La proscription de 43 est une procédure utilisée par les triumvirs Marc Antoine, Octavien et Lépide peu après la formation du Second triumvirat, leur permettant de renforcer leurs positions politiques en éliminant les potentiels opposants politiques. La procédure reprend dans les grandes lignes les dispositions de la proscription que Sylla avait lancée en 82 Certains proscrits perdent leurs biens mais sauvent leurs vies, comme Lucius Iulius Caesar ou le frère de Lépide, mais d'autres n'ont pas cette chance et meurent exécutés, comme Cicéron, son frère Quintus Tullius ou encore Marcus Favonius. Une fois la situation à Rome stabilisée, les triumvirs se lancent dans une guerre extérieure contre les assassins de César Cassius et Brutus.

Le contexte

Le 11 novembre 43 , à l'issue de tractations menées depuis plusieurs mois, Marc Antoine, Octavien et Lépide se rencontrent près de Bologne et fondent le Second triumvirat. Cette entente est bientôt scellée par la promulgation de la lex Titia qui confirme les premières décisions prises par les triumvirs. L'accord qui unit les trois hommes prévoit entre autres l'élimination de leurs opposants politiques à Rome, à l'image de ce qu'a déjà réalisé Sylla quarante ans plus tôt, décision qui s'inscrit dans leur volonté de venger la mort de César. La proscription des triumvirs reprend d'ailleurs les principales dispositions de celle de Sylla, malgré quelques variantes. Une fois le contrôle de la capitale assuré, les triumvirs prévoient de se lancer dans une guerre en Orient contre Brutus et Cassius.

L'édit de proscription La liste antérieure à l'édit Lors de l'entrevue de Bologne, les triumvirs se mettent d'accord pour différer la proscription et ne la lancer qu'après leur retour commun à Rome qui prend la forme de trois entrées solennelles vers la fin de novembre. Mais ils décident de dresser une première liste des adversaires politiques les plus redoutables qu'il leur faut éliminer en priorité. Cette liste comprend dix-sept noms, dont celui de Cicéron. Des sicaires (percussores) sont envoyés à Rome afin d'exécuter les premiers condamnés. La rumeur de l'établissement d'une liste de proscrits se propage à Rome et entraine des mouvements de panique. Sans en informer les triumvirs, le consul Quintus Pedius décide de faire afficher la liste pour mettre fin au désordre, ne se doutant pas qu'il en annule l'efficacité puisqu'il s'agit de prendre de vitesse les premiers proscrits avec le bénéfice de l'effet de surprise. Lorsque Pedius se rend compte de l'étendue du massacre qui se prépare, ne voulant pas voir son nom y être associé, il se donne la mort.

Les triumvirs n'ont visé que des personnages présents à Rome qu'ils peuvent éliminer rapidement et discrètement. Les autres personnages influents et potentiellement dangereux qui se trouvent en provinces ne sont pas concernés pour l'instant, leurs noms figureront dans les listes affichées publiquement après le retour des triumvirs à Rome. Parmi les premiers hommes à éliminer figurent de nombreux partisans de la politique de Cicéron et les magistrats en fonction en 44 et 43 qui ont utilisé leurs pouvoirs pour tenter de résister à Marc Antoine ou à Octavien. Les sources antiques ne donnent pas tous les noms mais il est possible de reconstituer la liste de façon raisonnable à partir des critères établis par les triumvirs. Le tribun de la plèbe Salvius, les préteurs Minucius Rufus et Lucius Villius Annalis et le praetorius Caius Turranius sont exécutés rapidement. Sont concernés également Cicéron, le préteur Marcus Aquilius Crassus, le tribun de la plèbe de 44 Tiberius Cannutius, un certain Aemilius dont on ne sait rien et les praetori Lucius Lucceius, Publius Naso et Quintus Tullius Cicero, frère de Cicéron, ainsi que son fils. Il est probable que sont concernés également Publius Rupilius Rex, préteur en 44, le tribun Publius Appuleius et l'édile plébéien Marcus Volusius, tous trois liés à Cicéron. Parmi les dix-sept hommes visés, douze sont finalement exécutés.

