thumb|300px|Exemple de fileteado, comportant typiquement des inscriptions sur Buenos Aires, le tango et Carlos Gardel.

Le fileteado est un style de peinture et de dessin décoratif typique de la ville de Buenos Aires, en Argentine. Il se caractérise par des lignes en spirales et en coup de fouet, par la vivacité de ses teintes, par un agencement souvent symétrique, par la suggestion du relief au moyen d’ombres et d’artifices de la perspective, et par la surcharge de l'espace. Son répertoire décoratif inclut des motifs stylisés principalement à base de feuilles, d’animaux, de cornes d’abondance, de fleurs, de banderoles et de pierres précieuses. D’ordinaire, les œuvres de fileteado renferment aussi quelque devise ingénieuse, couplet poétique ou aphorisme facétieux, émouvant ou philosophique, parfois écrit en lunfardo, avec des lettres ornementées, généralement gothiques ou cursives.

Ce style, qui naquit dans la ville de Buenos Aires vers la fin du , servait à l’origine de simple ornementation destinée à embellir les voitures de charge à traction animale pour le transport des denrées, mais devint au fil du temps un art pictural particulier à cette ville, au point d’en être devenu l’un des emblèmes iconographiques les plus reconnaissables. Bon nombre parmi les pratiquants de cet art étaient issus des différentes familles d’immigrants européens débarqués à Buenos Aires et porteurs d’éléments artistiques distincts, lesquels allaient ensuite se combiner avec ceux du fonds criollo local, pour engendrer ce style typiquement argentin.

En 1970 fut organisée la première exposition de filete, événement à la suite duquel l’on commença à reconnaître son intérêt comme forme d’art spécifique de Buenos Aires, son domaine d’utilisation tendant alors à englober toutes espèces de surfaces ou d’objets.

Histoire 250px|vignette|Charrette ornée de fileteado en exposition. 250px|vignette|Triporteur

Le fileteado trouve son origine dans les anciens chariots à chevaux, uniformément peints en gris « municipal », qui servaient autrefois, vers la fin du , au transport des denrées alimentaires telles que lait, fruits, légumes et pain.

Le fileteador Enrique Brunetti a rapporté l’anecdote suivanteEl filete y los primeros fileteadores, documento de Enrique Brunetti (1988), cité dans Los Maestros Fileteadores de Buenos Aires, p. 52, de E. Barugel et N. Rubió (cf. bibliographie).. Dans un atelier de carrosserie situé Avenida Paseo Colón, qui à cette époque formait la limite entre la ville de Buenos Aires et son port, travaillaient, à des tâches mineures, deux enfants d’origine italienne et de milieu modeste, mais appelés à devenir d’éminents fileteadores : Vicente Brunetti (père d’Enrique mentionné ci-haut) et Cecilio Pascarella, âgés de dix et treize ans respectivement. Un jour, le patron leur demanda de donner un coup de peinture à un des chariots, qui en ce temps-là étaient entièrement peints en gris. Que ce fût par bravade ou seulement pour tenter une expérience, il est un fait qu’ils se hasardèrent à peindre en rouge les arêtes et les biseaux du chariot, et que cette idée plut à leur patron. Mieux, à partir de ce jour, d’autres clients souhaitèrent que les bords de leurs chariots fussent mis en couleur, ce qui incita d’autres entreprises de carrosserie à imiter l’idée à leur tour. C’est ainsi que, selon Enrique Brunetti, prit naissance l’habitude de décorer les chariots ; l’étape suivante fut de colorier également les panneaux de ces voitures en les garnissant de moulures peintes ou de filets (en esp. filete, d’où filetear, doter de filets) de différentes grosseurs.

