Doolittle est le deuxième album du groupe de rock alternatif américain Pixies, sorti en sur le label 4AD. L’atmosphère sombre du disque, ses multiples références au surréalisme, aux histoires tirées de l'Ancien Testament, à la mort et à la torture, contrastent avec la production propre et séduisante du producteur Gil Norton. Doolittle fut le premier album du groupe à être distribué à l'échelle internationale, la distribution étant assurée par Elektra Records aux États-Unis.

Deux singles tirés de l’album, Here Comes Your Man et Monkey Gone to Heaven, ont été des succès au niveau des classements spécialisés américains. L’album lui-même a eu un succès inattendu et atteint la des ventes de disques au Royaume-Uni. Rétrospectivement, des morceaux comme Debaser, Wave of Mutilation et Hey ont été salués par les critiques.

Doolittle s’est bien vendu de façon continue depuis , devenant disque d'or en 1995. L’album a été cité comme une grande source d’inspiration par de nombreux artistes du courant alternatif, tandis que de nombreuses revues musicales l'ont classé parmi les meilleurs disques de tous les temps. En 2003, un sondage réalisé par le NME auprès de ses lecteurs a vu l’album classé comme deuxième meilleur disque de tous les temps..

Contexte

À la suite de leur premier album Surfer Rosa., qui reçoit un accueil critique enthousiaste mais qui est un échec commercial, les Pixies s’embarquent pour une tournée européenne en compagnie des Throwing Muses, avant de revenir en Amérique du Nord pour une nouvelle tournée. Pendant ces quelques mois sur la route, Black Francis, leader et chanteur du groupe, compose de nouvelles chansons pour un nouvel album, parmi lesquelles Dead, Hey, Tame et There Goes My Gun, interprétées sur scène au cours de l’année 1988.. Des versions de ces titres fraîchement composées sont enregistrées au cours des Peel Sessions de la même année, tandis qu’une version live de Hey est distribuée sur un mini album gratuit inclus avec un numéro du magazine musical Sounds..

Durant l’été 1988, entre deux tournées, les Pixies s’enferment pour enregistrer de nouvelles maquettes en vue d’un futur album, au studio Eden Sound, situé à l’époque sous un salon de coiffure. Le groupe enregistre pendant une semaine, dans des circonstances similaires à celles de l’enregistrement de la Purple Tape, en . Francis intitule cette maquette Whore (Putain en anglais), titre auquel il avait d’abord pensé pour le deuxième album. Violent, le terme renvoie à la Bible, à la "putain de Babylone, celle de l’Apocalypse".".

Ken Goes, manager du groupe, propose après avoir écouté la maquette plusieurs noms possibles de producteurs, le Britannique Gil Norton et l’Américain Ed Stasium. Le groupe a déjà travaillé avec Norton à l’occasion de l’enregistrement de la version single de Gigantic, en . Francis n’a pas de préférence particulière, mais le président du label 4AD, Ivo Watts Russell, souhaite que Norton s’attelle à la tâche. Norton est embauché, et Stasium n'est même pas pressenti..

Norton arrive le à Boston, chez Francis, pour y écouter la maquette. Les deux hommes discutent des arrangements et passent deux jours à analyser intensivement les chansons de l’album. Norton apprend rapidement à faire face aux réactions de Francis notamment en ce qui concernait les changements d’arrangements de certains titres. Plus tard, Norton remarque que Francis déteste répéter une tâche, comme faire une seconde prise pour un titre. Norton consacre deux semaines à la pré-production du futur album, et à se familiariser avec le son des Pixies..

Enregistrement et production

Les séances d’enregistrements commencent dès le aux studios Downtown Recorders de Boston, sur un 24-pistes. 4AD alloue un budget de , sans compter la paye du producteur. Bien que le budget ait quadruplé depuis Surfer Rosa, cette somme est encore relativement modeste, si l’on tient compte de l’époque et du label relativement important qu’est 4AD. Avec l’équipe en studio composée de Norton, de deux ingénieurs du son et de deux assistants, les séances durent trois semaines jusqu'au ., avec quasiment une chanson enregistrée par jourGanz, Caryn. "Pixies - Doolittle". Spin. Juillet 2005..

