thumb|alt=Tableau. Prés, bois, sous un vaste ciel nuageux|upright=1.3|Paysage bucolique du Surrey : vue d'Epsom, par John Constable (vers 1808). thumb|upright=1.5|alt=Hauteur boisée descendant en pente douce avec plusieurs bâtiments. Prairie avec une chapelle gothique sans toit| « les bâtiments se déployaient d’une manière irrégulière sur un très grand espace », comme à Easby House. Donwell Abbey est le domaine ancestral de Mr Knightley, protagoniste masculin d'Emma, quatrième roman édité de Jane Austen, paru fin 1815. Ce domaine imaginaire est situé dans le Surrey, à environ un mile au sud de Hartfield, la demeure de l'héroïne, Emma Woodhouse, et de la bourgade (fictive) de Highbury. La ville la plus proche est Kingston, à l'époque un gros bourg en amont de Londres sur la rive droite de la Tamise, et Londres n'est qu'à 16 miles, facilement accessible dans la journée.
Comme son nom l'indique, c'est une de ces anciennes abbayes confisquées et vendues par Henry VIII. À l'instar de Pemberley, la splendide propriété de Mr Darcy, mais à un niveau moins prestigieux, c'est aussi un espace symbolique. Ce très ancien domaine porte d'ailleurs un nom qui suggère sa valeur : il a « bien agi » (), atteignant une sorte de perfection matérielle et spirituelle. Il est le parfait reflet du statut, de l'honnêteté, de la prospérité de son propriétaire, George Knightley, qui non seulement porte le nom du saint patron de l'Angleterre mais a toujours un comportement de gentleman, digne de son patronyme « chevaleresque »().
Présentation Donwell Abbey est cité pour la première fois dans Emma au début du chapitre 3, comme . C'est une vaste propriété () dont dépendent les deux paroisses de Donwell et de Highbury, sauf « la sorte d'encoche » que forment les modestes terres qui entourent la demeure des Woodhouse, Hartfield (). Ce grand domaine est situé à environ un mile de la partie sud du « gros et populeux village » de Highbury.
Donwell Abbey est un lieu à forte charge spirituelle. Comme son nom l'indique, c'est une ancienne abbaye, un de ces biens ecclésiastiques confisqués et vendus par Henry VIII, ce qui suggère l'ancienneté de la famille Knightley, qui la possède vraisemblablement depuis le milieu du Kristin Flieger Samuelian, . Elle porte en outre un nom qui symbolise sa valeur : elle a « bien agi » (), atteignant ainsi une sorte de perfection morale et matérielle. Gérée avec mesure par un propriétaire humaniste, elle est florissante : les vergers sont en fleurs, les champs respirent la prospérité et les vieux arbres ombragent les allées. La maison, comme le pense Emma Wodhouse, .
Deux fermes sont situées sur le domaine. Celle qu'exploite Robert Martin, un franc-tenancierC'est-à-dire qu'il est yeoman, propriétaire ou locataire de terres transmissibles par héritage. Mr Knightley le considère comme un ., qui, malgré son jeune âge, gère une prospère ferme d'élevage (), construite à l'abri d'un haut talus boisé, au milieu de prés dans un large méandre de la rivière (). L'autre ferme, la ferme familialeC'est de cette ferme () que viennent tous les produits dont les Knightley ont besoin (céréales, fruits, légumes…)., est directement administrée par Mr Knightley, qui rend régulièrement compte à son frère cadet John, le mari d'Isabella (sœur aînée d'Emma Woodhouse), des productions de froment, de navets, des blés de printemps. On apprend, dans la description du tome III, qu'existent toujours les anciens viviers de l'abbaye, qu'on y pratique l'élevage (vaches, moutons) et la culture de plantes fourragères (du trèfle). William Larkins en est l'intendant bougon et respecté, Mrs Hodges en est la femme de charge ().
Description thumb|upright=1.2|alt=gravure ancienne : un bâtiment en L, au pied d'une colline|Offchurbury, dans le Warwickshire, par John Preston Neale (1818), demeure ancestrale de la famille Knightley.