L’innovation suivante consista à inclure des cartouches portant le nom du propriétaire, son adresse et la catégorie de marchandises qu’il transportait. Cette tâche était en principe réalisée par des lettristes français, qui à Buenos Aires se chargeaient de peindre les lettres des enseignes commerciales. Cependant, face aux délais parfois prolongés de réalisation de ces lettres, le patron de l’atelier de Paseo Colón confia à Brunetti et à Pascarella, qui avaient vu comment les Français s’acquittaient de cette tâche, le soin d’exécuter lesdites lettres, travail lors duquel Pascarella se distingua en créant les dénommés firuletes (fioritures) qui ornent les cartouches et qui s’imposèrent ensuite comme élément caractéristique du style fileteado.

On en vint à appeler fileteador le peintre qui décorait les chariots, puisqu’il accomplissait le travail avec des pinceaux à poils longs, soit des pinceaux à filetear, mot dérivé du latin filum, qui signifie fil ou bord d’une moulure, ou, dans les arts décoratifs, une ligne fine servant d’ornement, en français filetPetite moulure linéaire, séparant des moulures plus importantes. Syn. listel., selon le Trésor de la langue française.

Nous aurions pu, au lieu des termes espagnols, utiliser des mots français équivalents : filet, fileter, filetage, quitte à forger quelques néologismes (fileture et fileteur p.ex. pour traduire fileteado et fileteador resp.). Cependant, tant en raison de la gênante polysémie du vocable filet en français, que par égard pour la singularité de ce style ornemental, qui n’appartient qu’à Buenos Aires, nous avons penché pour le maintien de la terminologie originale..

S’agissant d’un travail à exécuter une fois achevée la construction du chariot, mais immédiatement avant le paiement par le client, impatient de pouvoir disposer de son outil de travail, il y avait lieu d’expédier l’opération du fileteado avec rapidité. 250px|vignette|left|Fileteado sur un autobus moderne. vignette|250px|Autobus de 1947.

Surgirent alors des spécialistes virtuoses comme Ernesto Magiori et Pepe Aguado, ou des artistes comme Miguel Venturo, fils de Salvador Venturo. Ce dernier, capitaine dans la marine marchande italienne, s’installa à Buenos Aires après sa mise à la retraite, et s’y consacra au fileteado, en intégrant des motifs et des idées de son pays d'origine — au , il était courant, e.a. en Sicile, d’embellir les chariots et charrettes avec une ornementation qui s’apparente au fileteado portègneArticle dans Diario Z.. Son fils Miguel suivit des cours de peinture et améliora la technique de son père ; il est considéré par beaucoup de fileteadores comme le peintre qui donna sa forme actuelle au filete. C’est à lui en effet que l’on doit l’introduction d’oiseaux, de fleurs, de diamants et de dragons comme motifs accompagnant le dessin des lettres sur les portières des camions. Face au risque de taxation qu’entraînaient des cartouches trop grands, Miguel imagina de les faire plus petits, mais décorés de motifs symétriques, constitués de fleurons et de dragons, afin d’en augmenter le pouvoir d’appel, concept qui se maintint ensuite pendant longtemps. 250px|vignette|Ford modèle 31 AA orné de filetes à la mode d’autrefois.

L’avènement de l’automobile provoqua la fermeture des ateliers de carrosserie établies en dehors des villes, raison pour laquelle les chariots et sulkys des campagnes devaient être conduites vers les villes en vue d’occasionnelles réparations. Celles-ci étant mises à profit pour décorer les voitures de fileteado, le filete passa de la sphère urbaine à celle rurale, et il devint courant de voir des chariots campagnards peints en vert et noir avec des filets vert-jaune. Pablo Crotti était un expert dans l’équipement et la fabrication de voitures à chevaux ; son atelier, situé près du quartier portègne de Floresta, était l’un des plus réputés de son époque.