Le travail de production proprement dite et de mixage commence le , aux Carriage House Studios, Stamford, Massachusetts.. À cette occasion, Norton engage l'ingénieur du son Steve Haigler. Les deux hommes rajoutent des guitares additionnelles sur Debaser, ainsi que des voix sur Wave of Mutilation. Pendant les enregistrements, Norton conseille à Francis de modifier certaines chansons, de ralentir par exemple le tempo de There Goes My Gun, à l’origine interprétée dans le style d’Hüsker Dü, très rapide.

Mais les suggestions de Norton ne sont pas toujours bien reçues, surtout lorsqu’il s’agit de rajouter des couplets et d'allonger la structure des chansons de Black Francis, qui se déclare très frustré par cette situation. Francis emmène même Norton avec lui au magasin de disques le plus proche., pour lui montrer que sur le best of de Buddy Holly, aucun titre ne dépasse les deux minutes.. Plus tard, lors d’une entrevue pour Rolling Stone, Black Francis se souvint de l’enregistrement du disque en ces termes : « Il [Gil Norton] tentait de nous faire sonner plus commercial, tandis que nous souhaitions rester grungy ».. Le travail de production se poursuit jusqu’au , Norton et Haigler ajoutant notamment de la réverbération sur plusieurs titres. Les masters sont ensuite envoyés à la post-production plus tard dans le même mois..

Sortie

Durant les mois suivant la sortie de Surfer Rosa, le management des Pixies reçoit les offres de nombreux labels. Peter Lubin voit les Pixies sur scène, à l’occasion de l’ouverture d’un concert pour Jesus and Mary Chain, en . Lubin convainc le groupe de signer sur Elektra Records, pour qui il travaille. Le groupe signe au printemps 1989, à l’occasion d’une tournée britannique.

Cependant Elektra ne possédant pas de droits sur la distribution de l’album à venir, ces droits étant détenus par un label britannique encore modeste, 4AD, mais uniquement pour le Royaume-Uni, ce qui signifie que le groupe doit faire importer tous ses disques depuis l’Europe. Le management des Pixies souhaite une distribution mondiale, les négociations commencent à l’automne 1988 et ne se terminent que le , avec les droits de distribution aux États-Unis détenus par Elektra. Les droits de distribution au Canada ont, quant à eux, déjà été acquis par Polygram..

Doolittle sort le au Royaume-Uni, et le lendemain, aux États-Unis. Outre-atlantique, l’album n’entre qu’à la du Billboard. Cependant, grâce aux passages répétés de Monkey Gone to Heaven, premier single extrait de l’album, sur les radios rock du pays, Doolittle finit par atteindre la et reste deux semaines dans le top 100.. En Grande-Bretagne, l’album atteint la des ventes de disques, un classement pour le moins surprenant lorsqu’on sait que les deux précédents disques du groupe, Come On Pilgrim et Surfer Rosa, ont été deux échecs commerciaux.

En , 4AD choisit de promouvoir Here Comes Your Man en tant que deuxième single extrait de l’album. Ce nouveau single atteint la du classement américain spécialisé dans le rock, et la des ventes en Grande-Bretagne. Ce n'est pas le dernier single extrait de l’album : en 1997,Debaser sort en single afin de promouvoir la compilation posthume consacrée au groupe, Death To The Pixies.

Musique Styles musicaux

Doolittle se distingue par son mélange éclectique de divers styles musicaux. Certains morceaux comme Tame et Crackity Jones sont agressifs et construits sur des tempos très rapides, et portent la marque du groupe, à savoir la fameuse dynamique ralenti/ explosion., tandis que d’autres titres comme I Bleed, Silver, Here Comes Your Man révèlent des aspects plus mélodiques et plus calmes. Avec Doolittle, le groupe commence également à étoffer sa musique par l’apport de nouveaux instruments, comme ce quatuor à cordes sur Monkey Gone To Heaven.

