence à leurs homologues ligériens.

Cependant, même si le nombre des expéditions négrières chute de 29 par an en moyenne (entre 1763 et 1766), à 22,2 (entre 1767 et 1771) et 20,6 (entre 1772 et 1778, c'est-à-dire au début de la guerre d'indépendance des États-Unis), le tonnage baisse légèrement (de tonneaux par an en moyenne entre 1763 et 1766, à tonneaux entre 1772 et 1778), ce qui signifie que les armateurs nantais arment moins de navires, mais utilisent des vaisseaux de plus grande capacité. La jauge moyenne d’un bateau négrier est passée de 140 tonneaux après la guerre de Sept Ans, à 175,5 tonneaux entre 1772 et 1778.

Après l'indépendance américaine, on compte 32 départs par an en moyenne entre 1783 et 1788, soit 193 armements nantais pour l’ensemble de cette période, contre 116 à Bordeaux, 111 au Havre et 75 à La Rochelle.

Durant les deux premières années de la Révolution, 89 négriers seront armés à Nantes (46 en 1789 et 43 en 1790). Entre 1789 et 1793, le port de Nantes avec 152 armements représentera avec 36,1 % une part importante du marché de la traite, soit autant que ses principaux concurrents réunis, Bordeaux et Le Havre.

Durant cette même période, le nombre d'esclaves transportés par les navires nantais se chiffrera à , provenant notamment du golfe de Guinée (essentiellement de la région de Calabar, sur la côte Sud-Est de l'actuel Nigeria) et de « côte d’Angole » (côtes angolaise et congolaise actuelles)La traite à la « côte d'Angole », soit :

+ Nombres d'esclaves transportés par des navires négriers nantais Période Nombre d'esclaves 1763-1766 1767-1771 1772-1778 1783-1788 1789-1793

Si les Nantais s’adaptent aux conditions du marché en Amérique comme en Afrique. Ils sont aussi capables de changer de lieu de vente, en fonction de la concurrence. Mais c'est néanmoins à Saint-Domingue qu'ils écoulent l'essentiel de leur cargaison humaine. Disposant d'un réseau de relations dans toute l'île, celle-ci devient une « chasse gardée » des négriers ligériens. Le Cap Français (actuel Cap-Haïtien) et Port-au-Prince sont les principaux sites de vente, accueillant respectivement 30 et 25 % des navires négriers nantais. Ces derniers assurent ainsi 46,8 % de l'approvisionnement de Port-au-Prince, 60,7 % de celui de Léogâne, 64,7 % aux Cayes et 81,6 % à Saint-Marc.

Le décret d'abolition de l'esclavage du 29 août 1793, mettra fin à toute activité de traite sur l'ensemble du territoire français pendant neuf ans.

Les années 1802 à 1830 vignette|Navire négrier poursuivi, jetant ses nègres à la mer. Gravure du . Le rétablissement de l'esclavage par Napoléon Bonaparte en 1802, relance l'activité négrière pendant 15 ans (70 % de la traite nationale, plus de 300 expéditions)Traite négrière à Nantes - 150 ans d’une histoire noire, qui se fait cependant de manière illégale car, si l'esclavage est autorisé, la traite, elle, est interdite dès 1817 par la France, et même dès 1807 par le Royaume-Uni.

La marine royale française lutte dès les années 1820 contre les trafiquants illégaux, jusqu'à l'interdiction formelle de la traite en 1831, préfigurant l'abolition définitive de l'esclavage sous l'impulsion de Victor Schœlcher, le .

Aspect économique Le marquera incontestablement l'apogée du commerce nantais et l'essor de la ville qui verra doubler sa population, passant ainsi de à habitants durant ce siècle.

Le commerce maritime L'activité portuaire sera bien sûr la première bénéficiaire de ce commerce, même si la part du tonnage total de l'ensemble des navires transatlantique (comprenant aussi bien les navires négriers, que ceux effectuant du commerce en droiture vers les îles de l’Amérique, ainsi que les vaisseaux équipés pour la course) entrant dans le port de Nantes ne plafonnera pas au-delà de 25,4 % en 1772.

Le commerce antillais domine le trafic : en 1786, Nantes envoie 126 navires représentant un tonnage global de tx, 106 d'entre eux vont à Saint-Domingue, soit 85 % des vaisseaux (représentant tx), six se dirigent vers la Martinique (soit 4,75 % des navires et à peine 3 % du tonnage total), 14 vers la Guadeloupe et 4 vers la Guyane. En comparaison, à Bordeaux, le tonnage vers Saint-Domingue y est de 65 %, de 24 % vers la Martinique et 9 % vers la Guadeloupe. vignette|Vue d'artiste d'une habitation sucrière typique en 1762. En haut à droite, la grand-case (maison des maîtres) ; en contre-bas, la rue cases-nègres ( habitations des esclaves) ; au centre les champs de canne à sucre ; et à gauche les installations sucrières (moulin, chaudière). Dans cette représentation idéalisée des plantations, le travail forcé des esclaves n'est pas montré. Le « commerce triangulaire » stimulera aussi l'essor du commerce « en droiture » entre Nantes et les îles, puisque les négriers eux-mêmes ne ramenaient au terme de leur circuit, que seulement une partie des denrées issues de la vente des esclaves dans les « colonies de plantations ». comme le sucre et le café, exigeant ainsi que d'autres navires viennent depuis Nantes pour en charger le surplus.