Dans l'œuvre du philosophe Martin Heidegger, le terme d'herméneutique apparaît dès les premières pages de Être et temps.

Selon Henry CorbinHenri Corbin: De Heidegger à Sohravardî Entretien, avec Philippe Nemo, son premier traducteur françaisQu'est-ce que la métaphysique ? de Martin Heidegger trad 1938 Henri Corbin réédition Gallimard nrf 1954, Heidegger a eu l’acte même du « philosopher ». Heidegger aimait à rappeler la première apparition de ce mot chez Aristote (Peri Hermènias ) ; les origines théologiques de ce terme désignent, depuis sa reprise universitaire au Moyen Âge, une discipline d'interprétation des textes sacrés, autrement dit, la « compréhension savante » de la Biblela notion d'herméneutique m'était familière depuis mes études de théologie Martin Heidegger acheminement vers la parole collec TEL Gallimard 1988 page 95 . Pour Marlène Zarader, il est indubitable que l'« herméneutique philosophique » qui se constitue au plonge ses racines dans l'herméneutique des Écritures Saintes avec la thématique des « quatre sens de l'Ecriture » qui est devenue une technique d'interprétation par les causes suprêmes dont le défaut, selon Heidegger, serait de laisser de côté ce qui justement échappe à tout fondement à savoir, l'« être ».

Il semble cependant, que l'impulsion herméneutique de sa propre phénoménologie, découle plutôt, pour Heidegger, de l'influence de la philosophie de la vie, la Lebensphilosophie de Dilthey dont l'étude a tenu une place prépondérante dans les tout premiers travaux du jeune philosophe (voir Phénoménologie de la vie (Heidegger))S.-J.Arrien S.Camilleri(éd) Le jeune Heidegger 1909-1926, VRIN, coll. « Problèmes et controverses », 2011 Introduction page 19. Le terrain était en outre déjà préparé par le travail de « destruction » qu'il avait entrepris antérieurement, sur la tradition philosophique et théologique.

La redécouverte de l'herméneutique thumb|Moine copiste. C'est à l'occasion de la défense de la « Bible Réformée », que ce vieil art de « comprendre et d'interpréter » par le déchiffrement du sens originel des textes, a reçu une nouvelle impulsion. Jusque-là, le « livre sacré », était continuellement lu et recopié dans l'Église, mais la compréhension en était déterminée et orientée, selon les réformateurs protestants, à la lumière d'une tradition dogmatique qu'ils détestent. Martin Luther rejette ainsi, l'ancienne doctrine des « Quatre sens de l'Écriture » et prône le retour au sens littéral ; un sens qui pour être déterminé dans ses parties réclame un éclairage sur l'ensemble du livre, que la Réforme se charge de proposer, en lieu et place de la dogmatique catholiqueainsi, il faut, à toute interprétation parcellaire reconnaître, selon Luther, le point de vue de la loi divine, celui que subsume l'acte rédempteur du Christ- H.G. Gadamer page 193 instaurant ainsi une relation circulaire entre le tout et les parties qui est à la base de l'« art herméneutique ». L'herméneutique au début du siècle left|150px|Friedrich Schleiermacher. Pour Wilhelm Dilthey, l'herméneutique n'accède à son essence qu'en cessant de se mettre au service d'une tâche dogmatiquece que ne fait pas plus l'herméneutique réformée qui reste au service des articles de foi protestants .. Parallèlement, dans la littérature profane, l'interprétation des grands classiques de l'Antiquité cesse de posséder une exemplarité naturelle, incontestée, dont elle cultivait jusqu'ici, la tradition. La concomitance de ces deux mouvements, théologique et philologique, de réinterrogation des textes originaux, montre que le « comprendre » lui-même devient un problème en un sens inédit jusque-là. On doit à Schleiermacher, le véritable fondateur de l'herméneutique moderne, l'idée d'une science , de la compréhension de textes, indépendante de ses contenus et applicable partout. La « compréhension » va devenir une affaire de consensus. Partagée en deux, elle recherche, d'abord un accord sur toute la partie des textes qui peuvent être explicités par la raison pour, quand le sens apparaît d'emblée incompréhensible, dépendre de notre capacité à découvrir la pensée de l'auteur ; on parlera alors d'« herméneutique historique ».

