Gabrielle de Livron-Bourbonne (1585-1662) reste la plus célèbre des abbesses du monastère de Juvignyarchives.haute-marne.
État civil Gabrielle de Livron-Bourbonne est née un jeudi, « le douzième de , au château de Bourbonne en Bassigny ; elle fut la troisième fille de ses parents » et elle mourut « le neuvième de , à six heures du soir, un vendredi, étant âgée de soixante et dix-sept ans. »
Armes familiales Ses armoiries sont : « d'argent à 3 fasces de gueules, au franc canton d'argent chargé d'un roc d'échiquier de gueules » (armes de son père) et « d'argent à 3 chevrons de gueules » (armes de sa mère).
Généalogie Elle était la fille de Erard de Livron, baron de Bourbonne, chevalier de l'ordre royal du Saint-Esprit, grand maitre d'hôtel du duc de Lorraine, gouverneur de Coiffy, et de Gabrielle de Bassompierre, dame de Ville sur Illon. Son grand père était François II de Livron (fils de François I de Livron et de Claude de Roy ; petit-fils de Bertrand de Livron et de Françoise de Bauffremont) ; sa grand-mère était Bonne du Châtelet (fille de Nicole de Lenoncourt et de Erard du Châtelet, seigneur de Vauvillers, Montureux sur Saône, Demangevelle, etc). L'un de ses trois frères, Charles de Livron, époux d'Anne d'Anglure de Savigny (fille de Charles-Saladin, vicomte d'Étoges) fut capitaine de 50 chevaux, enseigne des gens d'armes de Marie de Médicis, et maréchal de camp, tandis que François, était « abbé de La Chalade, prieur de Relange, de Frauville et de Bouchecourt, et pourvu par le roi de l'abbaye d'Ambronay-en-Bresse ». Sa sœur Catherine fut abbesse d'Épinal, et une autre, Dame de Remiremont. Parmi ses nièces, Marie-Françoise fut abbesse de Saint-Eustase à Vergaville et Catherine-Marie lui succéda à l'abbaye de Juvigny. Enfin, une autre de ses nièces était "Anne de Livron, dame de Ville, alliée en premières nopces à Jean baron de Berne au païs de Juliers, général de bataille et gouverneur de Montmédy pour le service du roy d’Espagne."… Pourtant Madame de Livron "ne parlait jamais de la grandeur de sa famille ni de rien qui lui pût attirer l’estime du monde."
Éducation "À l'âge de cinq ans," elle est mise "dans l'un des 4 collèges* où l'on élève les filles de qualité du pays", chez Madame Yolande de Bassompierre, sa tante, abbesse d'Épinal. Elle y reçoit une éducation soignée et une solide formation intellectuelle, artistique et morale. Et c'est au cours d'une leçon de danse, "comme on lui apprenait tous les exercices des demoiselles et qu'elle avait même des maîtres pour la danse," qu'elle réalise « le néant et la vanité » de l'existence et qu'elle décide de se lancer dans une aventure spirituelle autrement exigeante, exaltante et valorisante. "Elle demeura chanoinesse dans cette église jusqu'environ sa quatorzième année", puis résolut de se retirer dans l'abbaye des Dames de Juvigny
Novice et moniale Là, elle est "reçue par Madame Catherine de Lenoncourt, abbesse du même monastère", le , comme novice. Et, un an plus tard, le , "fête de saint Denis, apôtre de France," elle prononce ses vœux, « délivrée de la Babylone du siècle. » Elle y passe six ans « d'une manière si édifiante, et l'on remarqua en sa personne un esprit si judicieux, une humeur si égale et si obligeante » qu'elle est choisie pour abbesse, malgré sa jeunesse, le . Bientôt après, un notaire apostolique vint ordonner « aux dames religieuses et aux personnes de leur dépendance, de lui rendre l'obéissance, le respect et la soumission. »
Abbesse Ainsi, à son élection, Madame de Livron se retrouve à la tête d'une abbaye « où il n'y avait point de communauté que pour le chœur », et avec « quantité de procès d'importance sur les bras. » De plus, "les titres anciens étaient perdus, les biens aliénés." Enfin, « la jeune abbesse ne trouva que 10 écus d'argent monnayé » pour toutes finances !
