Le Verre de vin (en ) est une huile sur toile de Johannes Vermeer. Ce tableau, de 66,3 centimètres de haut et de 76,5 centimètres de large, a été réalisé, selon les experts, entre 1658 et 1659, ou un peu plus tard, vers 1661-1662. Il représente, dans un intérieur hollandais, une femme en rouge assise devant une table, en train de finir un verre de vin. Un homme, debout derrière elle, tient un pichet de la main droite, posé sur la table. La composition est, par de nombreux aspects, typique des scènes de genre développées à Delft par Pieter de Hooch au début des années 1650., et l'idée de séduction qui s'en dégage se double, selon toute vraisemblance, d'une portée moralisante.
Vermeer est âgé d'environ 27 ans quand il peint Le Verre de vin. Selon Walter Liedtke, .
Depuis 1901, le tableau appartient aux collections de la Gemäldegalerie de Berlin (Stiftung Preußischer Kulturbesitz).
L'inspiration
La représentation de personnages buvant autour d'une table, et le motif du verre de vin offert à une jeune femme, avaient déjà été traités par Pieter de Hooch, par exemple dans La Visite (vers 1657), ou encore La Buveuse (vers 1658). Sur la base de similitudes troublantes avec un autre tableau de Vermeer sur le même thème, La Jeune Fille au verre de vin, on a également pu supposer Roland E. Fleischer, « Ludolf de Jongh's The Refused Glass and Its Effect on the Art of Vermeer and De Hooch », University Park, Pennsylvanie, 1997, un autre prototype, Le Verre refusé, attribué à Ludolf de Jongh Attribué à Ludolf de Jongh, An Interior, with a Woman refusing a Glass of Wine, probablement vers 1660-65. Voir en ligne. Page consultée le 14 décembre 2013.
Si le rapprochement avec Pieter de Hooch se justifie également par la reprise du motif en damier ocre-orangé et noir du sol carrelé, Vermeer se démarque assez nettement de celui-ci par le choix d'un intérieur beaucoup plus élégant. Les habits des personnages, le tapis persan en guise de nappe, le tableau accroché sur le mur du fond et luxueusement encadré, ainsi que les armoiries sur la vitre de la fenêtre de droite suggèrent en effet une classe sociale bien plus aisée que celles des toiles du vieux maître.
À cette époque, Vermeer n'est pas le seul artiste hollandais à développer les idées de Pieter de Hooch pour rivaliser avec celui-ci, voire le dépasser, et des peintres autour du cercle des fijnschilders (« peintres précieux ») tels que Jan Steen, Frans van Mieris, ou encore Gerard ter Borch — à qui Vermeer semble par ailleurs emprunter le langage des corps, bien plus déliés et expressifs que chez de Hooch — affichaient une technique tout aussi raffinée, sur des motifs similaires.
Le tableau Description Composition d'ensemble et définition de l'espace Le Verre de vin représente une encoignure d'intérieur hollandais, cadrée sans plafond ni mur à droite, et dont le mur de gauche est percé de deux séries d'ouvertures qui éclairent la scène. L'espace est clos au fond par un mur blanc sur lequel est accroché un tableau.
Contrairement aux habitudes de Vermeer, le premier plan est laissé libre de tout meuble, rideau ou objet, et les personnages apparaissent en pied, au niveau du plan médian, dans la partie gauche de la composition. Le sol présente un damier de carreaux ocre-orangé et noirs qui occupe approximativement le tiers inférieur de la toile.
Les lignes de fuite convergent vers un point situé dans la partie inférieure gauche du tableau accroché sur le mur du fond, un peu en haut et à gauche du centre de la toile.
