La grande mosaïque de Lillebonne est une mosaïque d’époque romaine, trouvée en 1870 à Lillebonne (France), ancienne Juliobona. Lors de sa découverte, elle mesurait sur .. On estime qu'elle date de la fin du ou du , même si la datation ne peut être précisée davantage.

La mosaïque a été largement restaurée et étudiée à partir de la fin du , et des interprétations diverses ont été émises à son propos. À partir des années 1970, plusieurs travaux de Jean-Pierre Darmon ont concerné l'œuvre. L'étude du dossier a permis de démontrer que des . et donc que l'objet qui est conservé n'est plus tout à fait celui qui a été retrouvé par les archéologues.

En dépit des altérations subies, cette mosaïque constitue l'un des plus célèbres pavements de mosaïque découverts en France au et l'une des découvertes majeures d'œuvre antique dans l'actuelle Normandie.

Après de nombreuses pérégrinations, amputée car elle mesure désormais sur , l'œuvre est conservée au musée des Antiquités de Rouen.

Aperçu sur l’histoire antique de la cité

La mosaïque provient d'une domus de Iuliobona, l'actuelle ville de Lillebonne, située à un ..

vignette|alt=détail de la table de Peutinger où figure Lillebonne au centre|Détail de la Table de Peutinger au - , ( est au centre).

Iuliobona est considérée comme la ville principale de la cité des Calètes et mentionnée comme telle par Ptolémée, Géographie, II, 8, 5..

Le site n’a pas livré de traces d’occupation gauloise, et semble une fondation augustéenne datable de la réorganisation de la Gaule entre 16 et 13 av. J.-C. La cité possède alors un .

La conquête de la Bretagne par Claude semble avoir eu un impact sur le développement de la cité qui connaît son apogée entre la fin du et la fin du de notre ère, époque de prospérité économique comme dans toutes les cités de la Gaule..

La cité subit le contre-coup de la lutte pour le pouvoir en 197 entre Clodius Albinus, gouverneur de Bretagne et Septime Sévère, gouverneur des provinces danubiennes et doit faire l’objet d'importants travaux de restaurations..

Le port de la ville s’ensable peu à peu et la ville est dépassée économiquement par Rouen.. , les fouilles témoignant de traces d’incendies et de l’insécurité qui règne alors.

Iuliobona perd le statut de chef-lieu de cité dès la fin du et Rouen devient la capitale de la Lyonnaise seconde lors de la réorganisation de Dioclétien. Le site n'a livré que peu de traces d'un renouveau après cette période difficile des invasions du .

Lillebonne se contracte au autour d’un castrum constitué par la destruction de monuments publics et funéraires, autour du théâtre en particulier : ce dernier édifice est aménagé aux fins de défense peut-être dès 280-290 et l’ensemble du castrum est réalisé dans la première moitié du ..

Redécouverte et pérégrinations

vignette|alt=Gravure de 1870 représentant la mosaïque|Gravure de Duval en 1870 représentant la disposition générale de la mosaïque.

Redécouverte et première interprétation par l'abbé Cochet (1870-1879)

La mosaïque est redécouverte à une profondeur estimée entre 50 et du sol. le 8 mars 1870, dans le quartier Saint-Denis, sur un terrain dont était propriétaire le maire de Lillebonne, le docteur Pigné. La mosaïque fut découverte par un ouvrier chargé par le cafetier qui louait le terrain de transformer sa cour en jardin...

Après la visite du site par deux membres de la Société havraise d’études diverses le dimanche 13 mars, l'abbé Cochet l'examine le 15 et le 21 mars, et en fait une description au cours du même mois.. L’œuvre est découverte et dégagée avec soin., avec .. vignette|left|alt=Statuettes de terre cuite d'un type similaire à celles retrouvées par l'abbé Cochet en 1870, Musée de Normandie|Statuettes de terre cuite sans doute d'un type similaire à celles retrouvées par l'abbé Cochet en 1870, Musée de Normandie, Caen. La découverte est suivie par les journaux alors que l'œuvre n'est pas encore dégagée, ce qui occasionne des . Le relevé de la mosaïque est effectué par Bouet tandis que Duval, percepteur à Lillebonne., se charge d’en effectuer une reproduction à l’aquarelle..