Le contenu Après le retour à Rome de Marc Antoine, Lépide et Octavien, une fois la lex Titia votée et promulguée le 27 novembre 43 , le texte de l'édit de proscription (proscriptionis edictumSénèque, De la Clémence, I, 9, 3) est affiché sur les places publiques de la ville, probablement après que les triumvirs aient tenu une destinée à informer oralement le peuple. Cet édit prévoit un ensemble de mesures instituant une condamnation à mort obligatoire de proscrits, sans limite de temps ni de lieu, ainsi que la saisie de tous leurs biens. Le contenu de l'édit nous a été rapporté par Appien, dans une transcription grecque du texte latin initialL'authenticité de la transcription d'Appien est généralement reconnue mais certains historiens l'ont mis en doute, notamment parce que l'auteur utilise le nom dOctavius Caesar pour qualifier Octavien (cf. E. Schwartz). Néanmoins, cette graphie, bien que peu usitée, a depuis été attestée sur quelques autres pièces archéologiques (cf. Hinard, 1985)..

Bien qu'ayant lancé une procédure qui a laissé de sombres souvenirs depuis son utilisation par Sylla en 82 , ces derniers insistent sur leur modération et se présentent comme contraints à en venir à de telles actions qu'ils légitiment en appelant à la vengeance de César. Malgré tout, la détermination et l'intransigeance avec lesquelles ils vont mener à bien la procédure sont évidentes. Les triumvirs mentionnent le fait que les exécutions ont débuté avant la promulgation de l'édit, probablement afin de légaliser ces premiers meurtres.

Tout comme Sylla, les triumvirs prévoient une peine de mort pour tout citoyen qui prendra la défense d'un proscrit. Mais les triumvirs vont plus loin. Lors de la proscription de Sylla, toute personne qui apporte son aide à un proscrit est condamnée à la précipitation. Lors de la seconde proscription, toute personne, ainsi que ses complices, qui porte assistance à un proscrit voit son propre nom ajouté à la liste des proscrits, ce qui montre que les listes établies sont restées ouvertes et ont continué d'évoluer tout au long de la proscription. Selon Dion Cassius, Marc Antoine n'aurait pas hésité à faire exécuter les proscrits mais également tous ceux qui avaient cherché à le protéger, 1. Les premières exécutions de complices, probablement spectaculaires pour en faire des exemples, découragent toute assistance aux proscrits. C'est ainsi que certains proscrits, comme Atilius, se voient refuser l'asile chez leurs amis et même chez leurs propres parents, tous terrifiés à l'idée d'être condamnés pour complicité.

La procédure

L'affichage des listes L'affichage du texte de l'édit est bientôt suivi par celui de deux listes distinctes, l'une où figurent les noms de sénateurs, affichée dès la nuit suivant le passage de la lex Titia, et l'autre où sont inscrits les noms de chevaliers romains, publiée plus tard. Les noms des proscrits sont d'abord affichés autour du Forum et sur les autres places publiques de Rome, sur des tabulae, petites tablettes de bois.

Les historiens modernes estiment à environ 300 le nombre total de proscrits, dont 150 sénateurs et 150 chevaliers. Cette estimation de sénateurs proscrits est abaissée à 132 par Orose et 130 par Tite-Live. Par contre, Appien parle de chevaliers concernés par la mesure.

Les récompenses L'édit prévoit des récompenses (praemia) pour le meurtre d'un proscrit, à condition que sa tête tranchée soit ramenée afin d'être exposée sur les Rostres. Pour rendre le processus le plus efficace possible, toute personne qui fournit des informations permettant de localiser ou de capturer un proscrit (les indices) reçoit la même récompense que l'exécuteur. Pour un homme libre, le praemium s'élève à drachmes attiques, soit sesterces. S'il s'agit d'un esclave, la récompense est de drachmes attiques, soit sesterces. De plus, on promet aux esclaves d'être affranchis, ce qui leur permet, avec l'argent reçu, de s'inscrire dans la tribu de leur patron. Les exécuteurs sont le plus souvent des soldats loyaux envers les triumvirs et qui opèrent comme des chasseurs de primes.

