vignette|Les limites de l'Empire en 1914.|299x299px Durant les trois premiers mois de la Première Guerre mondiale, l'Empire ottoman reste dans une prudente expectative malgré les traités d'alliance avec l'Empire allemand. Dans un second temps, la Sublime Porte prend position en faveur des Empires centraux (Allemagne et Autriche-Hongrie) et entre en guerre à leurs côtés en .
Après l'échec de ses offensives contre l'Égypte britannique (première offensive de Suez) et le Caucase russe (bataille de Sarıkamış), l'Empire ottoman repousse en 1915 une offensive alliée visant Constantinople, mais d'autres offensives alliées ont lieu en Arménie, en Mésopotamie et en Palestine. Le statut du sultan, calife de l'Islam par reprise d'un titre vacant depuis le , lui permet d'appeler à la guerre sainte contre les Alliés avec un succès limité, car ses vassaux arabes, stipendiés par les Britanniques, se révoltent contre lui.
Rapidement, la Première Guerre mondiale, guerre d'usure moderne et totale, excède les moyens dont dispose l'Empire ottoman qui s'épuise progressivement face au blocus alliés. À l'automne 1918, les unités germano-ottomanes sont débordées par des unités britanniques supérieurement équipées, tandis que le retrait de la Bulgarie du conflit laisse Constantinople sans protection face aux armées alliées, obligeant l'Empire à signer l'armistice de Moudros.
L'empire ottoman et la guerre Buts de guerre ottomans et revendications des puissances étrangères Les buts de guerre ottomans vignette|Le grand vizir Saïd Halim Pacha, signataire de l'alliance germano-ottomane en 1914. Lors des négociations avec les puissances centrales, les buts de guerre turcs avaient été mis de côté. Mais les projets panturcs, c'est-à-dire la réunion de toutes les populations turques dans un seul État, caressés par Enver Pacha, entrent rapidement en opposition avec les projets caucasiens et asiatiques du Reich.
Cependant, les Ottomans expriment, en 1915, lors des tentatives de paix avec la Russie, une modification du régime des Détroits, mis en place en 1856 et en 1878, et tentent de faire accepter cette solution en 1916 à nouveau. Durant les premiers mois de l'année 1915, avant la conquête de Varsovie, puis en 1916, les diplomates allemands et turcs tentent en effet de négocier un accord avec les Russes pour obtenir la sortie de la Russie du conflit, sans succès. Le régime des détroits n'est pas le seul point de frictions avec la Russie : les frontières avec la Perse constituent également des pommes de discorde entre la Turquie et l'empire russe : un redécoupage des zones d'influence ottomanes et russes, voire un partage pur et simple de l'Iran font également l'objet de nombreux échanges entre les diplomates des deux empires.
Cependant, le , le ministre ottoman des Affaires étrangères expose les ambitions ottomanes en cas de victoire des puissances centrales : l'évacuation des territoires occupés par les Alliés depuis 1914, l'annulation des dispositions britanniques prises à l'égard de l'Égypte et de Chypre. Dans le même temps, les responsables ottomans se montrent favorables à des annexions directes sur les côtes de la mer Noire, notamment à Constanza. Rapidement cependant, il apparaît clair aux responsables ottomans que la Porte ne recouvrera pas l'ensemble des territoires ottomans de 1914, et, soutenus par l'état-major allemand, les Ottomans tentent d'obtenir des compensations en Transcaucasie.
En outre, l'entrée en guerre de la Bulgarie change les perspectives ottomanes en Mer Noire. En effet, Ferdinand Ier (roi des Bulgares) a réclamé pour prix de son alliance avec les puissances centrales, une rectification de frontières en Thrace turque.
Enfin, en 1918, à la faveur de l'écroulement de la Russie, les négociateurs ottomans obtiennent l'évacuation des territoires ottomans encore occupés par la Russie, tandis que les responsables ottomans émettent des prétentions sur de vastes régions du Caucase russe.
