Les Mains libres est un recueil de poèmes et dessins surréaliste, publié pour la première fois en 1937 par les éditions Jeanne Bucher à Paris. Les dessins, réalisés par Man Ray, sont "illustrés" par les poèmes du poète français Paul Éluard.
Genèse et construction du recueil
Genèse Le recueil a pour origine une forte amitié entre Paul Éluard et Man Ray. Leur première rencontre artistique se déroule en 1926 dans le septième numéro de la revue La Révolution Surréaliste, où Paul Eluard illustre une photo de Man Ray.
En 1934, une réelle amitié se noue entre ces deux artistes, à tel point que Paul Eluard écrit un poème intitulé Man Ray dans son recueil La Rose Publique. Un lien fort se crée entre eux, alors que Paul Eluard s'éloigne de plus en plus d'André Breton, cofondateur du surréalisme.
Lors de l’été 1936, de retour de l’Exposition internationale surréaliste de Londres, pendant l’avènement du Front populaire, Paul Éluard et Man Ray partent ensemble, accompagnés de leurs compagnes respectives, Nusch et Adrienne, et de quelques autres artistes, comme Pablo Picasso. Quelques ébauches des Mains Libres apparaissent à Mougins dans la maison des Zervos (couple d'éditeurs et de critiques d'art) : « Quant à moi je m'étais engagé dans une série de dessins extravagants mais réalistes qui parurent plus tard dans un livre intitulé les Mains libres, illustré par les poèmes de Paul Eluard. » (Man Ray)
En , ils retournent à Paris. Paul Eluard envisage d'illustrer les dessins de Man Ray de poèmes très courts. En effet, les dessins sont antérieurs aux poèmes. C'est ce que confirme le sous-titre du recueil : Dessins de Man Ray illustrés par les poèmes de Paul Eluard.
Il faut attendre le pour que douze poèmes soient publiés dans la Nouvelle Revue française. Ces poèmes s'intitulent L’évidence, La toile blanche, La Marseillaise, Les sens, Solitaire, La couture, Où se fabriquent les crayons, Le sablier compte-fils, Paranoïa, La femme et son poisson, Les yeux stériles, et La mort inutile.
Le recueil se poursuit pendant l'été 1937 d'abord en Cornouailles chez des amis surréalistes anglais, tels que Roland Penrose, puis à Mougins, toujours entre amitié et amour libre. Les différents lieux visités sont sources d'inspiration pour les deux artistes (Avignon, le château de Sade...). La rentrée de marque la fin du recueil.
La publication des Mains Libres se fait le , chez Jeanne Bucher.
Construction L’œuvre est construite en deux parties inégales, précédées par un frontispice (dessin d’introduction) et d’une préface de Paul Éluard. La première partie comporte trente dessins et poèmes, la seconde en compte vingt-quatre. On trouve ensuite une partie consacrée au marquis de Sade : deux portraits imaginaires le représentant et commentés par Paul Éluard. Puis on trouve une section intitulée Portraits qui comporte six dessins de portraits d'amis (même si Breton ne fait alors plus partie des amis, il reste tout de même un des chefs de file les plus importants du Surréalisme). Enfin se trouve une partie Détail, qui compte quatre détails de dessins de Man Ray, issus du recueil lui-même.
Les dessins dans le recueil ne sont pas présentés de manière chronologique, ceux de 1937 se mêlent à ceux de 1936.
Chacune des parties se clôt par un dessin-poème marquant : « La liberté » et « Les amis ». Valeurs essentielles pour Man Ray comme pour Paul Éluard. « Les amis » fait écho à la section « Portraits », tandis que « La liberté » peut faire écho d'une part à Sade et à la libération des mœurs (amour libre), et d'autre part, d'un point de vue plus historique avec 1936, au sentiment de libération des classes populaires.
Le titre du recueil, Les Mains libres, vient du dessin automatique fort apprécié par les surréalistes : « Les mains libres parce que je laissais la main faire ce qu'elle voulait » (Man Ray) .
