Joséphine Marchand (dite aussi Joséphine Dandurand), née le à Saint-Jean-sur-Richelieu et morte à Montréal le , est une journaliste, écrivaine, dramaturge, conférencière et militante féministe québécoise. Aux côtés de son mari Raoul Dandurand, elle mène de nombreux combats pour le féminisme, le nationalisme canadien-français, le suffrage féminin, l'art et la culture, les lettres ainsi que l'éducation et l'instruction publique. Par ses écrits et ses discours, Joséphine contribue au développement du féminisme au Québec et au Canada. Biographie vignette|La maison familiale de Joséphine Marchand située au 126, rue Saint-Charles, à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Jeunesse et milieu familial Joséphine-Hersélie-Henriette Marchand naît le à la ferme Beauchamp, à Saint-Jean-sur-Richelieu, dans une famille qui compte déjà six filles et un garçon. Son père, Félix-Gabriel Marchand, est un agriculteur, notaire et journaliste originaire de Saint-Jean-sur-Richelieu. Il est aussi un fermier bourgeois (gentleman farmer) comme son propre père, Gabriel Marchand, avec qui il partage d'ailleurs des convictions politiques liées au Parti rouge, l'ancêtre du Parti libéral du Canada et du Québec. En 1860, il fonde avec deux associés, Isaac Bourguignon et Charles Laberge, Le Franco-Canadien, qui devient plus tard Le Canada français. Intimement associé au Parti libéral naissant, il s'agit du second plus vieux journal francophone nord-américain encore publié à ce jour. Puis, en 1873, Félix-Gabriel Marchand participe à la fondation de la banque de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Félix-Gabriel Marchand se lance entre-temps en politique. Il est élu député de la circonscription de Saint-Jean en 1867 sous la bannière libérale. Il sera par la suite secrétaire provincial sous le gouvernement Joly de Lotbinière (1878-1879), président de l'Assemblée législative sous le gouvernement Mercier (1887-1892), chef de l'opposition officielle après l'élection de Charles-Eugène Boucher de Boucherville (1892-1897) avant d'être lui-même élu premier ministre en 1897, poste qu'il occupera jusqu'à sa mort en 1900. La mère de Joséphine, Hersélie Turgeon, est une femme cultivée originaire de Terrebonne. Son père Louis Turgeon est cultivateur et membre de la bourgeoisie libérale. Il est d'ailleurs parent avec Joseph-Ovide Turgeon, qui siège au Conseil législatif du Bas-Canada jusqu'à sa mort en 1856. Hersélie est éduquée au couvent des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame à Saint-Roch, dans la ville de Québec.

Le couple Marchand accueille fréquemment des intellectuels et des politiciens dans leur maison, que la famille occupe à partir de 1869. Durant sa jeunesse, Joséphine côtoie ainsi ce milieu riche et stimulant intellectuellement. Joséphine développe très tôt un intérêt pour la lecture et l’écriture. Dans la bibliothèque de son père, elle a accès aux œuvres des grands écrivains canadiens-français de l'époque, tels que Benjamin Sulte, Joseph Marmette, Arthur Buies, Faucher de Saint-Maurice. Elle est aussi bien renseignée sur l'actualité française grâce aux journaux que son père reçoit. Ces conditions favorables sont peu communes chez les femmes vers la fin du . Le couple Marchand porte justement une attention particulière à l'éducation de leurs enfants. Comme ses sœurs, Joséphine est instruite au pensionnat des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame à Saint-Jean-sur-Richelieu, où elle s'intéresse à la littérature française et anglaise, langue qu'elle maîtrise d'ailleurs très bien. Son frère est pour sa part pensionnaire au collège de Saint-Hyacinthe avant de poursuivre des études en droit à l'Université Laval. Joséphine ne conserve toutefois pas de bons souvenirs de sa jeunesse comme pensionnaire. Dans son journal intime, elle compare le lieu à une prison. Malgré tout, ses résultats scolaires s'avèrent excellents: écrit-elle à sa mère en 1878, à la fin de sa dernière année de pensionnat.