Restauration des bâtiments conventuels Méthodiquement, se révélant remarquable femme d'affaires et d'entreprise, elle "commença par terminer les procès, recherchant les papiers qui pouvaient la rétablir dans ses droits supprimés et retirer les terres que l'on avait usurpées." Par ailleurs, " l'enceinte de la Maison étant fort étroite," elle remembra et racheta les masures, jardins, terrains et propriétés privées, qui empiétaient sur le domaine de l'abbaye, pour pouvoir l'enclore et la dégager hors du bourg, "en sorte qu'on peut maintenant faire le tour des murailles," qu'elle fit progressivement édifier, d'abord en les élevant "de 7 pieds seulement de hauteur [2 mètres]" ; puis "quelques années après, elle les éleva encore d'autant [4 mètres]" ; et pour finir "elle les mit dans l'état où elles sont à présent [6 mètres]," pour petit à petit habituer "des filles qui appréhendaient la clôture". En même temps, elle faisait abattre "les bâtiments chétifs et très peu conformes" à l'idéal monastique pour faire reconstruire une abbaye moderne, "belle et commode". Quant à l'église abbatiale, qu'elle n'avait pas bâtie, "elle l'a presque réédifiée toute entière".
Restauration de la Règle conventuelle Sur le plan spirituel, Madame de Livron rétablissait peu à peu la Règle bénédictine et réformait tous les abus, interdisant l'entrée du cloître aux hommes, réorganisant la vie en communauté, instaurant le silence et le recueillement, instituant la lecture du bréviaire monastique, faisant adopter un habit uniforme « plus simple et plus convenable à la pauvreté religieuse », invitant ses filles à « l'entière séparation du monde (On posa des grilles partout qui sont des plus rigides. On fit des doubles portes de clôture à 3 clefs différentes.) » et, chacune ayant renoncé à sa prébende et ses revenus, ainsi qu'à ses "offices [charge, fonction] qui pour lors étaient à vie," elle acheva de "les réduire à une sainte docilité." Alors, "l'an 1629, samedi premier jour de Décembre... et le lendemain, premier dimanche des Avents, Madame de Juvigny" revêtit « les habits de la Réforme » et prit "aussi le nom de Scholastique, qu'elle porta toujours depuis. Ensuite elle reçut le vœu de clôture de Mesdames ses filles et leur donna l'habit nouveau"... À sa mort, 33 ans plus tard, « elle laissa une communauté de 50 filles dans une parfaite concorde : elles étaient toutes élevées de sa main, n'ayant qu'un même cœur et un même esprit. »
Nouvelle vie monacale "La situation de l’abbaye, qui est au milieu de la campagne, obligea" Madame de Livron de tempérer un peu la sévérité de la Règle pour ses moniales, aussi « elle leur toléra, à la vérité, l’usage de la viande et leur permit de ne se lever pour matines qu’à 3 heures, mais elle fonda sa réforme sur une grande retraite, un profond silence, un recueillement continuel, un détachement parfait des créatures, et si grand, qu’il y a dans sa Maison des religieuses qui passent des trente années sans aller au parloir. Elle bannit des offices divins les orgues, les instruments et la musique… Elle fit tendre un rideau devant le balustre afin que les séculiers fussent séparés des religieuses pendant [les cérémonies à l’église]. »
Une réformatrice avisée
La Réforme mit du temps à s’imposer car « la prudente bergère n’osait presser ses brebis de marcher plus vite, appréhendant qu’étant encore faibles elles ne succombassent en chemin. » Comme pour la clôture qu’elle avait fait élever progressivement, Madame de Livron imposa les changements par degrés, introduisant subtilement chaque nouvelle règle en son temps et modifiant le règlement insensiblement, associant ses compagnes à la mise en place des exercices de la réforme et préparant, dès le , une jeune génération qui serait la relève idéale, car ce jour-là "elle revêtit aussi 4 novices qu’elle avait disposées pour être comme les nouvelles plantes de ce jardin céleste." Et la communauté, totalement renouvelée en 1662, passa, en 54 ans de son gouvernement, des 12 anciennes moniales qui l’entouraient et qui avaient fondé avec elle la nouvelle abbaye, à 50 religieuses, « toutes élevées de sa main » !
