Les Sept Sages de la forêt de bambous (chinois : 竹林七賢 ; pinyin : zhú lín qī xián) ont vécu pendant la période troublée des Trois Royaumes (220-280) à proximité de la capitale du royaume de Wei, Luoyang, en Chine du Nord. Ils ont laissé des poèmes et des compositions musicales mais aussi des écrits sur le taoïsme qui témoignent de fortes individualités, d’une grande sensibilité et pour l’un d’entre eux, Xi Kang, d’une remarquable sincérité dans sa foi au taoïsme naturaliste. Tous se sont éloignés du pouvoir politique et des responsabilités qu’on voulait leur confier dans cette période de guerres incessantes. Ils ont choisi de se retirer. Le refus d’un tel poste par Xi Kang a provoqué la réaction du pouvoir : il a été exécuté.
Pour des générations de gens cultivés, et surtout à partir du , les Sept Sages sont devenus des modèles d’hommes libres. La tradition veut qu’ils se soient réunis dans un « bosquet de bambous » de la demeure de Xi Kang et se soient livré à des « causeries pures », buvant, fumant et célébrant les trois arts : poésie, calligraphie et musique. Des comportements excentriques leur sont attribués : excès de boisson, nudité… et surtout irrespect des rites dans un monde encore soumis aux conventions du confucianisme.
thumb|500px|Estampage d'un relief mural recomposé d'après une peinture de Lu Tanwei (?)Pour obtenir une telle estampe on aura dû procéder en plusieurs étapes. Des feuilles humides qui servent de protection sont appliquées sur les reliefs du mur, ces feuilles sont enduites d'encre noire avec un tampon. On en effectue le relevé avec des feuilles et un tampon propres. Le tout est ensuite assemblé. Le relief a été, quant à lui, obtenu d'après une copie de l'original perdu aujourd'hui. Mais comme il en existe plusieurs variantes et de qualité différentes - positions variées des personnages et points de vue différents sur ces personnages - on peut essayer de reconstituer ce qui s'est passé ensuite. Cette copie originale semble avoir été en partie perdue, puis complétée par un artiste qui a effectué ce complément dans l'esprit de l'artiste initial ; sur ce côté du mur, l'autre côté n'étant pas de cette qualité. Cette « restitution » a probablement été sculptée dans la maçonnerie sèche. Un procédé, probablement similaire, aurait été encore employé au Cambodge, en décor extérieur (par exemple, Prè Rup en 961) ou intérieur (par exemple, Prasat Kravan en 921) ; mais la sculpture sur maçonnerie de brique était commune aussi au Vietnam, dans l'art du Champa (par exemple Mỹ Sơn, ). La composition initiale est attribuée à Lu Tanwei (originaire de Wu, il servit l'empereur Ming (465-472) des Liu Song - du Sud - pendant la période des Dynasties du Nord et du Sud). Lu Tanwei fut jugé le plus grand peintre - « au-delà de la catégorie supérieur-supérieur » [trad. , ] - par le critique Xie He (act. 500-536). On peut y reconnaitre Xi Kang (223-262), à gauche, philosophe en quête de l'immortalité, sous un ginkgo biloba. Non son portrait réaliste mais une évocation de son portrait moral. Chaque personnage étant fortement individualisé dans cette œuvre majeure. Watt et al. 2004. par ailleurs Danielle Elisseeff () fait remarquer que le thème confucéen du fonctionnaire intègre qui refuse de servir un mauvais gouvernement rejoint l'autre thème, taoïste, de la retraite dans la nature et que le cadre pictural qui convient à ces deux thèmes c'est le paysage. Les arbres, bien présents, compartimentent l'espace pour mieux mettre en valeur les attitudes expressives et les détails significatifs. Le traitement symbolique de ces arbres est évoqué ici dans Le lieu : « la forêt de bambous ».. De gauche à droite : Xi Kang, Ruan Ji, Shan Tao et Wang Rong. Tombe princière de la période des Song du Sud (sec. moitié du ). L'ensemble, sur deux murs, représente les Sept Sages de la forêt de bambous (des Trois Royaumes) et Rong Qiqi (penseur des Printemps et Automnes), buvant, fumant et célébrant les trois arts : poésie, calligraphie et musique. 80 x .