La carrière journalistique Le , Joséphine, qui a alors 17 ans, commence à rédiger un journal intime et commence pour ainsi dire une carrière d'écrivaine. Pendant plus de vingt ans, elle y consigne ses idées, ses observations et ses sentiments. Plus tard, quand elle aura véritablement commencé sa carrière d'écrivaine et de journaliste, ce journal intime deviendra en quelque sorte un carnet de travail où elle trouve des idées pour certaines de ses chroniques. À l'âge de 18 ans, ses premiers textes paraissent dans des journaux comme Le Franco-Canadien, La Patrie et L'Opinion publique. Elle les signe sous le nom de Josette ou de Josephte. Quelques années plus tard, après la parution d'un texte dans L'Opinion publique, Honoré Mercier, un député et collègue de son père à l'Assemblée législative, lui offre d'écrire deux chroniques par mois dans le même journal. Cette proposition marque le véritable début de sa carrière de journaliste, que son père, mentor sévère, encourage. Elle y a rapidement du succès. Joséphine, écrivaine polyvalente, ne se limite pas aux chroniques: on retrouve sous sa plume des nouvelles et même un conte de Noël, qu'elle publie en 1883. Elle réalise par ailleurs, en 1882, la pièce Quand on s'aime, on se marie.

Le féminisme sera, durant toute sa vie, le moteur de sa carrière: .

Le mariage avec Raoul Dandurand Joséphine rencontre l'avocat Raoul Dandurand pour la première fois en 1882, lors d'une soirée à Montréal dans la famille d'Honoré Mercier. Dans ses mémoires, Raoul raconte cette rencontre: « J'avais lu des articles et des chroniques signées [sic] du pseudonyme "Josette" quand je fis la connaissance de leur auteur. [...] Elle me demanda si je m'intéressais aux choses de la France; je lui dis combien me passionnaient les débats de la Chambre française, que j'étais en train de lire les trente volumes de Thiers sur la Révolution, le Consulat et l'Empire, et que j'étais partisan de la République. Tout de suite, je m'aperçus qu'elle était très au courant de tout ce qui concernait la France; elle lisait, m'expliqua-t-elle, les journaux français que recevait son père M. MarchandMarcel Hamelin (dir.), ''Raoul Dandurand, le sénateur-diplomate. Mémoires 1861-1942'', Québec, Presses de l'Université Laval, 2000, . ». Tous deux nés en 1861, Joséphine et Raoul proviennent du même milieu, dominé par les idées libérales et nationalistes, et se passionnent pour la politique, la littérature et la France. Pour reprendre la formule de Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean, « ils se sont admirés avant de s'aimer ». Les deux commencent à se fréquenter la même année et, lentement, au fil de leur correspondance, la fascination fait place à l'affection. Raoul la demande enfin en mariage à l'été 1884. À cette époque, Raoul s'implique déjà au Parti libéral, dont il préside le Club national, un organe servant à la fois de lieu d'échange et de formation pour les jeunes politiciens libéraux. Ensemble, le jeune couple s'insurge contre l'exécution de Louis Riel par le gouvernement de John A. Macdonald, événement qui a un impact énorme sur le nationalisme canadien-français qui se développe à l'époque.

Raoul et Joséphine se marient à Saint-Jean-sur-Richelieu le . Il en est fait mention dans Le Franco-Canadien. Ils emménagent à Montréal quelques semaines plus tard, après un court voyage à New York. Alors qu'ils préparent un voyage en Europe, Joséphine tombe enceinte de Gabrielle, leur fille unique, qui voit le jour en .