Une femme admirable... L’oraison funèbre de cette abbesse tourne à l’hagiographie et les écrits de son époque, à l’éloge, témoignant d’une femme exceptionnelle, « accomplie de corps et d’esprit », tant par « la beauté de son visage » que par ses qualités de cœur ou autres traits de son caractère.
par pensées, par paroles et par actions "Elle était d’une humeur aisée, douce, honnête, égale, complaisante," mais sans flatterie. "Sa conversation -si sage et si discrète- était fort agréable : elle avait ce caractère qui se fait aimer. Sa parole était sérieuse, quoiqu’elle ne fût pas désagréable." Irréprochable, « elle n’avait rien de léger dans sa conduite », toute de « respect » et de « retenue. » "Elle agissait sans détours, sans déguisement, sans feintise : tout était simple, candide, franc et noble en cette excellente fille," « sincère » et « ennemie de la duplicité » et pourtant pleine de prudence.
éloquente éloquence. Que ce soit pour plaider la cause de son abbaye, lors de ses procès, pour en rétablir ses droits ou pour y instaurer sa Réforme, quand, « ayant parlé en présence des Princes et de tous les Grands », elle s’exprima avec « une éloquence si divine » !… Que ce soit pour servir les miséreux, lorsque « elle plaida leur cause auprès des gouverneurs et principalement auprès de Monsieur le comte de Charot [qui] prenait un tel plaisir de l’entendre faire l’office d’avocate des pauvres qu’il ne la rebutait jamais. » … Ou bien qu’elle persuadât ses religieuses de tenter de nouvelles aventures spirituelles plus engageantes… Ou même qu’on la forçât, elle, « une fille -et une fille voilée- [de] paraître au milieu de 2 armées sur le point de se combattre et d’aller chercher 2 prisonniers (qu’elle ramena en effet)… et de les aller demander » au maréchal de Châtillon qui « ne crut pas assurément lui devoir refuser une grâce qu’elle avait achetée bien cher ! » … Toujours, Madame de Livron « parla[it] d'une manière si forte et si honnête » qu'elle ralliait tous les esprits et subjuguait tous les cœurs.
Pauvreté Elle vivait dans un grand dépouillement, « se contentant des simples meubles d’un pauvre religieuse, ce qui était fort rare en ce temps-là. » Et, « dès le commencement de sa régence, elle rejeta les meubles précieux, la vaisselle d’argent et les autres choses ordinaires aux personnes de son rang : elle se réduisit à l’usage commun des sœurs, portant des habits très vieux. » Elle s’abaissait volontiers aux humbles travaux communs : « servir à la cuisine et au réfectoire, laver la vaisselle, balayer la maison, porter du bois aux offices, travailler au jardin. » Ayant toujours vécu simplement, pauvrement, après sa mort, on ne trouva dans sa cellule, aucun objet à emporter comme souvenir.
Discipline et obéissance Une fois qu’elle fut investie de l’autorité abbatiale, sous sa crosse est rétablie une beaucoup plus stricte Observance : "Presque aussitôt qu’elle fut maîtresse de la Maison," elle se montra d’une volonté et d’une résolution inébranlables, déterminée à "mettre tout en usage pour obliger les religieuses de vivre conformément à leur profession et nullement selon la relâche de celles qui les avaient précédées… Elle ne voulait pas que l’on se contentât d’obéir de l’extérieur, elle demandait la soumission du jugement et de la volonté" et "que l’obéissance soit humble, sans réplique ni contradiction." Mais "elle employait toujours la douceur."
Un esprit rétrograde, archaïque et dogmatique ?