L’armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne (, Revolioutsiïna Povstans'ka Armia Oukraïny ; , Revolioutsionnaïa Povstantcheskaïa Armia Oukrainy), aussi appelée MakhnovchtchinaLe suffixe « -chtchina (-щина) » a une connotation péjorative. Cette formulation dépréciative est issue de l'historiographie soviétique et notamment utilisée par Trotski pour titre de l'article de juin 1919 du journal officiel Izvestia dénigrant cette armée comme « un ramassis de bandits, assassins, pillards, petits propriétaires, contre-révolutionnaires ».

Ce terme désigne avant tout le mouvement insurrectionnel ukrainien dans son ensemble. (en cyrillique Махновщина, parfois écrit Makhnovstchina ou Makhnovtchina en fonction de la traduction en français) par l’historiographie soviétique, est une armée insurrectionnelle d’inspiration anarchiste qui combattit de 1918 à 1921 durant la guerre civile russe. Elle doit son surnom à l'anarchiste ukrainien Nestor Makhno qui la leva, en 1918, à la suite de la signature du traité de Brest-Litovsk (cession par la Russie de l’Ukraine à l'Allemagne).

La Makhnovchtchina combat avec succès les forces de la république populaire ukrainienne de Petlioura ainsi que les armées blanches de Dénikine et Wrangel. Après la victoire contre les Blancs, l'Armée rouge, qui a passé des alliances tactiques temporaires avec Makhno, ayant désormais les mains libres, se retourne contre la Makhnovchtchina. Nestor Makhno est mis hors la loi. En , après plusieurs mois de combats acharnés contre les bolchéviques, les derniers partisans de Makhno quittent l'Ukraine et franchissent la frontière roumaineWERTH (Nicolas), Histoire de l’Union soviétique. De l’Empire russe à la Communauté des États indépendants : 1900-1991, Paris, PUF, 2008 ( éd. 1990), page 168..

Pour les anarchistes, la Makhnovchtchina est un symbole du combat pour un communisme libertaire. Sa défaite face à l’Armée rouge annonce les dérives à venir du régime soviétique, du léninisme et du stalinisme. Elle fait partie du mouvement de soulèvement des paysans contre l'autoritarisme rouge et blanc, les armées vertes.

Contexte de l’apparition du mouvement makhnoviste Dix mois après la révolution russe, la prise du pouvoir par les bolcheviks (qui ont comme mot d'ordre « la paix immédiate ») débouche en décembre sur l'armistice de Brest-Litovsk puis sur la paix signée en mars 1918 consacrant la victoire des Empires centraux sur le Front de l'Est. La jeune République socialiste fédérative soviétique de Russie renonce alors à sa souveraineté sur plusieurs territoires et reconnaît notamment l'indépendance de l'Ukraine « grenier à blé et cœur industriel de la Russie » qui est aussitôt occupée par les armées austro-allemandes. Ces dernières y réquisitionnent les céréales et les matières premières qui manquent cruellement à leurs pays en situation de blocusSerge BERSTEIN et Pierre MILZA, Histoire du , la fin du monde européen, 1900-1945 tome 1, Initial, Hatier Paris, 1996, .gauche|vignette|Nestor Makhno et Fedir Shchus en 1919.Cette partie est essentiellement composée de paysans indépendants, et très active dans le sud du pays en particulier ; les différents groupes comprennent également des paysans révoltés. Ces groupes s'amalgament dans les armées vertes. vignette|Drapeau de la Makhnovchtchina, (1918-1921), musée de Houliaïpole. En , après son voyage à Moscou, Makhno retourne en Ukraine et s'associe avec Fedir Shchus ancien matelot dirigeant un petit détachement de résistants à l'occupation austro-allemande. Malgré leur faible nombre (une douzaine à peine), ils rentrent dans la ville de Goulaï-Polié (dite aussi Houliaïpole), tirent sur l'occupant, et déclenchent le soulèvement des habitants. Goulaï-Polié est libéré, ce sera le début de l'organisation de la libération de l'Ukraine coordonnée par Makhno, il est désormais surnommé Batko (le père). En , fort de son succès à Goulaï-Polié, Makhno voit se rassembler autour de lui les autres détachements de résistants. Quand, en octobre, le plus important, celui du cheminot Viktor Belash le rejoint, Makhno lui confie la responsabilité de fédérer cette armée compositeHélène Châtelain film documentaire Nestor Makhno, un paysan d’Ukraine qui devient la Makhnovchtchina et chasse les Allemands.

