vignette|270x270px|La presse et l'imprimerie, tout comme les musées ou les langues ont participés à la construction d'un imaginaire national, produit d'une construction sociale longue. Une « communauté imaginée » est un concept développé par Benedict Anderson dans son ouvrage de 1983, Imagined Communities (L'Imaginaire national), pour analyser le nationalisme. Anderson décrit la nation comme une communauté socialement construite, imaginée par les individus qui se perçoivent comme membres d'un groupe.
Anderson s'intéresse à la manière dont les médias créent des communautés imaginées, et plus particulièrement au pouvoir de la presse écrite dans le façonnement de la psyché sociale de l'individu. Il analyse l'écrit, outil utilisé par les Églises, les auteurs et les entreprises médiatiques (notamment à travers les livres, les journaux et les magazines), ainsi que des instruments étatiques tels que la carte, le recensement et le musée. Ces outils ont été conçus pour cibler et définir un public de masse au sein de l'espace public, en s'appuyant sur des , des idéologies et une langue dominantes. Anderson explore les origines racistes et coloniales de ces pratiques avant d'exposer une théorie générale démontrant comment les gouvernements et les entreprises contemporains peuvent utiliser (et utilisent fréquemment) ces mêmes méthodes. À l'origine, ces théories ne s'appliquaient ni à Internet ni à la télévision.
Origine vignette|Martin Luther, symbole de l'évolution du christiannisme à l'ère de l'imprimerie. Selon Anderson, la création de « communautés imaginées » a été rendue possible par le « capitalisme d'imprimerie ». Des entrepreneurs capitalistes imprimaient leurs livres et leurs supports médiatiques en langue vernaculaire afin d'en maximiser la diffusion. En conséquence, des lecteurs parlant divers dialectes locaux ont pu se comprendre mutuellement, et un discours commun a émergé. Anderson a soutenu que les premiers États-nations européens se sont ainsi constitués autour de leurs « langues nationales d'imprimerie ». Il avance que la première forme de capitalisme a débuté avec l'impression de livres et d'ouvrages religieux. L'impression de textes en langue vernaculaire a commencé juste après que les livres ont cessé d'être imprimés uniquement dans des langues savantes comme le latin, qui avaient saturé le marché des élites. À cette époque, on constatait également que seule une catégorie restreinte de personnes parlait ces langues et appartenait à une société bilingue. Le point de départ de la révolution culturelle et nationale se situe vers 1517, lorsque Martin Luther a exposé ses idées sur les Écritures, affirmant que chacun devait pouvoir les lire chez soi. Dans les années qui ont suivi, de 1520 à 1540, plus de la moitié des livres imprimés en traduction allemande portaient son nom. Par ailleurs, les premiers États-nations européens considérés comme s'étant formés autour de leurs « langues nationales d'imprimerie » se situent dans la région anglophone (l'actuelle Angleterre) et autour de l'actuelle Allemagne. Le processus de formation d'une nation ne s'est pas limité à l'Europe occidentale. En quelques siècles, la plupart des nations européennes ont reconnues leurs propres langues nationales, tout en continuant d'utiliser des langues telles que le latin, le français ou l'allemand (principalement le français et l'allemand) pour les affaires politiques.
Le nationalisme vignette|Les guerres suivant la Révolution Françaises incarnent ce croisement entre sécularisation, Lumières, capitalisme et nationalisme. Selon la théorie des « communautés imaginées » d'Anderson, la principale cause existentielle du nationalisme est la sécularisation — ce déclin historique de la communauté religieuse imaginée, tournée vers l'au-delà et une immortalité littérale, au profit d'une communauté tournée vers l'héritage et une continuité temporelle terrestre (et non d'un autre monde) au-delà de la mort. Ce processus a entraîné l'érosion des idées de droit divin et de monarchie héréditaire ; il a également convergé avec l'émergence du capitalisme de l'imprimerie (« la convergence du capitalisme et de la technologie de l'imprimerie... la standardisation des calendriers, des horloges et de la langue nationale s'est concrétisée dans les livres et la publication de quotidiens »)— autant de phénomènes survenus au début de la révolution industrielle. Partant de là, Anderson soutient qu'avec les Lumières et l'ère industrielle, les individus ont commencé à distinguer plus nettement ce qui relevait du divin de ce qui relevait de l'histoire et de la politique. À l'origine, ces concepts étaient étroitement liés, car une religion commune unifiait la société à travers l'Europe, servant de fondement tant à la vie spirituelle qu'à la vie politique. Avec l'avènement de l'imprimerie et du capitalisme, les populations ont acquis une conscience nationale fondée sur des valeurs communes. Ces nouvelles communautés imaginées se sont structurées autour de langues nationales écrites, propres à chaque nation et parlées par les individus. Ce phénomène a favorisé l'émergence des premiers États-nations, lesquels ont ensuite développé leurs propres formes d'art, de littérature (notamment le roman), de publications, de médias de masse et de systèmes de communication. gauche|vignette|302x302px|Affiche de propagande allemande de la première guerre mondiale. En tentant de définir le nationalisme, Anderson met en évidence trois paradoxes :
La modernité objective des nations aux yeux des historiens face à leur antiquité subjective aux yeux des nationalistes. L'universalité formelle de la nationalité en tant que concept socioculturel [...] face à la particularité irréductible de ses manifestations concrètes. Le « pouvoir politique de ces nationalismes face à leur pauvreté philosophique, voire leur incohérence ».
Anderson cite les tombeaux du Soldat inconnu comme une illustration du nationalisme. Ces tombeaux sont soit vides, soit contiennent des restes non identifiés, mais chaque nation possédant un tel mémorial revendique ces soldats comme les siens. Quelle que soit l'origine réelle du Soldat inconnu, ces nations l'ont intégré à leur communauté imaginée.