Un regroupement de personnalités exemplaires thumb|Portrait d'un lettré hautement affranchi. Peut-être le poète Ruan Ji, du groupe des "Sept Sages de la forêt de bambous". Détail d'un rouleau vertical, encre et couleurs sur soie. Attribué à Sun Wei (seconde moitié du ). Musée de ShanghaiLa peinture chinoise, Emmanuelle Lesbre et Liu Jianlong, Éditions Hazan, 2004, page 13. Peinture commentée par Emmanuelle Lesbre page 19
Selon une hypothèse émise par Chen Yinke, l'appellation de « Sept Sages » pourrait venir d'un passage des Entretiens de Confucius (XIV, 37) : (trad. Ryckmans). Quant à la « forêt (ou bosquet) de bambous », il pourrait s'agir d'un décalque du sanskrit Veḷuvana (Veṇuvana), lieu où prêchait le BouddhaDavid R. Knechtges (dir.), Taiping Chang (éd.), Ancient and Early Medieval Chinese Literature. A Reference Guide, partie trois, Leiden/Boston, Brill, 2014, p. 2338-2339.
Depuis toujours les Chinois aiment regrouper les poètes et penseurs, calligraphes et souvent musiciens et/ou peintres, dès qu’on leur trouvait des points communs. Ces sept personnages qui ont vécu à l’époque des Trois Royaumes (220-280) n’ont peut-être été assemblés que par la volonté d’un historien du Moyen Âge chinois. C’est en effet une pratique conventionnelle en Chine que de composer ainsi des groupes de penseurs, calligraphes et poètes, musiciens et peintres en raison de certaines proximités de pensée et de sensibilité, perceptibles dans leur œuvre conservée ou dans les souvenirs qui courent à leur propos. Les raisons de leur regroupement posthume restent difficiles à reconstituer aujourd’hui
Les Sept Sages du ont été héroïsés dès le En comparant plusieurs scènes presque identiques représentant les Sept Sages et conservées sur les murs de tombes datant des Qi du Sud (479-502) on a pu reconstituer les processus de leur fabrication. On en a déduit qu’une reproduction presque intégrale d’une peinture de très grande qualité aurait servi de modèle à la plus belle. Par recoupement il se pourrait que l’original perdu pourrait être attribué à Lü Tanwei, l’artiste le plus célébré de son temps, et qu’elle aurait été peinte pendant le règne de l'empereur Ming (465-472) des Liu Song - du Sud - pendant la période des Dynasties du Nord et du Sud : . Reproduction de cette composition en tête de l’article. en raison de l’attitude exemplaire de ces intellectuels qui surent manifester, malgré leurs origines aristocratiques pour la plupart, leur détachement à l’égard du pouvoir politique après le déchirement de la dynastie Han et, dans le calme de ce retrait des affaires politiques, la pratique en petits groupes des « causeries pures », de tradition récente à la fin de la dynastie. La littérature et la peinture ont su ensuite, aux , en donner l’image de personnalités indépendantes, affirmant leur liberté personnelle de penser et d’agir, voire leur individualisme et leur détachement critique hors des sphères du pouvoir. Un certain nombre de gestes et attitudes emblématiques leur sont attribués alors par la tradition : un comportement iconoclaste, un esprit « anarchisant »D. Holzman dans et anti-ritualiste, comportements qui vont de pair avec la consommation excessive d’alcool – une pratique dont il faudrait faire l’étude tant elle apparait comme un « marqueur », un signe qui permet de qualifier une personnalité – et le fait de se promener nu ou d’uriner en public, qui se réfère à Donald Holzman dans T’oung Pao, 44 (1956) : Les Sept Sages de la forêt de bambous et la société chinoise du , et Antoine Balazs, 1948 rééd. 1968 : Entre révolte nihiliste et évasion mystique : Les courants intellectuels en Chine au de notre ère..
Deux traits marquants de ce club étaient des pratiques en vogue auparavant dans les milieux des intellectuels et de certains aristocrates. Les causeries auxquelles les Sages se seraient complus s’inscrivent dans une tradition, celle des « causeries pures » qui avait déjà cours à la fin des Han orientauxFlora Blanchon et al. 1999. . Dans cette période de désordre l’aristocratie et l’intelligentsia eurent souvent la réaction de choisir une vie de retraite où l’on pourrait se divertir intelligemment par des jeux de l’esprit entre gens de même culture.
