Laffaire Bull s'est produite au début des années 1960, lorsque le deuxième constructeur mondial d'informatique, Bull, s'est effondré en bourse, ce qui a entraîné 700 licenciements et permis son rachat en 1963 par des actionnaires industriels français puis par le groupe américain General Electric (GE), qui l'a ensuite revendu en 1969 à son compatriote Honeywell.
Histoire La croissance internationale de Bull Depuis 1948, l'année qui le voit pour la première fois dépasser IBM sur le marché français« Un exportateur dynamique mais vulnérable : les machines Bull (1948-1964) », article de l'historien Pierre-Éric_Mounier-Kuhn, dans la revue Histoire, économie & société en 1995 , Bull est coté en Bourse, afin d'assurer le début de son expansion internationale, qui est en grande partie motivée par des raisons financières, car dans les pays étrangers Bull n'a pas à louer ses produits aux clients comme en France et donc pas à financer leur propriété : la location est assurée par des filiales qui doivent acheter comptant les machines à la maison-mère et de ce fait Bull fait son maximum pour accroître le ratio vente/location dans son chiffre d'affaires, quitte à créer ou partager des filiales étrangères non rentables. Ainsi, au cours de la quinzaine d'années qui suit, l'exportation a assuré 42 % de ses ventes en moyenne, en partie grâce au soutien du ministère de l'Industrie, via des mesures contre la concurrence américaine et le Fonds de stabilisation, à la demande du directeur général, Georges Vieillard, président de la Chambre syndicale des fabricants de machines de bureau de 1936 à 1956. Bull fabriquait pourtant presque tout son matériel en France alors que les filiales d'IBM hors des États-Unis, pas forcément plus nombreuses mais en moyenne plus grosses, comportent souvent une usine. En 1964, le constructeur français détenait dix usines, dont neuf en France, et sept qui fermeront en 1965-1966, mais employait aussi 4000 salariés à l'étranger, le quart de son effectif total, via un réseau commercial implanté dans 42 pays. Ainsi, en , Mitsubishi Shoji Kaisha acquiert un Gamma 60, puis des Gamma 10, avec l'exclusivité de la vente du matériel Bull au Japon et des ingénieurs et techniciens à disposition dans l'archipel.
L'évolution technologique, plus gourmande en composants pointus, qui génère le boom de l'électronique de 1961, accentue cette contrainte financière : en 1960, mettre en location un gros ordinateur Gamma 60 immobilise environ 2,5 millions de francs, ce qui impose à nouveau la location comme la seule formule commerciale acceptable par la plupart des clients. En 1963, Bull est déjà à court d'argent frais et s'associe à Paribas pour créer « Locabull », société de leasing permettant, en France aussi cette fois, de réduire le « fardeau financier de la location ».
Dès 1963 aussi, l'échec du gros ordinateur Gamma 60 se fait sentir partout : les filiales étrangères sont globalement en perte de 18 millions, près d'un dixième de leurs ventes et leur repli est spectaculaire : entre 1959 et 1963, Bull passe de 40 % du marché européenselon le magazine Fortune à 10 %Selon L'Affaire Bull, le livre de Georges Vieillard. En 1960, les filiales belge, néerlandaise, italienne, suisse, brésilienne versaient encore des dividendes, mais les anglaise, américaine et japonaise étaient « lourdement déficitaires ». L'allemande sera la plus critiquée, en raison de 9 millions de francs de pertes en 1963, un quart de son chiffre d'affaires, et un important associé local, Wanderer Werke AG, adepte de la stratégie « plus immédiatement profitable » : peu d'embauches de personnel qualifié, vendre plutôt que louer, et de préférence des ordinateurs requérant peu de maintenance et de pièces détachées. Bull doit assumer la désaffection prévisible de sa clientèle et la stabiliser en montant à trois quarts du capital de sa filiale et 30 % de Wanderer Werke AG. Le lancement d'un nouvel ordinateur En 1957, Bull annonce le lancement d'un nouvel ordinateur de gestion haut de gamme, censé inclure des fonctions de calcul avancé : le Gamma 60. Faute d'investissements suffisants dans le logiciel de système d'exploitation, la machine n'est prête qu'en 1961. Entre-temps, il faut adapter le logiciel aux besoins du client et lui envoyer des ingénieurs pour l'aider à programmer sa machine.
