L'enluminure romane désigne la décoration des manuscrits propre à l'art roman. Ce style se développe en France au cours du début du pour s'étendre à la quasi-totalité de l'Europe occidentale chrétienne. Elle disparait pour laisser place à l'enluminure gothique à la fin du en France et en Angleterre, mais seulement au cours du en Allemagne par exemple.
Historique et influences L'origine du développement d'un art nouveau de ce qui devient par la suite l'enluminure romane se trouve dans l'influence de l'enluminure byzantine. Cette influence se fait par le biais de l'Italie à l'occasion d'une première vague arrivée à partir du dernier tiers du et particulièrement de l'abbaye du Mont-Cassin puis de Rome et de Venise formant un style appelé « italo-byzantin ». Le siège de la papauté est en effet le vecteur de diffusion de nouveaux modèles à travers toute l'Europe par l'intermédiaire du réseau des monastères bénédictins récemment réformés, notamment à travers la congrégation de Cluny. Une deuxième vague d'influence byzantine se diffuse au début du , provenant cette fois-ci à nouveau de Venise mais aussi de Sicile. Elle se diffuse plus directement par l'intermédiaire peut-être de manuscrits, à nouveau en France, dans le sud-est et le centre, mais aussi en Allemagne, dans la vallée du Rhin et à Salzbourg et dans le Sud de l'Angleterre, contribuant à l'internationalisation du style romanAvril, Le Monde roman : le temps des croisades, p.132.
La diffusion d'un style proprement roman est sans doute directement lié au mouvement de réforme monastique et à l'essaimage de grands ordres nés ou croissant au cours des : d'abord l'Ordre de Cluny comme déjà évoqué, mais aussi l'ordre des Chartreux, qui prévoit que chaque moine doit avoir une activité de copiste, ou encore l'ordre cistercien. Chaque monastère a besoin d'ouvrages nécessaires à la liturgie pratiquée par ses moines, ce qui les amènent à commander ou fabriquer eux-mêmes des manuscrits. Chaque abbaye d'une quelconque importance possède au minimum 200 à 300 volumesWalter Cahn, 1996, présentation en ligne.
Cette influence byzantine est aussi contrebalancée par la persistance de l'influence des styles anciens qui se sont développés localement, que ce soit l'enluminure insulaire en Angleterre, l'enluminure ottonienne en Allemagne ou l'enluminure mozarabe qui s'est développée en Espagne dans les Beatus. Cette variété explique le développement de styles romans propres à chacune de ces régionsAvril, Le Monde roman : le temps des croisades, p.132-133.
Caractéristiques Les types de manuscrits Outre des livres liturgiques déjà présents aux époques précédentes (lectionnaires évangéliaires), apparaissent à cette époque de nombreuses bibles entières, utilisées dans les monastères pour être lues quotidiennement. Elles sont généralement reliées en plusieurs tomes et réalisées par une équipe complète au sein d'un scriptorium. Parmi les œuvres patristiques, on trouve de nombreux manuscrits des Morales sur Job de Grégoire le grand, comme l'exemplaire de Cîteaux. La production au sein de scriptoria monastiques n'empêche pas la copie d'auteurs latins : plusieurs œuvres de Térence, Cicéron sont recensées. Parmi les auteurs contemporains, on retrouve plusieurs copies du Liber floridus, des ouvrages de Gilbert de La Porrée, Pierre Lombard, ainsi que la compilation de droit canonique Décret de Gratien. Quelques vies de saints sont par ailleurs recensées.
Le style et iconographie Même s'il existe une très grande variété dans le style des enluminures romanes selon l'époque et surtout sa région d'origine, quelques traits communs peuvent être distingués : la lettrine historiée : même si elle existe aux époques précédentes, c'est dans l'enluminure romane qu'elle connait son plein épanouissement. Elle contient soit un portrait, soit des personnages grotesques, soit une représentation de la scène décrite dans le texte. Ces lettrines prennent le pas sur les miniatures en pleine page, pourtant très répandues aux époques carolingiennes ou ottoniennes. Certaines iconographies disparaissent presque totalement, comme les portraits d'évangélistes ou les pages tapis. D'autres nouvelles apparaissent comme les arbres de Jessé les drôleries se répandent de manière considérable pendant la période : elles représentent des animaux fabuleux ou non, hybrides ou humains, parfois nus. Elles décorent les lettrines mais aussi les marges des manuscrits. Elles trouvent leurs origines dans des figures zoomorphes qui servaient déjà à décorer les manuscrits à l'époque mérovingienne ou dans l'enluminure mozarabe des Beatus. Elles peuvent s'expliquer par un goût à cette époque pour les bestiaires ou les fables et se retrouvent dans certains livres religieux pour servir de représentation du diable en opposition avec le caractère chrétien du texte.
Dans l'usage des couleurs des miniatures, se retrouve très souvent, à partir des années 1120, l'usage d'un fond bicolore bleu associé à une bande verte encadrant l'image sur trois ou quatre côtés. Cette convention spatiale provient sans doute de l'enluminure byzantine et se retrouve dans beaucoup d'ouvrages, d'Italie, d'Allemagne, en France ou en Angleterre (Psautier de Saint-Alban). Cependant, dans chaque région, cette formule est adaptée au contexte localAvril, Le Monde roman : le temps des croisades, p.133-134.