C’est surtout deux siècles après, dans les Nouvelles histoires mondaines (Shishuo xinyu) qu’on leur a attribué les signes d’un comportement anticonformiste. Quant à leur prétendue conduite scandaleuse, cette tradition posthume pourrait avoir été une façon de les discréditer, et les auteurs pourraient en être des proches du clan des Sima.
Leur personnalité idéalisée fut donnée en exemple à plusieurs moments de l’histoire de la Chine, jusqu’à aujourd’hui : ils incarnent toujours une vie libre. Ils servirent de modèle au portrait générique du « lettré hautement affranchi », comme celui attribué à Sun Wei ( du ). Le motif, en peinture, des « Sept Sages de la forêt de bambous » revient souvent à la fin de la dynastie des Ming et au début de la dynastie des Qing. Dans ces peintures réalisées par des lettrés, peintres amateurs qui, pour de multiples raisons, souffrent de leur condition et de la politique, les Sages paraissent avoir su s’affranchir superbement des rites contraignants et des servitudes de la vie politique qui règlent si étroitement l'existence du lettré chinoisEncyclopaedia Universalis en ligne. Mais le regard des artistes chinois d’aujourd’hui pourrait bien nuancer cette image.
Liste des Sept Sages
Le groupe se composait de : Xi Kang (223-262). Haut dignitaire, le plus grand poète et le philosophe le plus célèbre de son temps. Essai sur le qin. Essai sur le caractère tout relatif du monde, il expose sa soif de « grande pureté ». Lien marital avec le clan royal au pouvoir des Wei. Refus d’un poste proposé par Sima ZhaoSima Zhao appartient au clan des Sima, futurs Jin de l'Ouest. Il semble être alors Grand Stratège dans le royaume de Wei. par l’entremise de Shan Tao avec lequel il rompt dans une lettre restée fameuse. Il est exécuté, mais joue de la cithare (qin) jusqu'au dernier instantDanielle et Vadime Elisseeff, La civilisation de la Chine classique, Arthaud 1981 (première édition 1979). Page 218.. L'année suivante, en 263, Sima Zhao envahissait le royaume de Shu-Han et recevait, peu de temps après, la soumission de l'« Empereur » Liu Shan. Liu Ling (221-300). Poète. La tradition en a fait un buveur invétéré. Ruan Ji (210-263). Poète. Deux motifs traversent sa poésie, la recherche de valeurs constantes, et l’impermanence de la vie. (230-281). Neveu du poète Ruan Ji. Musicien de très grand talent : en son honneur on a donné au luth chinois le nom de ruan. La tradition a conservé l’image d’une attitude irrespectueuse à l'occasion du deuil de sa mère. Xiang Xiu (228-281). Féru de taoïsme il a rédigé un commentaire du Zhuangzi. Wang Rong (234-305). Haut dignitaire, ancien général. La tradition a pointé son comportement « sans cérémonie ». Shan Tao (205-283). Haut dignitaire. Le plus âgé du groupe. Taoïste exégète des anciens textes. La tradition en fait « le traitre », celui qui retourne à la cour et sert d’intermédiaire entre le pouvoir et son ami Xi Kang pour que celui-ci accepte un poste à la cour.
Xi Kang thumb|500px|Original correspondant à l'estampage ci-dessus. Mur de briques assemblées provenant d'une tombe princière de la période des Song du Sud (sec. moitiè du ) et conservé au Musée de Nanjing
« Le monde vulgaire s'éveille difficilement; Il ne s'arrête jamais dans sa poursuite des choses matérielles. Mais l'homme parfait regarde au loin; Il retourne à la nature.
(...)
Car le corps est à estimer, le vain nom à mépriser. La gloire et le déshonneur n'existent pas. L'important est de laisser aller sa volonté Et de libérer son cœur sans repentirs. »Cette citation est extraite du poème traduit intégralement dans : Danielle et Vadime Elisseeff, La civilisation de la Chine classique, Arthaud 1981 (première édition 1979). Page 218.
Le lieu : « la forêt de bambous »