La réalisation partielle des buts de guerre ottomans
Mais c'est la dislocation de la puissance russe dans le Caucase qui aiguise les appétits turcs sur cette région ; en effet, en , le ministre turc des Affaires étrangères, Nessimy Bey, expose les revendications turques dans le Caucase, mettant ainsi en avant les divergences au sein de l'alliance germano-turque : le port de Batoum et la Transcaucasie pourraient être placés sous influence politique turque, mais devront de toute façon se trouver dans la dépendance économique de l'Allemagne. Mais le , à Batoum, les négociateurs turcs réclament le retour à la frontière russo-turque de 1828, alors que les responsables allemands veulent mettre en place un État caucasien indépendant placé dans leur sphère d'influence politique et économique. Face à cette diplomatie qui néglige leurs intérêts, les Ottomans pratiquent la politique du fait accompli : ils occupent le chemin de fer de Bakou à Batoumi et lèvent une armée islamique du Caucase tout en réclamant toujours davantage de territoires, en contravention avec les accords de paix avec la Russie.
Les buts de guerre visant l'Empire ottoman L'ensemble des puissances européennes engagées dans le conflit sont intéressés à voir l'empire ottoman accélérer sa décadence, certains de ses alliés ayant même des revendications territoriales à présenter sur certains territoires ottomans.
Ainsi, le roi Ferdinand a réclamé pour prix de son alliance avec les puissances centrales, une rectification de frontières en Thrace turque. Le , le gouvernement bulgare revendique, en compensation des avantages obtenus par la Turquie dans le Caucase, des territoires en Thrace turque.
Le , principal bailleur de fonds de l'empire ottoman en guerre, réclame, surtout à partir de 1917, des concessions économiques dans l'empire. Le , les responsables de la politique commerciale allemande, mettant à profit les énormes dettes contractées par Constantinople auprès de banques allemandes, présentent un programme d'expansion politique et économique dans la région. Ce programme prévoit la mise sous tutelle allemande exclusive de l'économie ottomane, notamment le contrôle des gisements pétrolifères de Mésopotamie, le contrôle de bassins miniers situés à proximité ou non du Bagdadbahn et un statut privilégié concernant la navigation sur le Tigre et l'Euphrate. Ce contrôle économique se double d'une série d'accords politiques et militaires à l'avantage de l'Allemagne. Le , les Allemands renouvellent leur demande de contrôle allemand sur les gisements pétroliers de Mésopotamie.
Dans le camp adverse, l'engagement ottoman aux côtés des puissances centrales relance les discussions sur le partage des territoires ottomans et de la mise en place de zones d'influence au profit des Alliés. En effet, les projets de partage sont nombreux, mais définitivement fixés dans un mémorandum du : la Syrie littorale, la Cilicie et les vilayets d'Adana et de Mossoul seraient réservés à la France, tandis que la Grande-Bretagne se contenterait de la Mésopotamie; la Russie quant à elle, annexerait l'Arménie et le Kurdistan et obtiendrait le libre passage dans les Détroits. Puis, le , l'accord de Saint-Jean-de-Maurienne réserve à l'Italie Antalya et la région de Smyrne. Enfin, la Palestine serait internationalisée. Les Russes poursuivent, eux aussi, leurs propres objectifs dans le conflit qui les opposent à l'empire ottoman : en effet, continuateur de la politique d'expansion vers le Sud poursuivie patiemment depuis Pierre le Grand, les Tsars, puis le gouvernement provisoire, affirment souhaiter reconquérir Constantinople et les Détroits.
Le soutien allemand vignette|droite|Officiers allemands à Berlin apprenant le turc ottoman en 1914.|alt=salle de classe Malgré les accords conclus avec l'Allemagne, l'Empire ottoman ne participe ni au déclenchement ni au premier mois du conflit. Cette neutralité ne leurre cependant aucun des participants au conflit. Les missions militaires allemandes dans l'Empire ottoman jouent un rôle de plus en plus essentiel. Cependant, les deux pays n'auront une communication directe qu'après la conquête de la Serbie à l'automne 1915.