Un modèle possible Il existait une authentique famille Knightley, dont la propriété, Offchurchbury, dans le Warwickshire, avait été octroyée au chevalier Sir Edmund Knightley par Henry VIII. Les bâtiments les plus anciens, dépendances du puissant prieuré de Coventry, datent du . À l'époque où Jane Austen écrit son roman, Offchurchbury est habité par la veuve de Wightwick Knightley, mort en 1814, à 49 ansKristin Flieger Samuelian . Les bâtiments Le lecteur découvre les lieux tardivement (tome III, chapitre VI), seulement lorsque Emma a l'occasion de s'y rendre, un radieux jour de juin « à l'approche de la Saint-Jean »Il s'agit du 23 juin, veille de la Saint-Jean d'été () selon le « calendrier caché » présent dans le roman, comme le rappelle ., et à travers ses yeux et ses réflexions. Ayant imprudemment proposé à Mrs Elton, la femme du pasteur, de venir goûter ses fraises, et la dame s'étant empressée d'accepter « avec ravissement », Mr Knightley décide d'organiser une réunion amicale, où il compte inviter ses amis les plus intimes : Mr Woodhouse (qui n'est pas venu à Donwell depuis deux ans), Emma et son amie Harriet, les Weston, Miss Bates et sa nièce Jane Fairfax. Emma, une fois assurée que son père est confortablement installé, est , car qu'elle ressent le besoin de se .
La description, après cette vue d'ensemble, est ensuite intégrée au récit en fonction des déplacements d'Emma dans les jardins, le parc et la maison. thumb|upright=1.2|alt=Allée engazonnée bordée d'arbres des deux côtés, où marchent deux personnages|Une belle rangée d'arbres à Farnham Park, comme dans les « allées et avenues » de Donwell Abbey. La vision de cet espace est caractérisée en premier lieu par les adjectifs et , au sens autant concret que abstrait. Donwell est « digne de respect » au plan esthétique comme au niveau éthique. Les bâtiments se déploient : ici, pas de volonté architecturale de modernisation. Comme Delaford, la du colonel Brandon, Donwell Abbey n'est pas dénaturée par des « améliorations » () coûteuses, juste bonnes à satisfaire la vanité du propriétaire. Comme à Pemberley, cohabitent harmonieusement des tendances contraires soulignées par deux notions opposées : (« bien abrité ») et (« vaste/s'étendant »), images de la retenue et la discrétion personnelles de Mr Knightley, et de l'importance de son rayonnement.
Pas de sacrifices non plus aux caprices de la mode, comme à Norland, où ont été abattus des noyers vénérables pour installer une serre, car pour Jane Austen les arbres sont symboles du lien entre le passé et le présent. Comme dans d'autres romans, la présence de « futaie en rangs et bordant les allées » () est un signe de valeur, . Ici, il s'agit autant de plantations pour l'exploitation forestière () que d'agrément (). C'est une richesse matérielle, car les bois de haute futaie () ont une importance économique (pour la construction navale en particulier)Voir dans Sense and Sensibility les remarques d'Edward Ferrars sur les bois pleins de beaux arbres de Barton et celles (plus mercantiles) de John Dashwood sur les riches futaies de Delaford Hanger., mais aussi une valeur morale, car, en tant que symboles des racines de la gentry, leur haute taille souligne l'ancienneté et la noblesse de la famille Knightley, .
