Léviathan (titre original ) est un film dramatique russe coécrit et réalisé par Andreï Zviaguintsev, sorti en 2014.
Il transpose un fait divers américain dans la Russie contemporaine, dont il brosse un tableau cauchemardesque. Il établit un parallèle avec les malheurs accablant le pauvre Job dans le Livre de Job. Il s'inspire aussi des réflexions de Thomas Hobbes, dans son ouvrage de philosophie politique Léviathan, sur la souveraineté absolue et sur les notions de justice et de liberté. Il pose particulièrement la question de savoir si les lois sont faites pour garantir la sécurité de tous, comme le soutient Hobbes, ou pour garantir les intérêts de certains, comme semble le démontrer l'histoire du malheureux Kolia, trahi, spolié, broyé par une force monstrueuse.
Présenté en sélection officielle au festival de Cannes 2014, Léviathan remporte le prix du scénario. Il déclenche de violentes polémiques en Russie avant même d'y avoir été vu. Zviaguintsev est accusé, parce qu'il montre l'alcoolisme et la corruption généralisés, de noircir l'image de la Russie.
Le film entame son exploitation en France le . Il est sélectionné pour représenter la Russie à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère aux Oscars du cinéma 2015. Lors de la des Golden Globes, il remporte le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère. Il ne sort en Russie que le , avec des dialogues expurgés des jurons.
Synopsis vignette|alt=Portrait de trois quarts. Lunettes.|droite|redresse=1|Alexeï Serebriakov (Kolia) en 2011.
Le mécanicien Kolia et son épouse Lilya vivent dans une ville côtière de la mer de Barents. Le site que surplombe leur maison est grandiose. Kolia ne veut pas quitter ce lieu où ont vécu son grand-père et son père, ni cette maison qu'il a construite de ses mains. Lilya, en revanche, aimerait bien partir.
Le maire, brutal et crapuleux, veut s'emparer à vil prix de leur maison et de l'atelier de réparation automobile de Kolia. Il dit vouloir construire là un « centre de télécommunications ». Il a donc engagé une procédure d'expropriation pour cause d'utilité publique. Kolia épuise les recours juridiques pour obtenir une somme cinq fois et demie supérieure à celle fixée. Il fait appel à Dmitri, l'un de ses anciens amis d'armée, maintenant avocat à Moscou. Dmitri a rassemblé un dossier à charge contre le maire, qui a du sang sur les mains, mais qui est protégé en haut lieu : il veut le faire chanter. Il dit avoir l'appui de Kastrov, chef du Haut Comité. Très inquiet, le maire promet de lui donner la somme exigée par Kolia.
Lilya aspire à un ailleurs, à une autre vieFranck Nouchi, « Léviathan », sur la-coursive.com, Le Monde, 25-26 mai 2014.. Elle est déboussolée devant les excès d'un mari rageur, sourd à ses requêtes, et qui, la tête dans le sac, s'égare en un vain combat. Elle se jette dans les bras de Dmitri. Au cours d'un pique-nique, Kolia surprend les deux amants, les frappe et profère des menaces de mort à leur encontre.
Dmitri propose à Lilya de l'emmener à Moscou. Mais elle retourne finalement chez elle, et retrouve l'usine où elle travaille le poisson. Kolia s'efforce de lui pardonner. Le jeune fils de Kolia, en revanche, n'admet pas cette réconciliation. Il jette sa haine au visage de l'infidèle, déjà fragilisée par son vague à l'âme, par tous ces événements et par son sentiment de culpabilité. L'adolescent exige son départ. La nuit venue, Lilya se jette à la mer.
Cependant, le maire panique. Certes, il peut compter sur le zèle du chef de la police, de la procureure et de la juge, qui lui sont tout dévoués et qui sont mouillés autant que lui dans les crimes dont Dmitri détient les preuves. Mais les élections municipales ont lieu dans un an, et un déballage médiatique pourrait empêcher l'abject individu d'être reconduit.
vignette|alt=Portrait de face.|droite|redresse=1|Elena Lyadova (Lilya) en 2018.
Il combat que l'évêque, bien que . L'évêque devine son désarroi. Mais, pour ne pas se compromettre, il refuse d'entendre les difficultés auxquelles son complice est confrontéAndrei Zviaguintsev, interrogé par Joël Chapron, « Léviathan », sur russie.net, 6 juin 2014. : Le maire insiste, car l'assurance de Dmitri lui fait craindre une opération téléguidée de Moscou. Lui, qui se flattait d'être intouchable, se demande à présent s'il n'aurait pas été désavoué en haut lieu. L'évêque sent bien qu'il cherche à se couvrir. Le maire exige plus de garanties, il veut être vraiment sûr que ses actes conviennent à Dieu. Revigoré, le maire organise une violente séance d'intimidation mafieuse contre Dmitri. Ébranlé, celui-ci retourne à Moscou.
Kolia apprend la mort de Lilya. Inconsolable, il sombre dans la vodka. Un prêtre lui prêche l'exemple du pauvre Job, le fatalisme, la soumission à la volonté de Dieu. Un jour, ses meilleurs amis décident de l'accuser du meurtre de sa femme. Des policiers viennent l'arrêter. Bien qu'aucune preuve ne soit produite contre lui, il est condamné à quinze ans de détention à régime sévère. Ses amis ne l'ont livré que pour adopter son fils, et toucher ainsi l'indemnité versée par l'État. , gémit Kolia.