Contrairement à ce qui s'est passé lors de la proscription de Sylla où les montants des récompenses versées et les noms des bénéficiaires sont consignés dans un registre par un questeur, l'édit des triumvirs garantit l'anonymat à ceux qui reçoivent la récompense. Pourtant, les esclaves, malgré la promesse d'être affranchis, semblent être globalement restés fidèles à leurs maîtres. Par contre, les épouses et enfants de proscrits hésitent beaucoup moins à trahir ou abandonner leurs proches, parfois dans l'optique de capter un héritage par exemple, en plus de la récompense. Mais malgré l'anonymat, le fait de réclamer la récompense pour la tête d'un proscrit peut se révéler dangereux sur le long terme et on garde le souvenir que pour la première proscription, certains ont été attaqués en justice près de vingt ans après les faits.

Néanmoins, ce système de récompense qui permet théoriquement de définir des condamnations à mort auxquelles on ne peut échapper, permet à Sextus Pompée de promettre le double à tous ceux qui permettront l'évasion d'un proscrit. Son contre-édit est diffusé à Rome mais aussi dans toutes les villes d'Italie. Ces dispositions permettent notamment à Verginius ou Appius Claudius Pulcher Maior d'échapper à la mort.

Les proscrits Les triumvirs, méfiants les uns envers les autres, se montrent impitoyables dans le choix des proscrits et n'hésitent pas à y faire figurer des proches et des parents. Les quatre premiers noms de la liste des sénateurs sont Lucius Aemilius Paullus Lepidus, Lucius Iulius Caesar, Lucius Plotius Plancus et Lucius Quinctius. Tous les proscrits ne réagissent pas de la même façon à la nouvelle de leur condamnation. Certains font preuve de courage ou de ruse, d'autres de lâcheté. D'après les sources antiques, on peut confirmer une cinquantaine d'exécutions, onze suicides et sept proscrits qui ont trouvé la mort au combat. Quelques-uns parviennent à quitter Rome à temps et trouvent refuge dans les provinces de l'Empire, notamment auprès de Sextus Pompée (voir la liste des proscrits).

Contrairement à la proscription de Sylla, il n'y a pas d'exécutions organisées sur le Forum après la capture d'un proscrit vivant. Les proscrits sont tués où ils sont trouvés, l'exécuteur emporte la tête et abandonne le corps. Certains cadavres sont jetés dans le Tibre, 2. L'édit ne semble pas avoir prévu d'interdiction de sépulture pour les proscrits, mais si autant de corps sont laissés à l'abandon, c'est probablement parce que les proches craignent d'être accusés de complicité s'ils rendent les derniers hommages au défunt.

Cicéron

Cicéron voit son nom apparaître dans la première liste des dix-sept personnes à éliminer en priorité, ajouté par Octavien selon Plutarque, alors que chaque triumvir sacrifie un proche ou un allié. En plus de Cicéron, Marc Antoine, qui a très mal supporté l'opposition acharnée de l'orateur, fait ajouter les noms de son frère, de son fils et de son neveu sur les listes de proscrits. Cicéron, accompagné de son frère Quintus Tullius Cicero, comprend le sérieux de la menace et décide de quitter l'Italie pour rejoindre Cassius et Brutus. Trahi par ses domestiques, Quintus est tué avec son fils. Quant à lui, Cicéron est rattrapé sur la côte, le 7 décembre 43, juste avant son départ, par le tribun militaire Popilius Laenas qui l'exécute et reçoit un million de sesterces de la part de Marc Antoine. Sa tête et ses mains, qui ont servi à écrire les discours des Philippiques notamment, sont exposées sur les Rostres, bien en vue. D'après les auteurs antiques, Marc Antoine, Popilius et Fulvie se déchaînent sur ses dépouilles, leur faisant subir de nombreux outrages.

Lucius Aemilius Paullus Lepidus