En musique classique, la composition d'une partition confiée à un orchestre repose sur un équilibre entre tonalité et orchestration. Les tonalités accessibles à un compositeur présentent des difficultés plus ou moins grandes, lors de la lecture de l'ouvrage ou pour son étude en réduction pour piano, mais un grand nombre de dièses ou de bémols à la clef modifie considérablement la sonorité des instruments à cordes, et celle de l'orchestre en général.
Dans son Traité d'instrumentation et d'orchestration de 1843, Hector Berlioz dresse un tableau complet des possibilités offertes par les tonalités classiques, en précisant leur degré de difficulté mais aussi le caractère de l'orchestre qui peut leur être associé. Les progrès des musiciens d'orchestre et le perfectionnement de la plupart des instruments ont conduit Charles Koechlin à renouveler ce classement dans son Traité de l'orchestration, en 1941.
Ces deux auteurs ne manquent pas de reconnaître le caractère subjectif de telles associations, et l'importance de l'écriture musicale elle-même, qui peut altérer le caractère tonal d'une œuvre par l'emploi du chromatisme, du langage modal, de la gamme par tons, de l'atonalité et de la polytonalité.
En théorie Dans son Traité de l'orchestration, Charles Koechlin rappelle que, .
Questions de tonalités Charles Koechlin considère deux raisons pour attribuer un caractère particulier à une tonalité donnée :
1. .
2. .
L’oreille obéit aussi à une autre suggestion, qui est le rapport de la tonalité entendue avec la tonalité centrale d’Ut majeur, prise comme point de départ, ce qui se vérifie également dans des œuvres composées pour le clavecin, le piano ou l'orgue.
Question de diapason Selon Koechlin,
En pratique L'exemple des grands maîtres classiques viennois permet de mesurer quel niveau de difficulté un compositeur pouvait imposer aux musiciens d'orchestre, au et jusqu'au milieu du . Haydn Le plus prolifique des compositeurs de la « première école de Vienne », Joseph Haydn, a composé 106 symphonies. On observe, dans son catalogue, qu'il s'aventure rarement au-delà des tonalités suivantes : pour les tonalités diésées : Mi majeur : deux symphonies ( et ), Si majeur, exceptionnellement : Symphonie pour les tonalités bémolisées : Fa mineur : Symphonie « La Passion »
Mozart Le catalogue des œuvres de Mozart révèle que le compositeur s'est limité à des tonalités « d'exécution aisée » pour ses 41 symphonies. pour les tonalités diésées : La majeur : trois symphonies (n°14, K.114, nº21, K.134 et n°29, K.201) pour les tonalités bémolisées : Sol mineur : deux symphonies (n°25, K.183 et Symphonie nº40, K.550) Mi majeur : cinq symphonies (, K.16, , K.18, , K.132, , K.184 et la Symphonie concertante pour violon et alto, K.364)
Beethoven Le catalogue des œuvres de Beethoven est limité à neuf symphonies. On observe, d'ailleurs, une préférence pour les tons bémolisés — avec une volonté d'explorer, fugitivement, des tonalités plus difficiles. pour les tonalités diésées : La majeur : Symphonie nº7, op.92 pour les tonalités bémolisées : Mi majeur : Troisième symphonie, op.55, « Eroica » Ut mineur : Cinquième symphonie, op.67 Si mineur : premières mesures de la Quatrième symphonie, op.60 (généralement désignée comme symphonie en Si majeur)
Caractère des différentes tonalités Hector Berlioz Berlioz est le premier compositeur à proposer une synthèse du caractère des tonalités possibles pour une œuvre symphonique, en considérant les différentes possibilités de réalisation par les instruments d'orchestre. Dans son Traité d'instrumentation et d'orchestration, Berlioz considère .