Annoncé trop tôt, sur fond d'engouement pour l'électronique déclenché par l'invention du circuit intégré, ce qui a alerté la concurrence, l'ordinateur Gamma 60 est écrasé par l'IBM 1401, y compris chez les « chasses gardées » de Bull. dans la banque ou l'administration française. Bull n'en vendra que 17 et doit, dans la précipitation, demander une licence au fabricant américain RCA, dont les produits sont aussi utilisés par l'allemand Siemens, pour vendre un « Gamma 30 ». RCA sera quelques années plus tard obligé d'abandonner l'informatique, pénalisé par la décision d'IBM d'infléchir sa politique de compatibilité de l'IBM 360. tout en cassant les prix. L'action Bull divisée par neuf à la Bourse de Paris A la Bourse de Paris, l'action Bull est divisée par neuf à mesure que la société fait tardivement appel à des augmentations successives de capital, à hauteur d'environ dix millions de francs en sept ans, couplées à des émissions d'actions en Bourse d'environ cent millions de francs. Mais le total, soit 110 millions de francs, reste cinq fois moins élevé que les nouveaux emprunts, qui entraînent un lourd endettement de la compagnie, de plus de 500 millions de francs. Celui-ci devait permettre de faire face à un « système de location des machines », imposé par le concurrent IBM, qui faisait que « 80 % du parc français de machines de gestion était loué »« L'histoire de Bull » .
Évolution des effectifs, ventes, et pertes de Bull entre 1960 et 1968 Année Salariés Chiffre d'affaires Bénéfice ou perte en % des ventes 1960 3,5 % des ventes 1961 2,6 % des ventes 1962 0,6 % des ventes 1963 28 % des ventes 1964 8 % des ventes 1965 49,4 % des ventes 1966 20,4 % des ventes 1967 14,6 % des ventes 1968 8,2 % des ventes L'action Bull, cotée à la Bourse de Paris, avait atteint en 1960., mais elle ne vaut plus que dix fois moins, 150 francs trois ans après.. La chute a été aggravée par le krach du 28 mai 1962, succédant à la « Tronics mania »Paul Barnes, Stock market efficiency, insider dealing and market abuse, page 75. C'est l'« affaire Bull » : en 1962, le bénéfice de Bull est tombé à 1 % de son chiffre d'affaires et l'endettement obligataire a été multiplié par six..
L'année 1963 voit ensuite les pertes de Bull se creuser à 128 millions de francs, soit 28 % du total des ventes. Elles se réduisent un peu en 1964, à 37 millions de francs, soit 8 % des ventes, mais vont se creuser encore plus en 1965, à 248 millions de francs, à 49,4 % des ventes, un an après la reprise par General Electric. Le déjeuner d'août 1963 avec les patrons de CGE et CSF Dès le , Maurice Callies, le PDG de Bull est convié à un déjeuner avec ceux de la CGE et de CSF, Ambroise Roux et Maurice Ponte. C'est le ministre de la recherche Gaston Palewski qui a été chargé de piloter ce rapprochement, afin de trouver une solution aux problèmes financiers de Bull, en créant une filiale commune à Bull, la CSF et la CGE, permettant aux deux dernières de renflouer la première« L'Affaire Bull », compte-rendu dans Le Monde du 8 avril 1969 .
Mais le déjeuner échoue car l'entente n'y est « pas des plus cordiales », selon le témoignage de Lucien Malavard, un « conseiller technique » invité aussi, cité comme un « conseiller technique du ministre » dans le livre publié 12 ans après par Jublin et Quatrepoint, à qui il a raconté l'anecdote, car Ambroise Roux (CGE), « guette sa proie ». Ce dernier est alors à la direction de la CGE, dont il ne deviendra directeur général qu'en 1966 puis président le Bouvier, Yves. « Le conflit du Joint français dans la CGE d’Ambroise Roux ». Le Joint français, printemps 1972, édité par Patrick Harismendy et Gilles Richard, Presses universitaires de Rennes, 2024, à la suite du décès de Jean-Marie Louvel.
