Ottmar Nachtgall (latinisé Ottomarus Luscinius, né vers 1478-1480 à Strasbourg, mort le à Fribourg-en-Brisgau) est un humaniste catholique alsacien, philologue, helléniste, juriste et musicien, connu pour ses nombreuses traductions grecques et latines ainsi que pour son dialogue satirique, le Grunnius Sophista (1522). Figure active de l'humanisme rhénan, il contribue à l'introduction durable de l'enseignement du grec à Strasbourg avant de s'exiler, après la Réforme protestante dans la ville, à Augsbourg puis à la chartreuse de Fribourg-en-Brisgau.
Biographie vignette|gauche|Grunnius Sophista, ou l'océan de l'humaine misère. Strasbourg, 1522.– Coll. Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg.
Origines et formation strasbourgeoise Né à Strasbourg dans le dernier quart du , de Johannes et Ottilia Nachtgall, citoyens de la ville, Ottmar Nachtgall voit sa date de naissance longtemps située en 1487 par les notices biographiques anciennesCharles Schmidt, Histoire littéraire de l'Alsace à la fin du et au commencement du , Paris, 1875, t. II.. Les registres de l'Université de Heidelberg, où il s'inscrit le 18 juillet 1494, permettent cependant de la reculer plutôt vers 1478-1480. Il reçoit sa première formation auprès de deux figures majeures de l'humanisme rhénan, Jean Geiler de Kaysersberg et Jacques Wimpfeling, qui l'initient aux auteurs antiques par une lecture directe des textes. Il obtient son baccalauréat ès arts à Heidelberg en 1496.
Pérégrination universitaire et musicale (1496-1514) S'ensuit une longue peregrinatio academica à travers l'Europe : Louvain (théologie et droit canon, vers 1498-1505), puis Vienne, où il se forme à l'orgue et à la composition auprès de Paul Hofhaimer et de Wolfgang Grefinger, et où il enseigne lui-même la théorie musicale, fréquentant le cercle du poète Conrad Celtis. Il séjourne ensuite à Cracovie (1506), puis voyage en Grèce et en Asie Mineure. De retour en terres germaniques, il fréquente à Augsbourg l'entourage du syndic Konrad Peutinger et se lie avec plusieurs humanistes, dont Johannes Pinicianus, Veit Bild et Nikolaus Ellenbog, avant des séjours à Constance puis Spire, où il rencontre Johannes Reuchlin. Sa formation s'achève à Paris (1511-1514), où il perfectionne le latin auprès de Fausto Andrelini et le grec auprès de Girolamo Aleandro, aux côtés de condisciples comme Beatus Rhenanus.
Retour à Strasbourg : vicaire, organiste et helléniste (1514-1522) De retour à Strasbourg en 1514, ordonné prêtre en 1515, il cumule les charges de vicaire et d'organiste à l'église Saint-Thomas. Les huit années qui suivent sont les plus productives de sa carrière éditoriale. Il intègre la Sodalitas literaria, société humaniste fondée par Wimpfeling, et figure parmi les Strasbourgeois qui accueillent Érasme lors de son passage dans la ville en 1514. Sa réputation d'helléniste grandit : il enseigne le grec, notamment aux enfants de chœur de la cathédrale à partir de 1516, et sert d'interprète lors de la venue d'un moine grec du mont Sinaï en 1517. C'est à cette période qu'il adopte définitivement le pseudonyme humaniste « Luscinius » (« le rossignol », traduction latine de son patronyme allemand Nachtgall). Cherchant à obtenir un canonicat, il effectue plusieurs séjours en Italie (1518-1519) et obtient un doctorat en droit canon à Padoue. Sa situation strasbourgeoise se dégrade cependant : échec à obtenir un canonicat en 1519, démission forcée de son poste d'organiste en 1520, avant qu'il n'obtienne finalement un canonicat à l'église Saint-Étienne en 1522, année de la publication de son dialogue satirique, le Grunnius Sophista.