Variations régionales Italie
Le premier lieu du renouveau de l'enluminure en Italie dans le dernier tiers du se trouve à l'abbaye du Mont-Cassin, au sud de l'Italie. Sous l'impulsion de Didier (ou Desiderius) de Mont-Cassin, futur pape Victor III, très lié à Constantinople, plusieurs manuscrits sont importés de l'Orient et plusieurs artistes byzantins viennent travailler à l'abbaye, pour peindre des fresques mais aussi des manuscrits du scriptorium. Ainsi, deux rouleaux d'Exultet sont représentatifs de cette influence. Alors que celui de la bibliothèque apostolique vaticane (BAV, Vat.lat.3724, daté vers 1060) contient encore des signes discrets de l'enluminure byzantine, un second, daté vers 1070-1080 et actuellement conservé à la British Library (Add.30337) : le dessin y est plus fin ainsi que les couleurs, les figures plus allongées et les plis des vêtements recherchés. Cette évolution se retrouve dans un lectionnaire de la Vaticane (Vat.Lat.1202) ou encore dans le Bréviaire d'Oderisius, du nom du successeur de Didier (Bibliothèque Mazarine, Ms.364)Avril, Le Monde roman : le temps des croisades, p.142-147.
Dans la région de Rome, deux types de manuscrits se retrouvent : des manuscrits décorés de lettrines à rinceaux de feuillages sur fond colorés provenant de monastères tels que Subiaco, Farfa et Sainte-Cécile-du-Trastevere à Rome même. Le second groupe, plus spectaculaire, est constitué de bibles monumentales décorées de lettrines de style géométrique, appelée « bibles atlantiques ». À partir de la fin du et au début du siècle suivant, elles contiennent de plus en plus de miniatures narratives. C'est le cas de la Bible du Panthéon (BAV, Vat.Lat.12958) datée vers 1125, l'exemple sans doute le plus célèbreAvril, Le Monde roman : le temps des croisades, p.159-160.
En Toscane, la Bible de Santa Maria del Fiore (Bibliothèque Laurentienne, Ms.Edili.126) est un exemple ancien isolé d'imitation des bibles atlantiques romaines (1100-1125), avec quelques originalités comme de petits personnages en marge du livre. Il faut attendre le second quart de ce siècle pour voir se développer une véritable école toscane avec des lettrines placées dans des compartiments et décorées de rinceaux de feuillages, et des figures fortement influencées par l'art byzantin. Ce style se retrouve dans un sacramentaire de la Pierpont Morgan Library (G21)Notice du manuscrit sur le site de la Morgan, une bible de la bibliothèque Casanatense (Ms.723) ou une autre conservée à la bibliothèque nationale d'EspagneAvril, Le Monde roman : le temps des croisades, p.162-164.
France Au cours du , l'enluminure sur le territoire de l'actuel France subit l'influence des régions voisines, telle que l'enluminure ottonienne dans l'est, l'enluminure anglo-saxonne au nord et dans l'Ouest et l'enluminure espagnole au sud-ouest. Après la première vague de l'influence byzantine, arrivée en France par le biais des grandes réformes monastiques et en premier lieu clunisienne, des styles propres et originaux se développent dans plusieurs régions du royaume.
L'enluminure clunisienne et son influence La première influence byzantine est visible à travers les quelques rares manuscrits encore conservés provenant du scriptorium de l'Abbaye de Cluny. Chacun fait preuve de cette influence mais sans doute par le biais des ateliers romains ou du Mont-Cassin. Il s'agit du Lectionnaire de Cluny, du Traité de saint Ildefonse de la Bibliothèque palatine de Parme (Ms.1650), ainsi qu'une miniature isolée du Cleveland Museum of Art extraite d'une ancienne bible sans doute luxueuse. D'après les sources écrites, des artistes italiens mais aussi allemands (donc de tradition ottonienne) se trouvaient au sein de ce scriptorium. Cependant, cette première vague n'a qu'une influence limitée et il faut attendre la seconde vague à la fin du pour que l'enluminure romane se développe chez les autres filles de Cluny, dans le centre et le sud-est de la France. La plus célèbre d'entre elles est la bible de Souvigny (Bibliothèque de Moulins, Ms.1) qui appartient à un groupe de manuscrits bibliques dans lequel on distingue aussi la bible de la bibliothèque municipale de Lyon (Ms.410-411) et . D'autres manuscrits influencé par l'art byzantin se retrouvent à Autun, Clermont-Ferrand, mais aussi plus au sud de la France avec, par exemple, le lectionnaire de l'abbaye de Montmajour (BNF, Lat.889)Notice du ms. sur le catalogue de la BNFAvril, Le Monde roman : le temps des croisades, p.174-182.
Normandie Pendant une bonne partie du , l'enluminure normande est en grande partie influencée par les manuscrits anglo-saxons. Un art véritablement original se développe à la fin de ce siècle et au début du siècle suivant. La décoration des livres se concentre dans le dessin de lettrines historiées à la plume, rehaussées de couleurs. Les personnages y sont représentés intriqués dans des décorations végétales. L'un des exemples les plus anciens est la bible de Guillaume de Saint-Calais (Bibliothèque de la cathédrale de Durham, ms.A.II.4), datée vers 1096 et provenant d'un atelier normand indéterminé. L'apogée de ce style se retrouve dans un manuscrit du Commentaire sur Isaïe d'Exeter (Bibliothèque Bodléienne, Ms.Bodl.717)Reproduction des enluminures sur le site de la Bodleian réalisé dans le scriptorium de l'abbaye de Jumièges par un artiste du nom d'Hugo Pictor. Dès les années 1130, ce style original disparait et les manuscrits normands prennent leur source d'inspiration dans le Poitou ou en Angleterre, comme c'est le cas pour l'évangéliaire de Saint-Martin de Sées (Bibliothèque diocésaine de Sées, ms.5)Avril, Le Monde roman : Les Royaumes d'Occident, p.159-164.
Poitou et basse vallée de la Loire