Les deux personnages La femme, qui présente son profil gauche, légèrement tourné vers l'extérieur, est assise devant une table, sur une chaise à dossier bleu dont le montant gauche se termine par une tête de lion sculptée. Son bras droit est replié sur son ventre, alors qu'elle porte à ses lèvres un verre qu'elle tient par la base — comme le voulaient alors les codes distinction —, et qu'elle achève visiblement, puisqu'il n'est pas encore tout à fait à l'horizontale. Ce verre masque une partie de son visage, notamment ses yeux, cachés par un reflet de lumière figuré par des traces de peinture blanche. Elle a la tête recouverte d'un capuchon blanc, qui dissimule également au spectateur ses oreilles et son cou. Cette coiffe féminine, que l'on retrouve par exemple dans la Jeune Femme à l'aiguière ou La Femme à la balance, avait alors pour fonction de protéger la coiffure avant et après l'habillageSelon l'historienne des costumes Marieke de Winkel, citée par : de fait, le volume des cheveux attachés à l'arrière du crâne se devine sous le tissu blanc. Elle est très élégamment vêtue d'une « », un vêtement habituellement réservé aux circonstances formelles composé d'un corsage — qui s'arrête juste après le coude — et d'une jupe longue, ici de satin rouge orné de riches bandes de brocart.
Sur la droite de la jeune femme, légèrement devant elle et la regardant, se tient un homme, aux cheveux longs et à la fine moustache. Il porte un grand chapeau noir à larges bords, qui projette une ombre sur le haut de son visage (le fait de conserver son chapeau étant, dans la Hollande d'alors, non seulement admis, mais aussi tout à fait traditionnel dans les maisons, à table, ou même dans les lieux de culte). Il est drapé d'une ample cape vert kaki qui dessine plusieurs vagues de larges plis sur le haut, et souligne ainsi sa carrure masculine. On distingue sous son menton le col blanc de son habit qui lui enserre le cou. Une pointe blanche dépasse de la cape à sa droite (alors que celle symétrique en est recouverte). Le corps face au spectateur, il tient de la main droite, perpendiculairement au plan de la toile, le pichet posé sur la table, qu'entoure à la manière d'une auréole sa manchette bouffante. Sous la table, on distingue à peine, dans l'ombre, le bas de sa jambe droite.
Le mobilier et les objets
Au niveau du plan médian, devant la jeune fille assise, se trouve une table recouverte, en guise de nappe, d'un tapis persan à franges dorées et à motifs essentiellement floraux, noirs, rouges, jaunes et bleus.
Sur cette table, disposée en longueur et représentée en raccourci, perpendiculairement au plan du tableau, se trouve le pichet de faïence blanche à couvercle de métal (sûrement d'étain), que l'homme tient par son anse à l'arrière. Sur le bord de la table le plus proche du spectateur se trouvent au moins quatre recueils de partitions posés pêle-mêle, les uns sur les autres. Celui du dessus a les coins de la couverture qui remontent, le troisième est ouvert et laisse voir une page de portées qui tombe de la table, celui du dessous n'est visible que par un angle, le coin de sa couverture remontant également.
Ces partitions sont en partie masquées par la chaise de bois à dossier bleu située au premier plan, devant la table, de biais et vers l'intérieur, presque dans la direction de la jeune femme. Comme l'autre chaise, elle est ornée, au sommet de ses montants, de têtes de lions sculptées tournées vers l'intérieur. Sur l'assise, bleue également, repose négligemment un épais coussin bleu à bordure dorée, sur lequel est placé, en attente, un cistre en partie masqué par le dossier, mais reconnaissable à son manche à gauche de la chaise, et à sa caisse arrondie à droite, dont on voit, en partie mangé par l'ombre, le fond plat aux lames de bois bicolores. Devant l'instrument, sur le coussin, sont également posés deux autres volumes, celui du dessus, à format étroit et allongé (dit « à l'italienne »), ouvert.
À gauche de la table, collé contre le mur, est placé un banc au bout duquel se trouve, dans l'ombre, un second coussin bleu à bordure dorée.
