Tiberius Iulius Abdes Pantera, né entre et , mort entre 29 et 52 , était un soldat romain dont la pierre tombale sculptée a été retrouvée à Bingerbrück, un quartier de Bingen am Rhein (Allemagne), en 1859. Selon l'inscription qui y figure, il était âgé de 62 ans lors de son décès.

Historiquement, le nom « Pantera » n'est pas inhabituel : il a été en usage parmi les soldats romains notamment au Craig A. Evans, The Bible Knowledge Background Commentary: Matthew-Luke, Volume 1, 2003, , .James Whitehead, Michael Burns, The panther: posthumous poems, 2009, , .James Tabor, The Jesus Dynasty, éd. Simon & Schuster, New-York, 2007, .. Toutefois, ce nom est surtout connu pour être, selon le Talmud, celui du véritable père de JésusJames Tabor, The Jesus Dynasty, éd. Simon & Schuster, New York, 2007, .. Plusieurs critiques estiment toutefois que les éléments évoqués notamment par sont trop ténus pour en apporter la preuveMaurice Casey, Jesus of Nazareth: An Independent Historian's Account of His Life and Teaching, 2010, , ..

La sculpture funéraire Découverte En octobre 1859, lors de la construction d'un chemin de fer dans le quartier Bingerbrück de Bingen am Rhein en Allemagne, les pierres tombales de neuf soldats romains ont été découvertes accidentellementJames Tabor, The Jesus Dynasty, éd. Simon & Schuster, New York, 2007, .. Une de ces pierres sculptées était celle de Tiberius Iulius Abdes Pantera. Elle a été découverte dans un cimetière romain, à au nord de Bad Kreuznach, là où la rivière Nahe rejoint le RhinJames Tabor, The Jesus Dynasty, éd. Simon & Schuster, New York, 2007, .. Elle est actuellement conservée au musée John J. Rousseau, Rami Arav, Jesus and his world: an archaeological and cultural dictionary, 1995, , ..

On peut y lire à sa base (photographies identiques ci-contre) l'inscription suivante (CIL 7514).J. B. Campbell, The Roman army, 31 BC-AD 337: a sourcebook, 1994, , . :

TIB(erivs) IVL(ivs)Lire ici le U ou u latin, à la place du V ou v moderne. ABDES PANTERA SIDONIA ANN(orvm) LXII STIPEN(diorvm) XXXX MILES EXLettre suivante s non séparable d'ignifer, dans signi(-)fer / fer(-)signi : "porte-signe" / -"(en)s(eigne)".S(ignifer ?) COH(orte) I(era) SAGITTARIORVM H(ic) S(itvs) E(st)

soitTraduit du latin et transcrit en lettres minuscules pour les mots communs, en chiffres arabes pour les nombres. : Tiberius Iulius [Tibère Jules] Abdes Pantera[Pant(h)ère] ? de Sidon(,) âgé de 62 ans (en) ayant servi 40(,) militaire ancien (porte-enseigne ?) de la cohorte d'archers se trouve ici

Analyse de l'inscription

Le nom Pantera, d'origine grecque (Πανθήρα Panthêra), est ici en latin comme l'ensemble de l'inscription. C'était peut-être son nom de famille, il peut signifier panthère, mais aussi faire référence à un toponyme. Les noms de Tiberius Iulius sont ceux de Tibère : cela prouve qu'Abdes Pantera a acquis la citoyenneté romaine sous le règne de cet empereur. Le nom Abdes est une forme particulière de Abdias, qui retranscrit en latin et en grec (Αβδίας) le nom juif Åôbadyâh (עֹבַדְיָה), signifiant « esclave (Abd) de Yâh(weh) » : cela suggère que Pantera était un juif, ou au moins un sémite . Il se disait originaire de Sidonia, qui est identifié à Sidon en Syro-Phénicie, et s'était engagé dans la Cohors I Sagittariorum (la Première Cohorte d'Archers).

Avant la fin du , des spécialistes de l'histoire avaient émis l'hypothèse que le nom Pantera était un nom rare ou même qu'il avait été inventé. Mais en 1891 l'archéologue Charles Simon Clermont-Ganneau a montré que c'était un nom qui était en usage en Judée pour d'autres personnes, et Adolf Deissmann a montré par la suite que c'était un nom commun à l'époque, et qu'il n'était pas rare chez les soldats romains au Adolf Deissmann, Light From the Ancient East Or The New Testament Illustrated by Recently Discovered Texts of the Graeco Roman World, 2003, ..