Le camion automobile élimina de la scène l’antique voiture de transport de denrées, et les fileteados primitifs qui ornaient celle-ci se perdirent pour toujours, personne en effet n’ayant pris la peine d’en conserver un exemplaire pour la postérité. D’autre part, le camion, pour être beaucoup plus grand et compter de nombreux recoins, renfoncements etc., représentait tout un défi pour le fileteador. Dans les entreprises de carrosserie étaient employés des charpentiers, des forgerons, des peintres (pour la couche de fond), et des fileteadores. Elles se trouvaient essentiellement dans les quartiers de Lanús, de Barracas et de Pompeya. Le camion entrait à l’atelier avec son châssis et sa cabine d’usine, et il s’agissait alors de procéder au montage de sa caisse de chargement, qui pouvait être en bois dur de tabebuia ou en bois de sapin, préalablement bien poli pour en rehausser l’impression de qualité, mais en réalité appelé à durer beaucoup moins longtemps. Ensuite, le forgeron façonnait les ferrures, créant ainsi des ornements. Le fileteador était mis à contribution en fin de processus. Se tenant sur un échafaudage, il avait coutume de décorer les tablettes de bois latérales avec des motifs floraux et des dragons, tandis que l’ornementation du panneau principal se faisait sur la base d’un sujet donné proposé par le propriétaire. Le fileteador signait sur le panneau ou à côté de la mention de l’atelier de carrosserie.

Lorsque les autobus de Buenos Aires cessèrent d’avoir la taille d’une voiture de tourisme pour devenir une sorte de camion modifié propre à transporter des personnes, l’on se mit à le décorer de filetes. La surface à peindre, étant métallique et dépourvue de subdivisions comme celle de la caisse de chargement d’un camion, donna lieu à un filete plus élémentaire, sans figures ; en contrepartie, un usage abondant était fait d’arabesques et de frises, disposées horizontalement et faisant tout le tour de la carrosserie de l’autobus. La dénomination de la firme de transport s’y inscrivait en caractères gothiques, tandis que pour représenter le numéro du véhicule on associait à ce numéro l'objet ou le concept qui lui est attaché dans la quiniela, type de loterie spécifiquement argentin, où à chaque nombre correspond une entité particulière (le bateau, le mariage, la peur etc.). Le conducteur de l’autobus ne souhaitant pas d’ordinaire que son véhicule ressemblât à un camion de maraîcher, les fleuronnements étaient proscrits. À l’intérieur de l’autobus, la face arrière du siège du conducteur était occasionnellement aussi garnie de filetes.

Première exposition de filete

vignette|250px|Autobus de la marque Mercedes Benz exposé au musée de ce constructeur à Stuttgart, en Allemagne.

Les dernières années de la décennie 1960 et les premières de la décennie 1970 furent une période faste pour le fileteado, car il existait alors, outre les grands maîtres de cet art, de gros camions et des autobus en quantité.

La sculptrice argentine Esther Barugel et son époux, le peintre espagnol Nicolás Rubió, qui furent les premiers à mener des recherches minutieuses sur la genèse du fileteado, organisèrent le , à la galerie Wildenstein à Buenos Aires, la première exposition de filete. Certes, à ce moment-là déjà, l’on ne trouvait plus de panneaux décorés de filete remontant à l’époque des chariots à chevaux. L’exposition, où l’on remarquait en particulier la présence du fileteador Carlos Carboni, fut un succès et eut pour effet que les Portègnes se mirent à apprécier ce qu’ils voyaient quotidiennement circuler dans les rues, mais à quoi ils n’avaient jamais jusque-là prêté attentionSite de la ville de Buenos Aires.. vignette|250px|Aujourd’hui est seul permis un filete de facture simple entre les plans de couleur du toit et la partie inférieure du bus.

Le fileteado cessa dès lors d’être vu comme un simple produit artisanal ne servant que de banal ornement pour chariots et camions, et était reconnu désormais, nationalement et internationalement, comme une forme d’art digne d’intérêt et typique de la ville de Buenos Aires. Dès ce moment aussi, le fileteado s’affranchit du camion et s’universalisa pour englober tout type d’objets.