Tonalités majeuresTonalités mineuresTonArmure de clefDifficultéCaractèreTonArmure de clefDifficultéCaractère Ut Facile Grave, mais sourd et terne Ut Facile Sombre, peu sonore Ut Très difficile Moins terne et plus distingué Ut Assez facile Tragique, sonore, distingué Ré Difficile, mais moins que le précédent Majestueux Ré nécessiterait 8 à la clef Très difficile Sombre, peu sonore Ré Facile Gai, bruyant, un peu commun Ré Facile Lugubre, sonore, un peu commun Ré nécessiterait 9 à la clef À peu près impraticable Sourd Ré À peu près impraticable Sourd Mi Facile Majestueux, assez sonore, doux, grave Mi Difficile Très terne et très triste Mi Peu difficile Brillant, pompeux, noble Mi Facile Criard, avec une tendance commune Fa nécessiterait 8 à la clef Impraticable Fa nécessiterait 11 à la clef Impraticable Fa Facile Énergique, vigoureux Fa Un peu difficile Peu sonore, sombre, violent Fa Très difficile Brillant, incisif Fa Moins difficile Tragique, sonore, incisif Sol Très difficile Moins brillant, plus tendre Sol nécessiterait 9 à la clef Impraticable Sol Facile Un peu gai, avec une tendance commune Sol Facile Mélancolique, assez sonore, doux Sol nécessiterait 8 à la clef À peu près impraticable Sourd, mais noble Sol Très difficile Peu sonore, triste, distingué La Peu difficile Doux, voilé, très noble La Très difficile, presque impraticable Très sourd, triste, mais noble La Facile Brillant, distingué, joyeux La Facile Assez sonore, doux, triste, assez noble La nécessiterait 10 à la clef Impraticable La Impraticable Si Facile Noble mais sans éclat Si Difficile Sombre, sourd, rauque, mais noble Si Peu difficile Noble, sonore, radieux Si Facile Très sonore, sauvage, âpre, sinistre, violent Ut Presque impraticable Noble mais peu sonore Ut nécessiterait 10 à la clef Impraticable
François-Auguste Gevaert Berlioz accorde une place à des tonalités interdites, telles que « Ré majeur » et « Fa majeur »… Dans son Nouveau traité d'instrumentation, Gevaert se limite aux caractères des tonalités majeures du vol.IV.
Tonalités majeuresTonArmure de clefDifficultéCaractère Ut Facile Ferme, décidé Ré Difficile Grave, austère, tendre aussi Ré Facile brillant, bruyant Mi Facile Majestueux, puissant Mi Assez facile Éclatant, tendre Fa Facile Tranquille, intime Fa Très difficile Dur Sol Très difficile Sombre Sol Facile Gai, léger La Peu difficile Grave, mystérieux La Facile Lumineux, joyeux Si Facile Distingué, riche Si Assez difficile Étincelant, violent
Charles Koechlin Dans son Traité de l'orchestration, Charles Koechlin se limite, comme Gevaert, aux tonalités illustrées par les « grands maîtres » classiques et romantiques, en proposant une synthèse pour les gammes majeures et mineures du vol.IV.
Tonalités majeuresTonalités mineuresTonArmure de clefDifficultéCaractèreTonArmure de clefDifficultéCaractère Ut Facile Ferme, décidé, bien assis,avec l’équilibre et le définitifde la force souveraine Ut Assez difficile Pathétique, mais actif et énergiquedans la révolte, sombre néanmoins Ut Très difficile Ut Assez facile Puissant, actif, nullement découragé Ré Difficile Grave, tendre, profond Ré nécessiterait 8 à la clef Inusité Ré Facile, et bien sonore Clair, brillant Ré Facile Pathétique, impétueux, colère parfois Mi Assez difficile Majestueux, puissant. Mi Difficile Éteint, sombre, le tondes fantômes dans la nuit Mi Encore assez facile Lumineux, éclatant. Mi Facile Assez clair, sans tristesse etnon dénué d’espoir, féerique parfois Fa Facile Tranquille, intime, pastoral Fa Un peu difficile Dramatique, sombre Fa Très difficile Qualifié de dur par Gevaert,mais très clair. Fa Facile Clair, légendaire, nocturne, féerique Sol Difficile Sans aucun éclat, très doux,intime, nocturne et profond Sol nécessiterait 9 à la clef Inusité Sol Facile, et bien sonore Gai, léger, pastoral. Sol Assez facile Pathétique, expressif, plus sombre que Ré mineur Sol nécessiterait 8 à la clef Inusité Sol Assez difficile La Difficile, etsurtout très sourd Grave, tendre, mystérieux,peu sonore aux instrumentsà cordes. La Très peu employé Très éteint, expressif et doux La Facile, et bien sonore Lumineux, joyeux La Facile Clair, populaire, naïf, serein,avec un pathétique tempéré Si Facile Expressif, et plus romantiqueque lumineux Si Difficile Sombre, expressif, douloureux Si Assez difficile, mais quandmême très abordable Étincelant ; au besoin, violent,victorieux ; parfois seulementtrès clair et féerique Si Facile Expressif, mais avec espoir
Transposition et orchestration L'orchestration d'une pièce composée pour le piano peut se révéler difficile pour l'orchestre si l'on retient la tonalité d'origine. Sur ce point, Hector Berlioz montre l'exemple en transposant l'Invitation à la danse de Weber un demi-ton plus haut pour réaliser son orchestration, en 1841, faisant de la valse pour piano en ré bémol majeur un rondo symphonique en ré majeur sous le titre l'Invitation à la valse.
