Dans son ouvrage majeur Être et Temps de 1927, Martin Heidegger explore une nouvelle pensée phénoménologique de l'espace qui accompagne, en retrait toutefois, celle qui a le plus attiré l'attention des commentateurs, à savoir le concept de « Temps ». Françoise Dastur note que l'on a coutume de voir en lui le penseur qui fait du Temps la dimension fondamentale de l'être au détriment de l'espace.

La « spatialité », dans la pensée de ce philosophe, ne correspond pas à la notion habituelle d'espace au sens physique et métaphysique, c'est-à-dire celle d'un espace infini, homogène, simple réceptacle constitué d'une multitude d'étants et d'interstices vides ; pour la comprendre, il faut partir de la « constitution existentiale » du , notamment de la notion de « Monde ». En écartant tous les a-priori, Heidegger espère retrouver, dans une démarche phénoménologique consacrée aux modes de manifestation de l'espace, démarche inspirée des travaux de Husserl dont il fut l'élève, les phénomènes originaires à partir desquels il nous est donné d'expérimenter le sens de la « spatialité ». Aborder la question de l'espace par le biais de ses manifestations nécessite, selon Dominique Pradelle la compréhension de l'étant auquel il se manifeste, à savoir l'homme.

C'est donc à travers la nouvelle notion de « monde », élaborée dans son livre Être et Temps, à propos de la détermination essentielle de l'homme comme « être-au-monde », que Martin Heidegger va aborder le problème de l'espace, notamment dans les paragraphes 19 à 24, ainsi que 70 de ce même livre. Contrairement à l'intérêt qu'avait soulevé la nouvelle élaboration du concept de Temps, peu d'ouvrages français ont été consacrés directement au commentaire de la notion de « spatialité » dans la pensée de Heidegger. On retient principalement le livre de Didier Franck sur Heidegger et le problème de l'espace, un livre de Françoise Dastur intitulé Heidegger et la pensée à venir, ainsi que des contributions éparses dans des ouvrages collectifs et des revues.

« Espace » et « Monde »

François Vezin souligne combien est déroutante . En effet, l'espace heideggérien ne peut être abordé qu'en passant par le concept de « Monde », qui est strictement d'une autre nature. Le phénomène fondamental, dont il faut partir, est toujours l'« être-au-monde » () à partir de quoi une détermination spatiale doit pouvoir être exposée. souligne Didier Franck. Ainsi le monde ambiant du n'est pas primairement spatial, il ne l'est que d'une manière seconde et dérivée. en un certain sens précise Ingrid Auriol. Le rejet de l'approche cartésienne L'ontologie cartésienne est dominée par la notion de « substance » héritée de la scolastique qui ne s'interroge pas sur les conditions originaires de la « donation » des phénomènes. En privilégiant la substance et la subsistance, Descartes est conduit à distinguer le concept d'« étendue », comme l'attribut essentiel de la chose corporelle, et comme seul apte à soutenir le caractère de permanence.

Descartes prescrit souverainement au monde (par simple déduction logique) son être véritable, c'est-à-dire une chose étendue dans un espace mathématique. Le monde, pour Descartes, est une sommation de choses ; il impose sa distinction « substance pensante/chose corporelle », qui masque le rapport originel d'où dérive la conception traditionnelle et qui selon Heidegger se situe au niveau de « l'être au.. » : de « l'Être-au-monde ».

Didier Franck, note que selon Heidegger . Heidegger tente donc de trouver ce qu'il appelle le « propre » de l'espace, la signification d'un espace qui serait pensé en dehors des corps. Dans la conférence Remarques sur Art-culture-espace publiée dans Les temps modernes le philosophe présente l'espace .

La structure de l'espace heideggérien Parce que le n'existe que sur le mode de la « préoccupation »« » cela implique qu'il ne peut jamais être présent dans l'espace à la manière d'une chose écrit Françoise Dastur.

François Vezin, note que chez Heidegger l'« utilisabilité » prend le pas sur les considérations générales et théoriques, la chose n'est pas d'abord un objet indifférent, mais immédiatement une chose désirée et « utile » avant toute autre considération. En abandonnant la « res extensa » cartésienne, c'est-à-dire l'espace comme un contenant, Heidegger tente de se réapproprier une vieille notion d'espace, méditée à partir de l'habitation humaine. Heidegger remarque que, en disant que les choses sont autour de nous à titre d' « ustensile »Dans le champ de préoccupation qui constitue son monde le ne rencontre pas à strictement parler, dans Être et Temps, des objets, mais des « outils », au sens large, « des choses qui servent-à- » ou « qui sont produites-pour- ». En étant essentiellement pour quelque chose d'autre que pour eux-mêmes, les outils ont la caractéristique de « renvois » ; dans chaque « outil », s'annonce une multitude de « renvois » dont la totalité va de proche en proche constituer ce que Heidegger appelle « monde » - Heidegger par Alain Boutot, Que Sais-je? PUF, 1989, page 28, artificiellement rassemblées « en vue de », se rapportant les unes aux autres selon une structure de renvoi pour composer des « ensembles d'outils », en fait, nous postulons, déjà, nous dit Jean Greisch, une . C'est à partir de la préoccupation quotidienne que les lieux, les places et les voies de passage sont dévoilés, pour donner spontanément un . L'espace en tant que pur espace quantitatif, celui de l'expérience quotidienne, homogène, isotrope, continu et illimité, disparaît; pour le retrouver, nous devons faire un sérieux effort d'abstractionCamille Riquier écrit .