À cette époque, les enrôlements dans l'armée romaine duraient 25 ans pour les non-citoyens, ou 16 ans pour les citoyens. Pantera, qui n'avait pas la citoyenneté romaine au moment de son engagement, l'a vraisemblablement acquise au terme de sa première période de 25 ans, sous le règne de Tibère, avant de se rengager pour 16 ans. Il a servi au total 40 ans dans l'armée, jusqu'à sa mort à 62 ans. L'empereur Tibère a régné entre 14 et 37, et la Cohors Sagittariorum était en poste en Syrie en l'an 16Vgl. Werner Eck : Repression und Entwicklung: Das römische Heer in Judaea. In: Ders.: Rom und Judaea. Fünf Vorträge zur römischen Herrschaft in Palästina. Tübingen 2007, ; E.P. Sanders: Jesus in Historical Context. In: Theology Today 50 (Oct. 1993), ., puis en Dalmatie, avant d'être transférée vers le Rhin en l'an 9. Pantera était peut-être le porte-drapeau de sa cohorte.

Le nom « Pantera » Dans le Talmud, Jésus est souvent appelé ben Pantera (fils de Pantera). Une partie de ces passages ont subi la censure des autorités catholiques au Moyen Âge, la publication du Talmud ayant été interdite à plusieurs reprises et n'ayant finalement pu être publié qu'amputé de ces passages litigieux. Dans ces derniers, Jésus est souvent appelé Jésus ben Pantera, c'est-à-dire Jésus fils de Pantera, ou PenteraSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, Ed. Albin Michel, Paris, 2004, .. Selon Simon Claude Mimouni, pour échapper à la censure chrétienne, la majorité des textes imprimés remplacent Pantera par Peloni, c'est-à-dire « fils de untel ». On trouve la même appellation dans les Toledot Yeshou, versions juives de la vie de Jésus qui ont été considérées comme des parodies des évangilesBruce Chilton, Craig A. Evans, Studying the historical Jesus: evaluations of the state of current research, 1998, , ., The Depiction of Judeo-Christians in the Toledot Yeshu in The image of the Judaeo-Christians in ancient Jewish and Christian literature, éd. Doris Lambers-Petry, 2003, , ., et dont les plus anciennes versions datent du Moyen Âge, mais semblent attestés dès le .

Au sujet de ce nom de Pantera (ou de ses variantes Pandera, Pandîrâ, Pândrî, Panṭerâ, Panthêr, Panthêra, Panthêros), de multiples hypothèses ont été avancées. D'autres ont estimé qu'il s'agirait d'un ancien surnom donné à Jésus ou à sa famille dont on ne connaîtrait plus la significationSimon Claude Mimouni, Les Chrétiens d'origine juive dans l'Antiquité, éd. Albin Michel, Paris, 2004, .. D'après Thierry Murcia, Panthêra serait tout simplement un autre nom (ou le surnom) du père de Jésus : Joseph (évangiles) et Panthêra (Celse, sources rabbiniques) seraient donc un seul et même personnageThierry Murcia, « Yeshua Ben Panthera : l'origine du nom. Status quaestionis et nouvelles investigations », dans Judaïsme ancien / Ancient Judaism 2, 2014, p. 157-207..

Origène témoigne dans son Contre Celse que dès la seconde moitié du , des juifs évoquaient une naissance illégitime de Jésus, dont le père aurait été un soldat romain du nom de Panthêra. Celse est un philosophe polythéiste anti-chrétien de culture grecque. Dans son Discours véritable, auquel répond l'ouvrage d'Origène, il indiquait que ces informations lui avaient été communiquées par un juif éruditOrigène, Contra Celsum , 32. J.Stevenson, A New Eusebius: Documents illustrating the history of the Church to AD 337, (new edition revised by W. H. C. Frend, SPCK, 1987). ..