L'approche heideggerienne Heidegger va s'opposer à cette pensée interprétative, qui, d'après lui, laisse échapper l'essentiel ; il propose donc une tout autre approche qui, plutôt que de tenter de maîtriser par consensus la chose, le texte ou grimoire, l'accueillera dans son étrangeté en le laissant venir, , avec sa part d'informulé. Ce qui s'annonce dans cet informulé, dans ce retrait, selon la conception de Heidegger, ce qui se « montre sous un masque » ou qui s'occulte en permanence, c'est l' « être de l'étant » autrement dit sa vérité, d'où la nécessité d'une herméneutique comme le remarque Marlène Zarader ..

Accueillir la chose telle qu'elle se donne, suppose de prendre en charge les deux faces du langage, qui se renvoient de l'un à l'autre, qui ne vont pas l'une sans l'autre, à savoir : le formulé qu'il nommera l' , et l'informulé qui toujours se réserve, l' . Bien entendu, l'informulé, l' présentera pour Heidegger le plus grand intérêt dans la mesure où il cherche toujours davantage à mettre en lumière le « non-dit » et à éclairer l'impensé. Ce « non dit » sera considéré comme le lieu, à partir duquel parle le principe, l'endroit où est rassemblé en réserve l'essentiel des possibilités de la chose qui s'annonce .Marlène Zarader poursuivra dans une analyse complexe à laquelle le lecteur est renvoyé, en distinguant chez Heidegger à côté de la démarche interprétative classique fondée sur la distinction du formulé et de l'informulé, une autre distinction extrêmement féconde sur le plan herméneutique qui s'appuiera sur la distinction entre le « Dit » et le « Non-Dit » ..

Dans Être et Temps, relève Jean Grondin, Heidegger affirme explicitement(§7) que l'ontologie et la phénoménologie doivent prendre racine dans l'herméneutique du . écrit François Jaran.

Le tournant herméneutique C'est dans les années 1919-1923, qui correspondent au premier séjour de Heidegger à Fribourg comme , que le jeune professeur commence à prôner un retour à l'expérience concrète de la vie pour contrer la vision exclusivement théorique de la philosophie traditionnelle, et orienter ses recherches sur la vie facticielle, vie concrète, en laquelle, il commence à voir, la source de tout sens. Il avait été précédé dans cette démarche par Wilhelm Dilthey, essentiellement historien et sociologue « qui avait lui-même tenté de refonder les sciences de l'esprit en reconduisant la pluralité des productions spirituelles à l'unité vivante dont elles procèdent » Servanne Jollivet Heidegger Sens et Histoire (1912-1927) Philosophies PUF 2009 page 44 ainsi que le fondement du philosopher, qui va constituer le chemin par lequel il cherche à se distinguer de la philosophie dominante de son époqueSophie-Jan Arrien Vie et Histoire (Heidegger, 1919-1923) Revue Philosophie collectif Heidegger Éditions de minuit numéro 69 2001 page51. L'herméneutique écrit Philippe Arjakovsky, n'est plus simplement la théorie de l'exégèse biblique, mais avant tout, l'horizon temporel du sens où s'inscrit « factivement » l'exister humain. Ce n'est pas un rapport de connaissance que l'herméneutique découvre mais une « entente » ou « pré-compréhension » non théorique, qui se manifeste d'abord dans un « Comment » du Dasein comme « être-en-éveil », donc indissociable , qu'il s'agit de mettre en évidence.