La revue Le Coin du feu La naissance de sa fille ne freine pas la carrière journalistique de Joséphine, qui continue à publier des textes régulièrement. En 1887, Honoré Mercier est assermenté comme premier ministre de la province de Québec et le père de Joséphine, qui devient président de l'Assemblée législative, déménage à Québec. À l'occasion d'une soirée mondaine organisée par sa mère afin de lever des fonds pour l'hôpital de Saint-Jean, Joséphine présente une nouvelle version de sa pièce de théâtre Quand on s'aime, on se marie devant les membres de l'élite politique de la ville de Québec, ce qui lui vaut les critiques élogieuses des journalistes. La même année, elle publie aussi un premier livre intitulé Contes de Noël, dont la préface est signée par Louis Fréchette. À partir de cette époque, elle délaisse un peu sa carrière d'écrivaine au profit de celle de journaliste et chroniqueuse, pour laquelle elle se croit mieux outillée. vignette|Honoré Mercier, premier ministre de la province de Québec (1887-1891). Raoul et Joséphine effectuent un premier voyage en Europe en 1891. Il s'agit autant d'un voyage touristique que politique puisque Raoul accompagne Honoré Mercier, en mission en France, en Belgique et en Italie. À son retour, Joséphine publie un récit de ce voyage dans La Patrie. Ce moment s'avère très important pour elle puisque c'est là qu'elle développe l'idée de fonder une revue destinée à un lectorat féminin. Sa réputation d'écrivaine et d'intellectuelle n'est alors plus à faire, et Joséphine est bien connue dans le milieu culturel, politique et littéraire. Entre 1883 et 1893, elle signe 37 articles dans divers journaux, traitant, avec un style éloquent et recherché, de sujets allant de l'alcoolisme au divorce, de la politique à la poésie.

Dans un texte intitulé « Notre clergé », publié en première page de La Patrie le , elle dénonce les dérives du clergé canadien-français à la suite d'un scandale impliquant le vicaire sulpicien Julien-Marie Guihot. Le débat, pour le moins épineux puisque l'Église dispose d'une influence considérable dans la province, illustre le courage politique de Joséphine, qui est dénoncée avec virulence avec d'autres journalistes et par l'archevêque de Montréal, Édouard-Charles Fabre. Au cours de cette polémique, elle est attaquée à plusieurs reprises par les journaux catholiques et conservateurs, qui considèrent que le rôle d'une femme n'est pas de se positionner sur de tels sujets. Malgré les nombreuses critiques, « Notre clergé » s'avère un texte important pour Joséphine puisqu'il contribue à l'établir fermement comme autrice féministe et libérale.

En , Joséphine fonde la revue Le Coin du feu, la première publication féministe francophone du Canada. Elle bénéficie de l'appui indéfectible de Raoul. On y retrouve, en plus de chroniques traitant de l'actualité, des textes féministes, des rubriques sur la culture, les enfants et l'hygiène ou encore des nouvelles et feuilletons d'auteurs français comme Honoré de Balzac. Parmi ses collaboratrices, Joséphine compte notamment Marie Guérin-Lajoie, Gaëtanne de Montreuil ainsi que Robertine Barry. Louis Fréchette et Arthur Buies y signent aussi parfois des textes. La revue, qui est même distribuée auprès des Franco-Américaines établies dans le nord-est des États-Unis, connaît un vif succès. L'objectif de Joséphine est, avant tout, d'éduquer les jeunes femmes et de les intéresser à la littérature et à la culture. Il ne s'agit pas, de son propre aveu, d'inciter les femmes à devenir avocates, même si Le Coin du feu n'hésite jamais à remettre en question la société de la fin du . Malgré sa proximité avec les idées libérales - son père étant devenu chef de l'aile québécoise du Parti libéral en 1892 et son mari y étant aussi fortement impliqué - Joséphine désire que sa revue soit apolitique, même si elle n'y parviendra jamais entièrement.

Le Conseil national des femmes du Canada vignette|Ishbel Hamilton-Gordon, Lady Aderbeen, en 1895. En 1893, elle rejoint le Conseil national des femmes du Canada, fondé par Ishbel Hamilton-Gordon, Lady Aderdeen, une aristocrate, écrivaine et féministe britannique qui séjourne au Canada durant le mandat de son mari, John Hamilton-Gordon, qui est gouverneur général. C'est Lady Aberdeen qui, prenant connaissance des écrits de Joséphine, l'invite à rejoindre l'organisation. Le Coin du feu devient rapidement un relais des idées féministes dont le nouvel organisme fait la promotion.