thumb|left|alt=Large allée bordée de vieux arbres|Une large avenue de tilleuls, à The Vyne, dans le Hampshire. Les bâtiments, vestiges d'époques troublées, n'ont pas été bâtis bien en vue sur une éminence, comme on le fait au , mais dans un emplacement confortable, à l'abri de la vue et des vents, et on n'en a pas particulièrement soigné l'approcheJane Austen, Œuvres romanesques complètes, tome II, Pléiade, 2013, Emma, III, VI, note 2, p. 1319. : dans les jardins, la ne mène pas à l'entrée principale, mais jusqu'à un muret surmonté de piliers, qui marque la fin du parc d'agrément ; cette « promenade charmante » ne conduit , agréable à l'œil et à l'esprit : . Ce point de vue dévoile en contrebas, au-delà d'un talus boisé et escarpé, la ferme opulente des Martin, (). La coloration bucolique de cette brève description évoque le ton de l'églogue. En outre, le fait qu' soit si visible dans le paysage implique qu'elle fait partie intégrante du domaine et contribue à sa prospérité. alt=Photo. Façade gothique surplombant une pelouse|thumb|upright=1.2|manoir de Penshurst, façade sud (1341). Cette description a des allures de panégyrique et fait écho au poème de Ben Jonson To Penshurst : tout y symbolise la pérennité et la fécondité d'un lieu idéal, à l'abri des changements, XIX-XX, tout l'opposé de Northanger Abbey au confort « moderne » ostentatoire et impersonnel.
L'intérieur en revanche, comme toujours chez Jane Austen, ne bénéficie que d'une description sommaire : . Elle précise juste, au chapitre VI du tome III, que Mr Woodhouse est installé dans la pièce la plus confortable où quantité d'objets accumulés au fil des générations dans des cabinets de curiosités, ont été sortis pour le distraire : ().
Valeurs de Donwell Valeur matérielle et morale Jane Austen oppose les landlords dont la famille possède et gère le domaine depuis des générations, dont Mr Darcy et Mr Knightley sont les archétypes, aux nouveaux propriétaires à l'ostentation vaniteuse qui, malgré de confortables revenus, ne se reconnaissent aucune obligation, ni envers leur parenté, ni envers leurs voisins, comme le général Tilney, propriétaire de Northanger Abbey qui dépense des sommes folles à embellir ses domaines et a un rapport dévoyé au patrimoine et une approche utilitariste de l'agriculture, ou celui de Norland, John Dashwood, qui, au mépris de la tradition et de l'harmonie naturelle du domaine, a fait abattre les noyers vénérables pour faire place à un jardin ornemental et une serre et ne songe qu'à l'agrandir en profitant des lois sur les enclosures pour racheter les terres de ses voisins. thumb|upright=0.8|alt=gravure présentant les divers éléments composant la machine.|Plan de la semeuse mécanique à traction chevaline inventé par Jethro Tull. Mr Knightley, en revanche, n'a aucun goût pour l'ostentation. Il n'a fait aucun de ces embellissements à la mode qui coûtent fort cher (), préférant faire fructifier son patrimoine foncier, qu'il exploite en bon gestionnaire, équilibrant dépenses et bénéfices. D'ailleurs, le domaine est surtout présenté sous l'angle économique : Mr Knightley possède bien une voiture, mais ne l'utilise qu'occasionnellement, pour rendre service et il n'entretient pas d'attelage dispendieux, se contentant de faire ses déplacements à pied ou, s'il va à Londres, à cheval.
Alors que le général Tilney remarque qu'un cottage gâche la perspective qu'on a depuis le salon chez son fils, ou que Henry Crawford suggère de détruire la grange et masquer la forge qui dénaturent la vue du presbytère de Thornton Lacey, à Donwell Abbey l'esthétisme stérile n'a pas cours : la ferme de Robert Martin est à sa place dans le et Mr Knightley lui-même se comporte autant en gentleman qu'en fermier avisé. Ainsi, il souhaite rectifier le tracé du chemin de Langham pour éviter qu'il coupe ses prairies, mais ne le fera qu'à condition de ne causer aucune gène aux habitants de Highbury.
Il s'intéresse de près aux nouvelles méthodes d'agriculture. On le voit discuter avec son frère de drainage et de clôture, de semailles et de prévisions de récoltes ; s'absenter pour affaires ou tenir ses comptes ; Emma, dans l'avant dernier chapitre, fait allusion aux conversations qu'il peut avoir avec Robert Martin, concernant leurs affaires, des foires au bétail, de nouvelles semeuses ().