Tame est construite sur la formule classique des trois accords.. I Bleed est, mélodiquement parlant, simple, et construite sur une seule répétition rythmique. D’autres chansons sont influencées par d’autres genres musicaux : ainsi Crackity Jones possède un son hispanisant caractéristique, tandis que la guitare rythmique de Black Francis commence sur une suite d’accords caractéristique du punk rock..

Pour Silver les Pixies se sont souvenus des recherches bruitistes de John Cale dans Venus in furs et dans The Black angel's Death song du Velvet Underground.

Thèmes explorés

Les thèmes explorés sur Doolittle vont du surréalisme de Debaser, à l’évocation d’une catastrophe écologique sur Monkey Gone to Heaven. Les femmes et prostituées de Mr. Grieves, Tame et Hey, se mélangent aux sanglantes histoires bibliques de Dead et de Gouge Away. Black Francis a souvent affirmé que les paroles de Doolittle étaient une mise en équation esthétique de la musique et des syllabes, quitte à ce que les textes ne veuillent pas dire grand-chose.. À l’exception de Silver, coécrit avec Kim Deal, Francis a entièrement composé DoolittleDoolittle livret de l'album..

Le morceau qui ouvre l’album, Debaser fait référence au surréalisme, thème qui apparaît en filigrane tout au long de l’album, notamment au film surréaliste de Luis Buñuel et Salvador Dalí, Un Chien Andalou, réalisé en 1929, dont une scène du début est évoquée par le vers « Slicing up eyeball ».. Le surréalisme a fortement influencé Francis lors de ses années étudiantes et tout au long de sa carrière avec les Pixies. En 1989, lors d’une entrevue avec le New York Times., Francis fait part de son intérêt pour le surréalisme et de son influence sur sa manière d’écrire les textes : « Pour moi le surréalisme est totalement artificiel. J’ai récemment lu une interview de David Lynch, où il expliquait qu’il avait des images et des idées en tête, mais qu’il ne savait pas ce qu’elles signifiaient exactement. C’est exactement de cette façon que j’écris ».

Un autre thème abordé dans Doolittle est celui des catastrophes naturelles. Ainsi Monkey Gone to Heaven traite de la destruction de l’océan par l’Homme, et de la confusion de l’Homme quant à sa place dans l’Univers, de sa relation au divin, thème également repris sur Mr. Grieves. Deux chansons sur Doolittle font référence directe à la Bible : Dead, histoire de l’enfant mort de David et Bethsabée, et Gouge Away, qui renvoie à l’histoire de Samson et Dalila.. La fascination de Black Francis pour la Bible remonte à ces jeunes années : sa mère et son beau-père avaient rejoint l’Église pentecôtiste lorsqu’il avait douze ans. Ce contexte devait être une influence majeure sur Doolittle, où Francis fait référence au diable (6) et à Dieu (7).

D’autres chansons ont des thèmes souvent scabreux, dans Wave of Mutilation Francis décrit l’histoire d’un homme d’affaires japonais qui fait faillite, et qui entraîne sa famille dans son suicide.. Wave of Mutilation reprend le thème de la mer, présent aussi sur Mr. Grieves et sur Monkey Gone To Heaven : la mer y est un endroit de destruction et de mort pour l’homme.. Crackity Jones traite aussi d’un sujet difficile, du colocataire de Francis lors de son séjour étudiant à Porto Rico, qu’il décrit comme un « homosexuel drogué et psychotique »..

Doolittle prend des sujets plus conventionnels. La La Love You, chantée par le batteur David Lovering, est une chanson d’amour un peu niaise destinée à une inconnue, dans l’esprit de Black Francis, il s’agit d’une parodie de ce genre de chansons. Lovering refuse d’abord de chanter ce titre, mais une fois qu’il a commencé, « il n’était plus possible de l’éloigner d’un microphone », selon Norton.. Lovering joue également de la basse sur Silver, et Kim Deal de la guitare slide, une configuration inédite et unique pour le groupe.

Pochette du disque Illustrations