Sont alors présentes trois forces politiques principales en Ukraine : les bolchéviks, qui après le départ des Allemands en décembre, revinrent militairement en Ukraine ; les indépendantistes ukrainiens (Symon Petlioura) qui rencontrèrent beaucoup de succès à la fin de l’année 1918, mais dont les forces se désagrégèrent par la suite ; l’armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne menée par Makhno.

À ces forces en présence s'ajoutent celles de « bandes armées » menées par des chefs de guerre, dont la plus connue est celle de l'ataman Nikifor Grigoriev. La plupart de ces bandes prennent part au combat contre les forces blanches et rouges.

Projet et objectifs du mouvement thumb|290px|right|Groupe de combattants de la Makhnovchtchina.

Ils s'opposaient aux bolcheviks car ils appliquaient les réquisitions et prenaient tout le pouvoir entre leurs mains, au nom des sovietsWERTH (Nicolas), Histoire de l’Union soviétique. De l’Empire russe à la Communauté des États indépendants : 1900-1991, Paris, PUF, 2008 ( éd. 1990), . « Le but n'est plus l'indépendance ukrainienne mais la Révolution sociale »Pierre DU BOIS, La question ukrainienne (1917-1921), 1983, .

Pour Makhno, aucun pouvoir ne devait dicter sa volonté aux masses. L’organisation de la vie politique devait être fondée sur l’existence d’associations librement formées, qui correspondaient « en tout à la conscience et à la volonté des travailleurs eux-mêmes »WERTH (Nicolas), op.cit., page 168..

Le ManifesteNestor Makhno, Manifeste de l'armée insurrectionnelle ukrainienne repris dans Daniel Guérin, Ni Dieu ni Maître, Anthologie de l’arnarchisme tome 2, édition Paris La Découverte 1999 (première édition 1970), http://s188024357.onlinehome.fr/makhno.pdf textes de 1920 à 1932 de l'armée insurrectionnelle d’Ukraine de Nestor Makhno (batko Makhnov : signifie « le petit père Makhno » en ukrainien) donne d'emblée la principale volonté du mouvement, qui est de « s’élever contre l'oppression des ouvriers et paysans par la bourgeoisie et par la dictature bolchevique-communiste ». Mais a aussi et surtout pour but « la lutte pour la libération totale des travailleurs ukrainiens du joug de telle ou telle autre tyrannie et pour la création d'une véritable constitution socialiste au mouvement »ibid. gauche|vignette|État major de l'armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, au premier rang de gauche à droite Victor Belach (chef d'état-major), Galina Andreievna (femme de Makhno), Makhno et ses deux frères Savelli et Grigori (debout). Printemps 1919. Le Manifeste présente ensuite le projet réel et le programme à suivre. Des grandes lignes plus concrètes et précises se dégagent : rejet des groupes non travailleurs (la « bourgeoisie » qui détient les moyens de production). méfiance envers tous les partis, car ils veulent accéder au pouvoir et installer une autorité étatique contraire à la doctrine anarchiste. négation de toute dictature. liberté totale de la parole, de la presse et d'association. négation du principe d’État (qui s'accompagne d'une collectivisation de la production organisée par les travailleurs eux-mêmes et non pas par l’État comme le veulent les bolcheviques.). rejet d'une période transitoire (accession directe à l’indépendance de l'Ukraine). auto-direction par des conseils laborieux libres. Aussi la police est remplacée par des formations d’autodéfense. convertibilité des monnaies russes et ukrainienne. libre échange des produits du travail.