Pour Simon Claude Mimouni, Au , Jean Damascène écrit que Selon ces Pères de l'Église, Jésus aurait ainsi des ancêtres appelés Pantera, aussi bien dans sa branche paternelle que maternelle, ce qui est compatible avec le fait que cette famille pratiquait semble-t-il des mariages à l'intérieur de la même tribu, avec des membres de la famille proche, comme l'indiquent Eusèbe de Césarée, Jules l'Africain, ainsi que les généalogies de Jésus, notamment celles en syriaqueVoir à ce sujet: Andreas Su-Min Ri, Commentaire de la Caverne des Tresors: Étude sur l'Histoire du Texte et des sources, Éd. Peeters, 2000, Louvain (Belgique), ..

Hypothèse d'une connexion avec Jésus James Tabor, après d'autres historiens, a émis l'hypothèse d'un éventuel lien entre Abdes Pantera et la famille de Jésus. Il estime que les informations de Celse au sujet d'une naissance illégitime de Jésus peuvent être exactes. Il note que des phrases comme que l'on trouve dans l'évangile attribué à Marc (6,3), indiqueraient que Jésus n'est pas le fils légitime de Joseph, puisque l'on parle du fils de Marie, alors que dans la société juive de l'époque, l'usage est de distinguer un fils avec le nom de son père, et qu'il ne semble pas exister d'autres exemples d'une telle pratiqueJames Tabor, The Jesus Dynasty, éd. Simon & Schuster, New York, 2007, .. De même, on peut remarquer qu'en parlant de Jésus dans l'une de ses lettres, Paul de Tarse (saint Paul) écrit qu'il est . Pour J. Tabor, il en est de même pour la réponse que font les adversaires juifs de Jésus dans l'évangile attribué à Jean : , une accusation contre Jésus que l'on retrouve de façon explicite dans les Actes de PilateJames Tabor, The Jesus Dynasty, éd. Simon & Schuster, New York, 2007, ., ainsi que dans le Talmud et les Toledot Yeshou. Il pense qu'un soldat de ce nom, originaire de Sidon où les évangiles synoptiques disent que Jésus s'est renduJames Tabor, The Jesus Dynasty, éd. Simon & Schuster, New York, 2007, . et vivant à la bonne période, pourrait donc être le père de Jésus : la carrière de Tiberius Iulius Abdes Pantera montre en effet qu'il se trouvait dans la région de la Palestine, lorsqu'il était jeune, à l'époque de la conception de JésusJames Tabor, The Jesus Dynasty, éd. Simon & Schuster, New York, 2007, ..

La proposition de J. Tabor n'a pas suscité un accueil très favorable chez d'autres historiens, qui estiment souvent trop ténus les liens relevés entre Tiberius Iulius Abdes Pantera et la famille de Jésus.

Dans le contexte polémique des premiers siècles du christianisme, où la plupart des écrits, chrétiens comme anti-chrétiens, visaient plus à convaincre qu'à exprimer des vérités historiques, on ne peut accorder un crédit total aux affirmations des uns ni des autres. Le Discours véritable de Celse est la seule source à indiquer que le père illégitime de Jésus appelé Panthêra serait un soldat romain (cependant, la version Wagenseil du Toledot Yeshou dit qu'il s'agissait d'un voisin nommé Joseph Pandéra פּנדרא, « valeureux à la guerre »). Certains Pères de l'Église parlent bien de Pantera, Panther, Panthera ou bar Panther (fils de Panther) parmi les ancêtres de Jésus, mais il s'agit pour eux des filiations légitimes qui conduisent à Joseph ou Marie. Quant aux sources juives qui confirment la tradition orale dont parle Celse, elles ne précisent pas que Pantera, dont Jésus serait le fils, était un soldat romain.

Notes et références

Sources P.Haupt/S.Hornung: Ein Mitglied der Heiligen Familie? Zur Rezeption eines römischen Soldatengrabsteines aus Bingerbrück. Kr. Mainz-Bingen. In: Archäologische Informationen 27/1, 2004, ; ebenso in: Heimatjahrbuch für den Landkreis Mainz-Bingen 2006, . James Tabor, The Jesus Dynasty: A New Historical Investigation of Jesus, His Royal Family, and the Birth of Christianity, éd. Simon & Schuster, New York, 2007 . Thierry Murcia, « Yeshua Ben Panthera : l'origine du nom. Status quaestionis et nouvelles investigations », dans Judaïsme ancien / Ancient Judaism 2, 2014, p. 157-207.

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