Du fait de la découverte de statuettes de terre cuite à finalité cultuelle lors du dégagement de la mosaïque, l’abbé Cochet indique en 1870 que .. Cependant, il s'agit d'une interprétation abusive, manifestant une selon Harmand, fouilleur du site au .

On considère que l’édifice d'origine a été détruit par un incendie puisque l’abbé Cochet note que , dans laquelle furent trouvées des représentant des personnages assis.. Le site était recouvert de fragments de tuile et furent découverts également des clous de la toiture.

Une fois dégagée, la mosaïque est exposée de façon sommaire sur le lieu de sa découverte, sous un hangar, et est accessible un temps au public. Un procès s'engage à propos de la propriété de la mosaïque entre le propriétaire du terrain et l'ouvrier, et le jugement rendu en 1879 l'est au profit du premier.

Ventes et voyage en Russie (1879-1885)

vignette|alt=L'Hôtel Drouot sur une carte postale ancienne|L'Hôtel Drouot, lieu de vente de la mosaïque, sur une carte postale ancienne

L'œuvre est déposée. puis vendue une première fois en août 1879 à Merle pour ou francs., après des échecs d’achat par le département de Seine-Inférieure soutenus en particulier par l’abbé Cochet et au profit du Musée des Antiquités de Rouen.

L’œuvre est déposée par un mosaïste italien réputé (il est intervenu en particulier dans la décoration de l’opéra Garnier)., Giandomenico Facchina, assisté de trois Italiens et deux Français (un ingénieur et un architecte). La mosaïque quitte sa ville d’origine en diverses caisses le juillet 1880.

La mosaïque est restaurée de 1880 à 1885 par deux restaurateurs successifs : Facchina en 1880-1881 (cette restauration aurait été onéreuse, avec une intervention qui aurait coûté francs), et Zanussi, héritier de la maison Mazzioli-Chauviret, en 1883-1885. Zanussi est chargé de remonter l’œuvre au musée de Rouen avant une seconde vente..

Elle est envoyée en 60 fragments en Russie, peut-être pour y être vendue. mais semble-t-il en vain car aucune affaire ne se conclut lors de ce périple, du moins pas de vente globale, les travaux de Darmon soupçonnant néanmoins des retraits d'éléments authentiques lors de ce périple.

Au retour de la mosaïque en France, elle est restaurée afin d'être vendue, par des .

Elle est exposée en 22 fragments et fait l'objet d'une vente aux enchères à l'Hôtel Drouot le 16 mai 1885. Le Musée du Louvre et le Musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye refusent d'en faire l'acquisition., peut-être du fait des manœuvres du conservateur du Musée des Antiquités de Rouen, Maillet du Boullay. La vente se fait pour une somme de francs frais compris alors que l’œuvre était expertisée pour francs et avec des frais initiaux d'achat et de restauration d'environ francs.

Exposition au musée des Antiquités de Rouen (depuis 1886)

vignette|gauche|alt=le musée des antiquités de Rouen|Le musée des Antiquités de Rouen, qui abrite la mosaïque depuis 1886.

Après avoir été à nouveau restaurée, elle intègre les collections du musée des Antiquités de Rouen en 1886 (et non dès l'année de sa découverte, contrairement à ce qui est dit parfois.), dans une salle spécialement conçue pour elle, . Des modifications importantes ont lieu en 1954..