Dans le recueil, on retrouve d'ailleurs un dessin intitulé Les mains libres. Il s'agit du seul dessin abstrait du livre. Man Ray voulait en faire le frontispice, mais Éluard refusa car il n'aimait pas ce qui était abstrait.
Thèmes ou thématiques Parmi les thèmes abordés dans l'œuvre : la main : un des thèmes les plus présents dans l’œuvre, à commencer par son titre lui-même. La main y apparaît comme délicate, parfois brutale, mais aussi comme élément créateur… la femme : ce thème est lui aussi fondamental dans l’œuvre, la femme apparaît comme objet de désir, comme simple objet, comme oppressée et écrasée aussi parfois ; la couture et le fil : le thème est plus minoritaire mais rappelle l’enfance des artistes (la mère d’Éluard était couturière, comme celle de Man Ray, et le père de ce dernier était tailleur) ; la liberté ; la nature et l'architecture. Étude du recueil Il s'agit ici d'une étude purement descriptive et non interprétative.
Le titre Le titre se justifie par le fait que le recueil est une composition à quatre mains, celles d’Éluard et de Man Ray, chacun d'entre eux dessinant et écrivant « librement » selon leur inspiration, chacun de son côté. Cela montre aussi que les deux artistes se sont affranchis, en tant que surréalistes, des contraintes, et qu’ils sont « libres » de créer ce qu’ils veulent. Le titre fait bien sûr référence aux outils communs aux deux artistes, leurs mains, mais aussi aux lecteurs, qui sont « libres » de découvrir le recueil et de l’interpréter comme ils le souhaitent.
Le frontispice Le dessin montre un pont portant une tour, le pont d'Avignon. Sur ce pont est allongée une femme nue, sa chevelure plonge dans l’eau, où se reflète son visage.
La préface de Paul Éluard En cinq courts paragraphes, elle présente et justifie la collaboration entre le poète et le dessinateur : faire naître le désir.
Première partie (I) Cette partie comporte trente textes et dessins.
Fil et aiguille
Le poème est un quatrain. Le dessin, réalisé en 1937 à Lans (vraisemblablement Lans-en-Vercors ou Villard-de-Lans), montre, passant par le chas d'une grande aiguille, un fil dessinant une silhouette apparemment féminine. Cette silhouette est creuse et laisse transparaître, en le dominant, un paysage inhabité, formé de montagnes et de bosquets.
La toile blanche
Le poème est composé d'un distique et d'un monostiche. Le dessin est daté de 1936. On y voit à droite un entonnoir, au-dessus d'un gant, vide de toute main, doigts vers le haut. À gauche, figure une toile, pliée presque à angle droit, dans les plis de laquelle on peut discerner un visage.
L'évidence
Le poème est composé de deux quatrains entrecoupés d'un monostiche. Sur le dessin, on voit le visage d’une jeune femme en partie masqué par des mains tendues vers lui, et diverses lignes. En bas à droite, une boucle, un collier ou une sangle. En haut, une sorte d’étoile.
Château abandonné
Le poème est formé de deux distiques. Le dessin est daté de 1936, on y voit un château à base circulaire, portant au sommet son donjon. Les fenêtres du premier niveau semblent brisées. L’édifice n’est pas en ruine, mais il est bien « abandonné », on ne voit aucun personnage vivant, si ce n’est peut-être, au bas du dessin, un corps gisant sur le côté, formé par les ondulations du terrain.
Le désir
Le poème est un tercet. Le titre semble se référer à cette main qui attrape brutalement la chevelure de la femme. Le dessin a été réalisé en 1936. On y voit, en haut à droite, une main d’homme empoignant sans délicatesse aucune la chevelure d’une femme au buste élégamment vêtu, orné d’une broche ovoïde.
C'est elle
Le poème est formé d’un septain et d’un distique. Le dessin est daté de 1937. On y voit, à gauche, une femme âgée qui semble aveugle. Elle tend sa main vers un buste d’homme, à poitrine féminine, monté sur une roue, et apparemment placé sur un piédestal ; ce personnage pourrait être une statue. Tout en haut à gauche, s’étale le titre du dessin, en lettres attachées.