La nation vignette|En dépit d'une importante diversité ethno-linguistique, l'Inde mobilise les jeux olympiques afin de renforcer l'unité nationale autour d'un sentiment d'appartenance commun. Ici un timbre indien de 1972 à l'occasion des jeux olympiques. Il a défini la nation comme « une communauté politique imaginée ». Comme l'explique Anderson, une nation « est imaginée parce que les membres de la plus petite nation ne connaîtront jamais la plupart de leurs compatriotes, ne les rencontreront jamais et n'entendront même jamais parler d'eux, alors que dans l'esprit de chacun vit l'image de leur communion ». Il est probable que les membres de la communauté ne connaîtront jamais personnellement tous les autres membres ; toutefois, ils peuvent partager des intérêts communs ou se reconnaître comme appartenant à la même nation. Ils conservent à l'esprit une représentation mentale de leur affinité. C'est le cas, par exemple, du sentiment d'appartenance nationale ressenti envers les autres membres de sa nation lorsque cette « communauté imaginée » participe à un événement d'envergure, tel que les Jeux olympiques.
Enfin, la nation est une communauté car, en dépit des inégalités et de l'exploitation réelles qui peuvent y régner, la nation est toujours conçue comme une camaraderie profonde et horizontale. C'est en fin de compte cette fraternité qui a permis, au cours des deux derniers siècles, à tant de millions de personnes non pas tant de tuer que de mourir volontairement pour de telles constructions de l'imaginaire.
Contexte et influence vignette|259x259px|Vétéran de l'armée populaire de Libération ayant servi durant la troisième guerre d'Indochine. Dans l'édition chinoise de L'Imaginaire national, Wu Rwei-Ren — le traducteur de l'ouvrage d'Anderson — explique dans la préface que l'élément déclencheur ayant poussé Benedict Anderson à écrire ce livre fut le déclenchement de la troisième guerre d'Indochine (1978-1979) opposant la Chine, le Vietnam et le Cambodge. Anderson, né en Chine au sein d'une famille de missionnaires occidentaux et spécialiste de longue date de l'Asie du Sud-Est, a cherché à comprendre, dans une perspective historique et intellectuelle approfondie, comment la force du nationalisme avait pu amener trois États communistes asiatiques, en pleine guerre froide, à s'affronter militairement dans des conflits violents et sanglants.
Benedict Anderson a élaboré sa théorie parce qu'il estimait que ni la théorie marxiste ni la théorie libérale n'expliquaient de manière satisfaisante le nationalisme.
Anderson s'inscrit dans l'école « historiciste » ou « moderniste » du nationalisme, aux côtés d'Ernest Gellner et d'Eric Hobsbawm ; il postule en effet que les nations et le nationalisme sont des produits de la modernité, créés pour servir des objectifs politiques et économiques. Ce courant s'oppose aux tenants du « primordialisme », pour qui les nations — sinon le nationalisme — existent depuis les débuts de l'histoire humaine. Le concept de « communauté imaginée » peut être considéré comme une forme de constructionnisme social, comparable au concept de « géographies imaginées » d'Edward Said. Selon Harald Bauder, le concept de communauté imaginée demeure très pertinent dans le contexte actuel, pour comprendre comment les États-nations définissent et formulent leur identité dans le cadre de leurs politiques intérieures et étrangères, notamment en ce qui concerne l'immigration et les migrants.
Bien que le terme ait été forgé pour décrire spécifiquement le nationalisme, il est aujourd'hui employé dans un sens plus large, au point de se confondre parfois avec la notion de « communauté d'intérêts ». Il peut ainsi désigner une communauté fondée sur l'orientation sexuelle ou sur la prise de conscience de risques à l'échelle mondiale. Le concept de « communautés imaginées » de Benedict Anderson a été repris par certains chercheurs pour décrire la formation et la dynamique de communautés supranationales. Des travaux récents ont combiné le cadre théorique d'Anderson avec la théorie de la communication de Karl Deutsch pour soutenir que l'Anglosphère peut être conceptualisée comme une « communauté imaginée anglo-saxonne », mettant en évidence les liens culturels, linguistiques et communicationnels qu'elle partage, bien qu'il s'agisse d'une région géographiquement discontinue. vignette|Carte controversée du "Choc des civilisations" de Samuel Huntington. L'idée des communautés imaginées contredit l'existence objective de blocs de civilisations qui seraient par essence rivaux et relativement homogènes culturellement. Ce terme a influencé d'autres penseurs. L'anthropologue britannique Mark Lindley-Highfield of Ballumbie Castle décrit des notions telles que « l'Occident » — auxquelles on prête une capacité d'action propre, comme s'il s'agissait d'entités réelles et homogènes — comme des « entités-concepts » ; ces derniers peuvent se voir attribuer des valeurs symboliques distinctes de celles associées aux individus composant le groupe, lesquels peuvent être perçus différemment à titre individuel. Lindley-Highfield explique : « Le discours se déploie ainsi sur deux niveaux : l'un où des concepts idéologiques désincarnés entrent en concurrence et en conflit, dotés d'une capacité d'action propre et susceptibles de subir des actions ; et un autre où les personnes sont des individus pouvant se distinguer des concepts associés à la société au sein de laquelle elles s'inscrivent. ». Cette approche diffère de celle d'Anderson en ce que le terme est appliqué de l'extérieur et que l'accent est mis sur la contradiction inhérente entre les identités divergentes des entités-concepts et celles des personnes qui y sont rattachées.