Le mur de gauche
Le mur de gauche est percé de deux séries d'ouvertures, typiques des intérieurs hollandais. La première, dans la moitié supérieure de la composition, coïncide exactement avec le cadre à gauche. Ses fenêtres inférieures présentent un même vitrail géométrique sur les deux battants, et celui de gauche, entrouvert, et montrant donc plus visiblement sa surface au spectateur, est orné en son centre d'un quatre-feuilles présentant une figure allégorique en verre coloré, ainsi qu'un rond avec des armoiries.
Cette figure allégorique a été identifiée comme la Tempérance, cité par , l'une des vertus cardinales, et pourrait être un emprunt au recueil d'emblèmes de Gabriel Rollenhagen, Nucleus Emblematum, publié en 1611. Dans celui-ci, la Tempérance apparaît avec ses deux attributs, l'équerre, qui permet d'agir avec droiture et mesure, et la bride, qui refrène les instincts et les passions ; elle est entourée du message suivant, en latin : « » (« Sers la mesure »). Les armoiries quant à elles passent pour être celles de Janetge Jacobsdr. Vogel, cité par , la première épouse de Moïse van Nederveen, des voisins de Vermeer à Delft, mais décédés six ans avant la naissance de l'artiste. Il est donc tout à fait exclu qu'elles désignent le commanditaire du tableau : elles caractérisent bien plutôt le milieu social, aisé, de la demeure, partant de la jeune fille.
Derrière cette fenêtre, à côté du mur du fond, se trouve une deuxième série d'ouvertures. Le volet de bois intérieur est fermé dans sa partie inférieure. La lumière de la partie supérieure est voilée par un léger rideau bleu.
Le tableau sur le mur du fond
Sur le mur du fond, exactement dans l'axe de la table, et de la même largeur que celle-ci, est accroché un tableau représentant un paysage dans un cadre à larges bords sculptés et dorés. Très sombre, sûrement en raison de l'occultation de la lumière au fond de la pièce, il reste difficilement visible : on y reconnaît à peine une maisonnette dans un sous-bois, dans la manière d'Allaert van Everdingen, ainsi qu'une figure au premier plan à droite.
Analyse Le contenu narratif La relation entre les personnages et les différents éléments de la composition laissent supposer une histoire d'amour à la fois imminente et douteuse.
Une scène de séduction... La double thématique de la musique et du vin, abondamment traitée par la peinture de genre hollandaise de l'époque, évoque immanquablement une scène de séduction.
La jeune fille s'est élégamment habillée le matin pour recevoir son maître de musique. La leçon — le maître au cistre, la jeune femme à la voix — vient d'être interrompue, comme en témoignent, posés sur la chaise, l'instrument et le recueil ouvert. La distance entre les deux chaises, ainsi que la place des partitions sur la table, à l'angle le plus éloigné de la jeune fille, suggèrent cependant que la musique n'a pas suffi à rapprocher les cœurs. L'homme profite donc d'une pause pour tenter une nouvelle manœuvre, en souhaitant que le vin réussisse là où la musique a échoué — ou parachève ce que la sérénade a initié. Et si le premier verre s'avère insuffisant à enivrer la jeune fille, il s'apprête, avec une mâle assurance, à la resservir, en ne la quittant pas du regard.
Le tableau dans le tableau figurant un paysage, qui se manifeste au regard du spectateur non seulement par sa présence évidente sur le mur du fond, mais aussi par le fait que le point de fuite se situe dans sa partie inférieure gauche, pourrait confirmer cette interprétation, tout en suggérant la tonalité de la sérénade qui vient d'être chantée, les thèmes bucoliques abondant en effet dans la poésie galante. Et l'obscurité dans laquelle est baignée cette peinture renverrait au caractère privé, intime de l'amour, ainsi qu'au moyen de réaliser les désirs charnels — ce que la pleine lumière ne permettrait pas.
...doublée d'une portée moralisatrice La scène ne revêt cependant aucune signification érotique ostensible, et se colore bien plutôt d'un message moralisateur en faveur de la vertu.