Exil à Augsbourg (1523-1528) Avec la diffusion des idées protestantes à Strasbourg, Ottmar Nachtgall s'installe en 1523 à Augsbourg, où il se consacre à la défense du dogme catholique avec le soutien financier de la famille FuggerElsa Kammerer, « Une migration provoquée par la ville d'accueil ? La migration du Strasbourgeois Ottmar Nachtgall à Augsbourg (1523) », dans Jean Balsamo et Chiara Lastraioli (dir.), Chemins de l'exil, havres de paix. Migrations d'hommes et d'idées au , Colloque international, CNRS - Centre d'études supérieures de la Renaissance, Tours, 8-9 novembre 2007, Genève, Droz.. Il trouve refuge à l'abbaye Saint-Ulrich-et-Sainte-Afre, où il enseigne le grec, devient précepteur des fils de Raymund Fugger, puis obtient en 1525 un canonicat à l'église Saint-Moritz ; les Fugger le pensionneront jusqu'à la fin de sa vie. En septembre 1528, le conseil municipal lui interdit de prêcher et le place en résidence surveillée, après qu'il eut publiquement qualifié d'hérétiques anabaptistes, luthériens et zwingliens.
Fribourg-en-Brisgau : dernières années (1528-1537) Il s'installe à Fribourg-en-Brisgau en octobre 1528 et devient prédicateur à la cathédrale l'année suivante. Il y cohabite brièvement avec Érasme, alors de passage dans la ville, non sans quelques tensions entre les deux hommes A. Bernd Dahlenburg, Die radikale Reformation – Täufer des 16. Jahrhunderts in Augsburg und Münster, GRIN Verlag, Munich, 1999.. Après un pèlerinage à Marseille en 1531, il se retire à la Chartreuse de Fribourg, où il meurt le 5 septembre 1537. Sa bibliothèque, forte d'environ 390 volumes, est léguée aux chartreux ; une partie est aujourd'hui conservée à la bibliothèque universitaire de Fribourg-en-Brisgau.
Œuvre D'après le recensement des catalogues de bibliothèques, Luscinius contribue, entre 1511 et 1536, à une cinquantaine de publications, à des degrés divers, du simple poème liminaire à l'édition-traduction complète. Son œuvre témoigne d'une grande polyvalence : des manuels destinés à développer l'enseignement du grec en Alsace : Collectanea sacrosancta (1515) et Progymnasmata Graecanicae literaturae (1517) ; des traductions d'auteurs grecs, notamment Lucien de Samosate, Stobée, Plutarque et Isocrate ; deux traités de théorie musicale : Musicae Institutiones (1515) et Musurgia seu Praxis Musicae (1536), adaptation en latin de la Musica getutscht de Sebastian Virdung ; des recueils de bons mots à visée récréative : Ioci ac sales mire festiui (1524) et Seria iocique (1529) ; son dialogue satirique le plus étudié aujourd'hui, le Grunnius Sophista (1522), mettant en scène un cochon philosophe raillant les excès de la scolastique tardive ; des écrits théologiques, dont plusieurs traductions en allemand réalisées durant la période augsbourgeoise (1524-1528) : les Allegoriae Psalmorum (1524) et Die gantz Euangelisch hystori (1525), commentaire de l'Histoire évangélique du Pseudo-Ammonius, ainsi qu'une traduction du Psautier de David.
Postérité et réception critique Dès son vivant, Luscinius est reconnu par ses pairs : il est cité dans les Epistolae Obscurorum Virorum (1517), célèbre recueil satirique de lettres fictives défendant Reuchlin, comme un élève de Wimpfeling maîtrisant aussi bien le grec que le droit et la théologie. Sa renommée dépasse le monde germanophone : en 1526, l'humaniste lyonnais Jean de Vauzelles publie une traduction française de sa traduction latine de l'Histoire évangélique, dédiée à Marguerite d'Alençon, future reine de Navarre. Il figure également dans les grandes bibliographies humanistes du siècle, telles la Bibliotheca universalis de Conrad Gessner (1545) et la Bibliotheca classica de Georg Draudius (1611).
Sa réputation posthume reste toutefois durablement affectée par un distique satirique attribué à Melanchthon, qui l'accuse d'avoir outragé la mémoire d'Ulrich von Hutten après sa mort. Le bien-fondé de cet épisode demeure incertain, mais il est repris par la plupart des notices bio-bibliographiques des , notamment celle de Johann Jakob Brucker en 1727, qui tendent à dépeindre Luscinius comme un homme querelleur.
Notes et références
Voir aussi
Bibliographie Paul Bolchert, Othmar Nachtgall (Luscinius) : ein elsässischer Humanist, s.n., Strasbourg, 1914. Jean Happel, , Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, vol. 25, 2458. .
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