C'est parce que la compréhension de l'être (le possible, la transcendance)), est elle-même une tendance d'être appartenant au C'est le sens de la formule, qui sera scandée à maintes reprises dans Être et Temps comme quoi le est « cet étant pour lequel en son être il y va de cet être même », que la possibilité d'une répétition de la question de l'être a pu être poursuivie. L'Intuition herméneutique Si l'expression « savoir-voir » pouvait être considéré comme l'étendard de la phénoménologie husserlienne, le verbe « voir » devient, dès 1919, pour Heidegger, synonyme d'interpréter et de comprendre avec l'apparition du terme d'« herméneutique ». Avec l'expression d' intuition herméneutique Heidegger, ose le rapprochement de deux notions tout à fait hétérogènes : la notion phénoménologique d'« intuition » et la notion « herméneutique » d'interprétation. Ce rapprochement conduit rapidement à une différenciation des perspectives phénoménologiques de Heidegger d'avec son maître Husserl que Jean Greisch résume en trois points : La phénoménologie n'est pas au-dessus de l'histoire, La phénoménologie herméneutique comme « comprendre » est d'abord un examen de ce que le phénomène n'est pas, Enfin et surtout la phénoménologie herméneutique, comme herméneutique de la vie facticielle, s'exhibe en une structure intentionnelle complexe qui comporte au moins trois dimensions : (teneur de sens), (sens référentiel), (sens de l'effectuation ou plutôt d'accomplissement), qui seront développés plus bas dans la section intitulée .

« La tâche de l'herméneutique, dira Heidegger, sera de rendre accessible, dans son caractère d'être, le à chaque fois « propre », et de le rendre accessible au lui-même, de le communiquer, et d'examiner l'étrangeté à soi-même dont le est pour ainsi dire frappé. Dans l'herméneutique se configure pour le une possibilité d'être et de devenir pour lui-même ». Enfin pour décrire la finalité de la vie « facticielle », révélée par son herméneutique, Heidegger parle de ajoute Jean Grondin.

Un nouveau principe d'interprétation du passé Ce qui est en question, le plus souvent pour Heidegger, c'est la relation de l'interprète contemporain aux grecs anciens. Ainsi au lieu de ne voir dans l'histoire du passé qu'une étape préliminaire par rapport au présent, Heidegger pense que nous devons d'abord nous sentir comme exclus de leur parole, repousser cette dernière dans l'étrange, pour pouvoir, dans un deuxième temps, une fois conscient de notre différence nous ouvrir à eux dans un véritable sautCe saut n'est autre que le phénomène de la « Présence », relevé par Henri Corbin par lequel le se met en état d'éprouver et de subir ces paroles, selon les exigences du « Verstehen » afin de rétablir un lien perdu avec elles, sachant que l’herméneutique ne consiste pas à délibérer sur des concepts, mais qu'elle est essentiellement le dévoilement de ce qui se passe en nous-Henry Corbin Entretien avec Philippe Nemo cité.

En ce sens, Françoise Dastur, relève qu'il n'y a plus à proprement du passé mais seulement, l'« être été ». C'est à la Grèce archaïque de l' epos et du mutos, celle de Homère et d'Hésiode à laquelle Heidegger se réfère afin d'élucider le sens des paroles présocratiques.

Quand Heidegger nous plonge chez les grecs il n'obéit pas à une pure curiosité historique mais il pense qu'en se situant dans une époque de l'être qui peut être opposée à d'autres époques de l'être, au christianisme et à la modernité, par exemple, quelque chose viendra à la parole pour nous éclairer sur le degré d'« oubli de l'être » dont nous souffrons.

Le déploiement de l'expérience de la vie thumb|left|upright=0.7|Wilhelm Dilthey. Aussitôt introduit, le concept de « Monde de la Vie » ou Lebenswelt se trouve mis au pluriel comme ambiant Umwelt, monde commun Mitwelt, monde propre Selbswelt à travers lesquels, la « Vie » s'exprime dans des manifestations qui reflètent son auto-interprétation et son auto-suffisance spontanées. Si toute pré-compréhension n'est pas détachable d'une expérience vécue il importe d'en cerner les contours.

Avec cette expérience de la vie Heidegger apprend que ce qui est premier, ce ne sont pas des vécus psychiques successifs et isolés, mais des « situations » toujours changeantes qui sont autant de lieux de compréhension de soi-même en tant que manière d'être et non en tant que contenu ou substance. Heidegger aura l'ambition de penser la « situation » en dehors de toute visée objectivante.

L'herméneutique dans Être et Temps