La présentation actuelle au musée des Antiquités de Rouen figure un raccord avec un décor géométrique qui n’est pas celui d’origine mais qui est issu d’une restauration de 1886 ou d'un remontage daté de 1954, lors des derniers aménagements de la salle du musée consacrée aux mosaïques et aux sculptures. Ce décor géométrique est selon Darmon issu d’une autre découverte faite à Lillebonne en 1836, conservée au musée des antiquités puis rattachée à la mosaïque par erreur.. Certaines restaurations et ajouts modernes sont également fort suspects, en particulier des têtes de personnages qui semblent assurément modernes et prouvent donc une dispersion d’éléments originaux lors des pérégrinations subies par l’œuvre.

Fouilles et nouvelle interprétation d'Harmand La villa dont est issue la mosaïque est fouillée par Louis Harmand en octobre 1964, avril et octobre 1965... Le fouilleur est gêné dans les opérations par des constructions modernes et les investigations s'en trouvent limitées, en particulier du fait des destructions des couches archéologiques.

Harmand confirme que la construction n'avait pas une finalité cultuelle et n'était pas un . mais une villa ; cependant, cette fouille ne fait pas l'objet d'un relevé systématique du plan de l'édifice et ne livre aucun élément laissé en place lors des fouilles précédentes de la grande mosaïque.

Malgré cela, la fouille révèle que les autres pièces de la villa, parmi lesquelles des , étaient quasiment toutes pourvues d'enduits peints rouges et également d'enduits à décor géométrique, dont des alternances de panneaux de couleur verte, rouge et ocre.

Certains éléments peints étaient encore sur les vestiges de murs conservés sur une hauteur de à seulement. Les fouilleurs ont retrouvé des traces de fresques de couleur rouge .

La villa dans laquelle a été découverte la mosaïque est estimée datée de la seconde moitié du .. Cette villa était pourvue d'une galerie de façade (dans le genre de la villa au grand péristyle de Vieux-la-Romaine) et d'une tour d'angle.. Le plan de la villa appartenait à un type répandu et stéréotypé selon Michel de Boüard, ; une grande pièce est pourvue de corridors donnant sur la façade munie d'un portique.. Harmand identifie l'édifice dégagé à un modèle connu comme la villa de Maulévrier ou de Lébisey. à Hérouville-Saint-Clair. La villa devait mesurer selon Harmand du nord au sud..

L'édifice était chauffé non par le sol mais par des éléments de terre cuite installés dans les cloisons, avec de plus une attention soutenue à éviter les pertes de chaleur.. Les fouilles de 1964 ont livré des et des . et, en 1965, ce sont des éléments du qui sont dégagés..

Le propriétaire de l'édifice était prospère, et la mosaïque ornait une salle à manger () qui était munie de lits d'apparat.. Cependant, dans la pièce voisine, le sol était pourvu d'un pavement grossier, mettant en œuvre les , avec des . Le triclinium était en outre pourvu de décors peints et de marbre, dont des fragments furent retrouvés lors des premières fouilles. Les murs étaient très arasés, avec une hauteur de et une épaisseur d’environ .

Description vignette|alt=Photographie de la mosaïque en place en 1870, avant toute restauration et remaniement|Photographie de la mosaïque en place en 1870, avant toute restauration et remaniement

La mosaïque est retrouvée avec un certain nombre de lacunes identifiables par une photographie prise en 1870. Quoi que fortement remaniée, la mosaïque est bien conservée et représente une chasse au brame de cerfs dans une , et dans un paysage boisé évoquant les forêts normandes., parées des couleurs de l'automne, avec des tesselles allant du jaune au rouge.

La mosaïque était présente dans le triclinium, salle à manger de la villa, selon une configuration classique en T et ULe U était formé par un tapis mosaïqué de tesselles blanches large de ; le T était formé pour sa part de la barre de tapis géométrique et du panneau de mosaïque comportant le cercle avec la divinité et les trapèzes des scènes de chasse.. L'entrée de la pièce se trouvait à l'est..

Le pavage mesurait au total sur au maximum selon l’abbé Cochet. Le même souligne la qualité du ciment ayant constitué la base de la mosaïque qui . La zone portant des panneaux figurés mesure de long sur de large selon l’abbé Cochet, mais désormais sur .