Rimski-Korsakov appliqua une transposition semblable à l'une de ses propres œuvres, sa Première symphonie op.1, composée entre 1861 et 1865, et créée le . Dans ses Chroniques de ma vie musicale, le compositeur revient sur cette expérience : .
Considérant cette tonalité comme une erreur due à son manque d'expérience, Rimski-Korsakov remania la partition en 1884 et la transposa en mi mineur, tonalité infiniment plus favorable, comme il apparut lors de la création de cette version définitive, le .
Exemples d'œuvres classiques par tonalités Charles Koechlin ne manque pas de rappeler que
Tonalités majeures Ut majeur : Missa Salisburgensis de Heinrich Biber, Symphonie « Jupiter » de Mozart, Final du Prométhée de Gabriel Fauré, Symphonie de Paul Dukas, Troisième et Septième symphonie de Jean Sibelius, Ut majeur : Ondine de Maurice Ravel (orchestré par Marius Constant), « Soleil vespéral », mouvement du Diptyque méditerranéen de Vincent d'Indy, Ré majeur : Prélude à l'après-midi d'un faune de Claude Debussy, Concerto pour piano nº1 de Serge Prokofiev, Ré majeur : Ouverture des Noces de Figaro de Mozart, Première et Neuvième symphonie de Mahler, Deuxième symphonie de Sibelius, Mi majeur : Symphonie nº39 de Mozart, Symphonie héroïque de Beethoven, Concerto pour piano (posthume) de Balakirev, Huitième symphonie de Mahler, Cinquième symphonie de Sibelius, Mi majeur : Ouverture du Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn, Quatrième symphonie d'Étienne-Nicolas Méhul, Septième symphonie de Franz Schubert, Septième symphonie d'Anton Bruckner, Première symphonie d'Alexandre Glazounov, Fa majeur : Symphonie pastorale et Huitième symphonie de Beethoven, España d'Emmanuel Chabrier, Suite en fa, op.33 d'Albert Roussel Fa majeur : Absence, mélodie des Nuits d'été de Berlioz, Entr'acte de Fervaal de Vincent d'Indy, Symphonie d'Erich Wolfgang Korngold, Dixième Symphonie (inachevée) de Mahler Sol majeur : Impromptu n°3, op.90, D.899 de Franz Schubert (orchestré par Charles Koechlin), Sol majeur : Symphonie nº 94, « la surprise » de Haydn, Ouverture de Mireille de Charles Gounod, Huitième symphonie d'Antonín Dvořák, Quatrième symphonie de Gustav Mahler, Concerto en Sol de Maurice Ravel, La majeur : Première symphonie d'Edward Elgar, Finlandia de Jean Sibelius La majeur : Septième symphonie de Beethoven, Si majeur : Première symphonie de Robert Schumann, Quatrième symphonie de Beethoven, Si majeur : Finale (Serment) de Roméo et Juliette de Berlioz, Deuxième symphonie de Chostakovitch « L'appel aux clans » de Fervaal de Vincent d'Indy Tintagel, poème symphonique d'Arnold Bax
Tonalités mineures Ut mineur : Cinquième symphonie de Beethoven, Première symphonie de Johannes Brahms, Deuxième symphonie, « Résurrection » de Mahler, Ut mineur : Thème et variations de Fauré, Cinquième symphonie de Mahler, Quatrième symphonie de Magnard, Ré mineur : de la Symphonie avec chœurs de Beethoven, Libera me du Requiem de Fauré, Troisième symphonie de Mahler, Sixième symphonie et le Concerto pour violon de Sibelius, Mi mineur : Vers la voute étoilée de Charles Koechlin, Sixième symphonie de Prokofiev, Mi mineur : Quatrième symphonie de Brahms, Première symphonie de Sibelius, Neuvième symphonie "du Nouveau Monde" de Dvořák Fa mineur : Première symphonie de Dmitri Chostakovitch,