Le mouvement se veut radical et intransigeant avec les contre-révolutionnaires, le Manifeste annonce à ce sujet qu'il est « nécessaire […] de fusiller sur place les bandits et les contre-révolutionnaires ». Le projet se résume en l'expression de « révolution sociale, rupture profonde et avancée vers l'évolution humaine ».

Histoire des affrontements vignette|Léon Trotski à Kharkiv en 1919. Nestor Makhno refusa de placer son armée sous le commandement de Léon Trotski, chef de l’Armée rouge. Cependant, les deux armées se trouvèrent d’accord à deux reprises, lorsque la gravité du péril interventionniste exigea leur action commune. Cela se produisit d’abord en , contre Dénikine, puis au cours de l’été et de l’automne 1920, quand menacèrent les forces blanches de Wrangel, que finalement Nestor Makhno aida à mettre en déroute. La Makhnovtchina intègre officiellement l’Armée rouge, mais conserve son autonomie et ses spécificités : le drapeau noir et le principe d’élection de ses officiers..

Mais en , une fois le danger contre-révolutionnaire écarté, la direction bolchévique retourne ses forces contre les guérilleros de Makhno. À la fin du mois, elle organise contre eux un guet-apens... Les officiers makhnovistes de Crimée, invités à un Conseil militaire, y sont aussitôt arrêtés par la Tchéka et fusillés sans jugement ou désarmésDaniel Guérin, Ni Dieu ni Maître : anthologie de l'anarchisme, tome 2, Paris, La Découverte, 1999 (première édition 1970), .. Dans le même temps, quatre corps d’armée sont engagés contre les insurgés. À l'été 1921, au terme de neuf mois de combats supplémentaires, l’armée insurrectionnelle ukrainienne est en grande partie anéantie... En , défait par des forces très supérieures en nombre et en équipement, Makhno se réfugie en Roumanie, avant de gagner Paris où il meurt en juillet 1935.

Réalisations du mouvement thumb|right|Nestor Makhno en 1921.

Dans la région de Gouliaï-Polié, des communes libres furent organisées ; elles étaient basées sur l’entraide matérielle et morale, et sur des principes « non-autoritaires » et égalitaires. Malgré une situation militaire difficile, trois congrès régionaux furent organisés du au . Ils avaient pour fonction de déterminer les objectifs économiques et sociaux que se fixaient les masses paysannes et de coordonner les efforts pour une réalisation rapide de ces mêmes objectifs. La Makhnovchtchina fit tout ce qui était en son pouvoir pour encourager et favoriser cette « auto-organisation ».

L'auto-organisation passait par la création de « communes du travail » ou « communes libres », formées à l’initiative des paysans pauvres eux-mêmes et leur permettait d’organiser leur vie économique sur la base communale. En ce qui concernait les organes de l’auto-direction sociale, les paysans et les ouvriers étaient partisans de l’idée des Soviets de travail libre (contrairement aux Soviets politiques des Bolcheviks et des autres socialistes, les soviets libres devaient être les organes de leur auto-gouvernement social et économique)Ibid . Elle permettait même une liberté d’expression, de parole de presse et d’association très importante pour les socialistes-révolutionnaires et les Bolcheviks, bien que ces derniers aient déjà commencé la lutte contre les anarchistes russesNestor MAKHNO, Manifeste de l'armée insurrectionnelle ukrainienne repris dans Daniel GUÉRIN, Ni Dieu ni Maître, Anthologie de l’arnarchisme tome 2, édition Paris La Découverte 1999 (première édition 1970), . L'armée bénéficie en outre d'une très bonne réputation auprès de la population.