Une fausse neutralité Le déclenchement de la guerre en prend les dirigeants ottomans de court. En effet, l'Empire n'est pas prêt à participer immédiatement au conflit : ses troupes sont dispersées dans des provinces lointaines et sa capitale, Constantinople, n'est pas à l'abri d'un coup de main allié.
Mais une note marginale de Guillaume II sur une demande du chef de la mission allemande à Constantinople, Otto Liman von Sanders, datée du , ne laisse aucun doute sur les intentions ottomanes de participation dans le conflit européen qui s'annonce. Les responsables ottomans mènent une politique équivoque, maintenant des relations avec les Alliés, négociant même avec eux. Enver Pacha, par exemple, initie des pourparlers avec les Alliés, dès le : il expose les revendications turques dans les Balkans lors de négociations avec l'ambassadeur de Russie : la rétrocession de la Thrace occidentale et des îles de la mer Égée.
Parallèlement à ces contacts avec les Alliés, la poursuite des croiseurs Goeben et Breslau, en , contribue à faire basculer l'Empire ottoman dans le camp des puissances centrales. Le , les Britanniques, en violation des accords conclus, avaient saisi deux navires en construction dans leurs arsenaux et destinés à la marine ottomane : cette décision mécontente gravement les Ottomans. Deux croiseurs de la marine impériale allemande en Méditerranée, poursuivis par les flottes française et britannique et empêchés de rallier les ports austro-hongrois, se présentent le devant les défenses de Constantinople et reçoivent l'autorisation de s'avancer jusqu'à la capitale, en violation de l'accord de 1841 sur le régime des Détroits. Comprenant l'avantage qu'il peut en tirer, le gouvernement allemand fait cadeau de ces deux navires aux Ottomans : les Goeben et Breslau deviennent les Yavuz Sultan Selim et Midilli, l'amiral Wilhelm Souchon, commandant l'escadre formée par les deux croiseurs est nommé commandant de la flotte de guerre ottomane, tandis qu'un autre marin allemand, l'amiral Guido von Usedom, prend la responsabilité des défenses côtières de Constantinople. Dans les semaines qui suivent, Ottomans et alliés se livrent à une surenchère de mesures aboutissant à la mise en place d'un blocus de fait des Détroits.
Le gouvernement ottoman est encore divisé sur la stratégie à tenir : l'homme fort du régime, Enver Pacha, souhaite un engagement rapide dans le conflit, tandis que d'autres responsables ottomans, comme Izzet Pacha, souhaitent continuer à temporiser, alors que le Grand vizir, Saïd Halim Pacha, se montre indécis. À court terme, l'intervention ottomane dans le conflit n'apporte pas d'avantages immédiats aux puissances centrales mais à moyen terme, la fermeture des Détroits à la navigation empêche les Franco-Britanniques de fournir une aide matérielle à la Russie, ou encore la possibilité de lancer des opérations directes contre l’Égypte, alors protectorat britannique, puis contre l'Inde britannique.
La Porte et le vignette|upright=1.5|Visite de l'empereur Guillaume II à Constantinople en , à bord du croiseur Yavuz Sultan Selim (ex-Goeben). Dès la fin du , les deux empires mènent une politique de rapprochement politique et économique de grande ampleur. En effet, fortement influencé par les géopolitologues de la période et souhaitant limiter les effets d'un blocus du canal de Suez, Guillaume II envisage la construction et la mise en service du chemin de fer de Bagdad reliant l'Europe centrale au golfe Persique, via Constantinople, Bagdad et Bassora.
Parallèlement à cette politique en direction du golfe Persique, le sultan souhaite la construction d'une ligne de chemin de fer dans le Hedjaz, mais la politique britannique s'oppose à ce projet, amenant davantage encore, à partir de 1906, la Porte à se rapprocher de Berlin.