Un mois plus tard après le déjeuner d', Ambroise Roux déclare même à Maurice Callies, le PDG de Bull, qu'il « attend le dépôt de bilan » de Bull pour l'acquérir. L'offre de la CGE sera en effet présentée plusieurs mois plus tard à un prix jugé exceptionnellement bas.
Pour alléger son fardeau financier, qui avait commencé avec la location de matériel lors de son expansion de la fin des années 1950, Bull a attendu 1963 pour constituer une société baptisée « Locabull », avec diverses banques.
Les veto du ministère des finances à plusieurs solutions Une association avec la constructeur anglais ICT, « dans la même situation et aux prises avec les mêmes problèmes », est envisagée mais rejetée par le gouvernement.
À l'automne 1963, « plusieurs banques européennes sont prêtes à souscrire un emprunt de cent millions de francs » , mais le ministre des Finances Valéry Giscard d'Estaing « refuse d'autoriser cet emprunt ».
Bull se tourne alors vers le Crédit national, banque publique pour un prêt de 45 millions de francs, mais VGE repoussa aussi « de mois en mois la décision d'octroi de ce prêt ». Le gouvernement semble alors « surtout préoccupé » de trouver des partenaires français. Paribas, alliée discrète de la CGE et CSF, obtient au même moment la signature d'un « protocole » pour renforcer ses liens avec Bull car elle n'a encore qu'un strapontin au conseil d'administration et en obtient un second en , au moment où Bull prend des contacts avec General Electric, qui emploie déjà 4000 personnes dans l'informatique , prolongeant ceux de .
Les 23 et , il informe de l'avancée des discussions franco-américaines Jean Reyre, patron de Paribas puis VGE, mais ce dernier va ensuite repousser aussi les propositions de prise de participation de GE, d'abord assez modestes, limitées à 20 % du capital de Bull.
Décembre 1963, General Electric offre 200 francs l'action pour 20 % du capital En , une augmentation de capital indispensable ne peut finalement être organisée. La banque Paribas, en position de force, place deux de ses hommes à la direction de Bull, Roger Schultz, dirigeant de Paribas, et Jean Bigard, dirigeant de la CSF, dont Paribas est le premier actionnaire. Le premier a pour mission de réaliser un « audit sanglant » au cours de l'hiver, ce qui lui permet de remplacer le président Joseph Callies au printemps 1964.
Par une lettre du , General Electric renouvelle officiellement son intérêt. Le PDG John Lockton, « vient à Paris porteur d'une offre ferme de prise de participation de 20 % accompagnée d'une promesse d'assistance technique et financière ». La reproduction de ces documents sera faite à l'été 1969 dans le livre « L'affaire Bull » de Georges VieillardSelon Jean-Pierre Brulé, ex-PDG des années 1970, il l'a publié en 1968, mais les articles du Monde attestent de 1969.
Le , Joseph Callies, toujours PDG de Bull, rencontre le ministre des Finances Valéry Giscard d'Estaing. Il veut le feu vert à cette recapitalisation par General Electric et « la défend avec beaucoup de force ». Par deux fois, les 2 et , il écrit à Georges Pompidou, alors premier ministre et réclame une réponse, qui ne vient que le , signée de VGE, « brève et négative », un « sèche fin de non-recevoir » sans « aucune suggestion pour amender les propositions de GE ». Chez les anciens salariés de Bull, on a « longtemps considéré cette réponse comme un coup de poignard giscardien, qui venait s'ajouter aux refus d'autoriser les emprunts demandés en 1963 », faisant courir la rumeur « d'une espèce de vendetta auvergnate entre les familles Giscard d'Estaing et Callies-Michelin », racontera en 1993 Jean-Pierre Brulé, leur ex-PDG des années 1970, dans un livre évitant soigneusement de décrire les liens entre VGE et la CGE.
Février 1964, CGE-CSF et Paribas offrent 50 francs l'action pour 2/3 de la direction