Le concept de « déloignement » Le concept de « déloignement » ou qui est introduit aux § 22 et 24 de Être et Temps tente de nous faire sortir des catégories géométriques qui commandent notre compréhension habituelle des rapports spatiaux. Ainsi dans son commerce avec le monde ambiant, le est essentiellement « dé-loignant » qui pris au sens que lui donne Heidegger, est une constitution d'être du signifiant . On peut parler de rapprochement ou de « tendance à l'effacement de toute distance ». écrit Didier Franck. Comme l'autre détermination essentielle de « l'être-au-monde » est d'être « orientant », l'espace apparaît comme un ensemble articulé en « coins » et « contrées » (la cuisine, l'établi, le fond du jardin) typiques où le préoccupé trouve ses repères. .

L'articulabilité La préoccupation quotidienne du est d'emblée, axée sur un « vers où », une orientation déterminée qui prend le nom de « contrée » note Jean-François Mattéi. Dans le cadre d'une tendance fondamentale à la proximité, le est aussi « orientant » à travers l'organisation soucieuse des endroits, des places et des lieux de ce qui lui importe. L'espace n'est plus un réceptacle vide, doté de trois dimensions mais un ensemble articulé en « coins » et « contrées » (la cuisine, l'établi, le fond du jardin) proches ou lointains, typiques où le préoccupé trouve ses repères et aménage son « habiter ». La proximité ou la distance ne sont pas des grandeurs fixes. Le plus éloigné physiquement peut être le plus proche ; c'est le qui dans sa préoccupation circonspecte décide de ce qui lui est proche ou lointain.

L'espace heideggérien perd le caractère homogène de la conception cartésienne ; les choses sont disposées en « places » hiérachisées formant autant de contrées, de repères qui attirent ou repoussent; on se trouve ainsi devant de véritables champ de force. Les places s'ordonnent à partir d'un agencement unitaire, ce que Heidegger voit comme une « entièreté de conjointure » où le préoccupé invente et trouve des répères afin de se tenir, ensemble avec d'autres, auprès de ce qui le concerne. Voir article Espace dans .. Ce monde est structuré par le Um, (de Um-welt monde ambiant), à travers les expressions de « autour de » et aussi de « afin de » et « ayant pour objet ou finalité de ». Avec les choses à leur place « en vue de », on voit se constituer le phénomène de la « contrée » (l'atelier de l'artisan mais aussi la cuisine et ses objets), qui est un phénomène unitaire orienté et articulé. La maniabilité doit s'accompagner de proximité (§22). Le marteau doit être à sa place sur l'établi, à peine de perdre son statut d'ustensile. La place va de pair avec la tournure. Cet espace devient phénoménologique en rapport avec la préoccupation soucieuse du Dasein, pour qui la spatialisation est un existential.

Alors que dans l'espace cartésien mathématique tous les lieux sont interchangeables, ici au contraire, l'espace structuré comporte une pluralité de « lieux d'appartenance » différents.

La significativité Le bouclage de l'ensemble des structures de renvois finalisés implique en bout de course, la « significativité », du monde environnant comme base fondamentale sous-jacente (ainsi du monde propre du paysan). Didier Franck résume ainsi, « ces rapports, cramponnés les uns aux autres dans une totalité originaire sont ce qu'ils sont en tant que « référer-signifiant » , par lequel le se donne d'avance à comprendre son « être-au-monde » ».

Dominique Pradelle note que le « pourquoi » de l'ustensile ne vient pas se greffer sur lui à postériori, comme un prédicat, mais que ces significations singulières appartiennent d'emblée à l'étant rencontré. Il en est de même au niveau du monde ambiant qui possède dans son essence une significativité propre qui ne lui est pas accolée comme en surplus.

Ce monde nous est révélé par la « langue » qui n'est pas un simple ustensile, mais, comme le note Didier Franck, Heidegger dans la conférence de 1936 sur Hölderlin et l'essence de la poésie s'élève avec force contre toute interprétation utilitaire du langage « La langue n'est pas un ustensile que l'homme possède parmi d'autres, mais la langue accorde d'abord et en général la possibilité de se tenir au milieu de l'« ouverture » de l'étant. Seulement là où est la langue, là est le monde.»

Trois traits particuliers nous éloignent encore plus de l'espace mathématisé de la physique. L'« ustensile », échappe à la mesure de la distance, le maniable « à portée de la main » l'est plus ou moins, en fonction de sa disponibilité. La notion de « place » ne se réduit pas à ses coordonnées cartésiennes, un « ustensile » est ou n'est pas à sa place. Enfin la notion de « direction » ne possède de sens que pour la préoccupation pratique.

Ce que Heidegger soutient, c'est que ce n'est qu'en revenant au monde que l'espace peut être conçu. Avec les caractères recensés, de proximité, d'orientabilité, d'articulabilité et de significativité a été décrite la structure générale du concept de monde chez Heidegger, il reste à comprendre les manières d'être correspondantes de l'étant, qui en est la finalité, le .

La question du lieu Heidegger aborde la question du « lieu », non d'une manière classique à partir du morcellement de l'espace physique, mais à travers une méditation sur les modes d'apparition et la venue en présence des choses auprès des hommes, ainsi note-t-il dès le début de sa méditation, la proximité en français, du sens du mot « être » avec l'expression « avoir lieu »Le passé, le présent et l'avenir vont ainsi se présenter, comme des événements purs et co-originaires. Cet unique surgissement temporel que Heidegger appelle , n'est plus pensé comme un présent s'opposant au passé et à l'avenir, mais comme le lieu où se rencontrent les trois dimensions du temps .. C'est ainsi que pour lui le lieu écrit Françoise Dastur.