La glace cassée
Le poème est un tercet. Le dessin a été réalisé en , on y voit une glace cassée, dans les carreaux de laquelle se reflètent diverses parties d’un corps féminin : dos, bras…
Le don
Le poème est formé d’un tercet et d’un distique. Aucune date n’apparaît sur le dessin. On y voit une jeune femme à très longue chevelure, la tête renversée, le corps tendu en arrière, s’offrant au plaisir.
Objets
Le poème est un quatrain. Le dessin est daté de 1936, on y voit plusieurs objets et figures : tout d’abord ce qui pourrait être un énorme talon de chaussure de femme. Une silhouette féminine en robe longue se détache en surimpression de ce « talon ». En bas à gauche figure une statuette africaine au long phallus, surmontée d'un combiné téléphonique, dont le fil n’est raccordé à rien. À droite au milieu se trouve un escalier sans issue. Tout en haut à droite, posés sur le « talon », des objets circulaires non identifiables sont représentés.
La lecture
Le poème est formé de trois distiques et d’un tercet. Le dessin est daté de 1937, on y voit une jeune femme lisant un journal ou un magazine, qu’elle tient à hauteur de son visage, cachant en partie ce dernier.
L’aventure
Le poème est composé d’un tercet, d’un distique, d’un sizain, d’un nouveau distique. Le dessin date de 1937. Tout en haut, en suspension, comme flottant dans les airs, est dessiné le fronton d’un temple grec. En dessous on voit une jeune femme, qui s’en va, un bras replié devant les yeux ; elle semble être une cariatide en fuite, le temple est donc sur le point de s'écrouler.
L’angoisse et l’inquiétude
Le dessin, daté de 1936, laisse voir une longue tige de fougère plantée dans un pot, au milieu. Vers la gauche, une autre tige, plus petite, est brisée. Deux mains, l’une masculine, et l’autre féminine et ornée de deux bracelets, se superposent. Le poème est un distique, il s’agit d’une succession de verbes à l’infinitif, qui s’opposent, les deux vers se terminant par le même verbe (« détruire »), qui apparaît comme résultante des différentes actions. Grâce à une observation précise du dessin, on peut remarquer quelques mots cachés par le feuillage : « angoisse » qui apparaît deux fois dans la première feuille à gauche, « toi comme je t'attends » sur la grande feuille à droite, mais aussi « Inquiétude - Je te dis… »
Narcisse
Le dessin est daté de 1936, on y voit une jeune femme nue, sans tête, tenant dans sa main droite son propre visage, qui apparaît alors comme une sorte de masque. Le poème est un tercet, les vers sont des trimètres (alexandrin coupé).
Les tours du silence
Le dessin date de 1936, on y voit un imposant château-fort, entouré de hauts remparts, et de larges tours. Sur les murs, des figures, comme des ombres, apparemment féminines, se confondent avec les pierres et semblent s’échapper. Le poème est formé d’un quintil et d’un distique.
J.
Le poème est un distique, deux vers très courts, deux octosyllabes qui forment une phrase. Le titre est étrange et ne trouve aucun écho, ni dans le dessin, ni dans le poème ; il fait peut-être référence à une personne connue du poète. Le dessin représente une jeune femme, aux grands yeux enjôleurs et aux lèvres soulignées, laissant apparaître un large décolleté, en vue plongeante, et attendant peut-être quelqu’un.
À gauche du dessin, en arrière-plan, on voit un réveil, indiquant l’heure et la date : le , vers 1 heure ou 13 heures et 55 minutes, approximativement.
Les Mains libres
Le dessin est de 1936. Il consiste en un entrecroisement aléatoire de lignes courbes, comme un long fil emmêlé. Le poème est un distique, son titre renvoie bien sûr à celui du recueil et évoque la liberté de l’artiste : Man Ray a tracé des lignes comme bon lui semblait, alors le poète associe des mots qui s’opposent pourtant : l’eau devient brûlante et la chaleur froide, et l’« averse » peut se référer aux lignes tracées.
L’arbre-rose