Sa maison et son atelier sont détruits par des pelleteuses et des bulldozers, et le « centre de télécommunications » peut voir le jour. Il s'agit en fait d'une église. Le jour de la bénédiction de l'édifice, l'évêque apporte une réponse à ceux qui ne comprennent pas ce qui se passe : Dans son sermon, il met en garde contre les ennemis de la foi, peu soucieux de morale, qui tentent de déguiser la vérité en prêchant la liberté. Ils mentent : L'homme qui aime Dieu peut comprendre le sens des événements, . Ces paroles de l'évêque sont accueillies avec satisfaction par l'assemblée des fidèles, composée de personnages venus dans de puissantes automobiles. Parmi eux, se trouvent le maire et l'entrepreneur du bâtiment à qui l'édile corrompu procure des marchés.
Fiche technique thumb|alt=portrait en buste, bras croisés|right|upright=0.8|Roman Madianov (Vadim Cheleviat, le maire mafieux de Pribejny) en 2007.
Titre original : Titre français : Léviathan Réalisation : Andreï Zviaguintsev Scénario : Oleg Negin et Andreï Zviaguintsev Direction artistique : Andreï Ponkratov Photographie : Mikhail Krichman Musique : Philip Glass Production : Alexander Rodnyansky Société de production : Non Stop Production Sociétés de distribution : Pyramide Distribution (France) Budget : Mikhail Krichman, interrogé par François Reumont pour l’AFC, « Le directeur de la photographie Mikhail Krichman, RGC, parle de son travail sur Léviathan », sur afcinema.com, 22 mai 2014. Pays de production : Langue originale : russe Format : couleur - argentique - 2,35:1 - son Dolby numérique Genre : drame Durée : Dates de sortie : France : (festival de Cannes 2014) ; (sortie nationale) Russie : automne 2014 (une seule copie), puis (650 salles).
Distribution vignette|alt=Portrait de trois quarts. Dans une salle de spectacle. Il applaudit.|droite|redresse=1|Vladimir Vdovitchenkov (Dmitri) en 2010.
Alexeï Serebriakov (VF : Yann Pichon) : Nikolaï, dit Kolia, garagiste Vladimir Vdovitchenkov (VF : Yann Herle Gourvès) : Dmitri, avocat et ami de Kolia Alexeï Rozine (VF : Eddy Frogeais) : Pacha, sergent de la police routière, et ami de Kolia Elena Lyadova (VF : Fabienne Rocaboy) : Lilya, femme de Kolia Sergueï Pokhodaev (VF : Hugo Legay) : Roma, fils d'un premier mariage de Kolia Sergueï Bachourski (VF : Fred Renno) : Stepanytch, lieutenant-colonel de la police routière Alla Emintseva (VF : Katia Lutzkanoff) : Tarassova, la juge Margarita Choubіna : Gorjounova, la procureure Roman Madianov (VF : Bernard Bollet) : Vadim Cheleviat, maire de Pribejny Valeri Grichko : l'évêque Vladimir Kozlov, « Russian Oscar Nominee 'Leviathan' Under Fire at Home », sur hollywoodreporter.com, 19 janvier 2015. Anna Ukolova (VF : Isabelle Sempéré) : Angela, épouse de Pacha, et amie de Lilya Platon Kamenev : Vitia, fils d'Angela et de Pacha Dmitri Bykovski-Romachov : Tkachuk, chef de la police Viatcheslav Gontchar : père Vassili, prêtre
Intentions du réalisateur thumb|alt=portrait de trois-quarts|right|upright=1|Le réalisateur Andreï Zviaguintsev en 2010.
La justice et la liberté (notions que le réalisateur assimile à la présence de Dieu en l'homme) sont au cœur du film. Dans une note d'intention, Zviaguintsev écrit :
Zviaguintsev est satisfait de pouvoir , d'avoir latitude de mettre en scène, à travers un héros tragique russe, un personnage tragique universel. Cette liberté qu'on lui accorde lui permet de garder foi en sa patrie.
Sources d'inspiration L'affaire Marvin Heemeyer
L'idée de faire un film est fournie à Zviaguintsev par la résistance d'un opiniâtre soudeur du Colorado, Marvin Heemeyer, harcelé par des pouvoirs publics et par une police qui défendent les intérêts d'un puissant groupe. L'affaire connaît un dénouement spectaculaire et tragique en 2004 : Heemeyer, aux commandes d'un bulldozer blindé, entreprend de détruire méthodiquement les bâtiments administratifs de sa ville, avant de se suicider.
Le bulldozer est présent dans la première version du scénario de Negin et Zviaguintsev. Mais les deux hommes abandonnent bientôt cette idée, jugeant invraisemblable un tel dénouement dans le cas d'un personnage russe. À l'inverse de Marvin Heemeyer, le grognon et impulsif Kolia ne se révolte pas de façon radicale : il va chercher son fusil, mais il ne tire pas sur le maire ; il profère des menaces de mort envers sa femme, puis il accepte de se réconcilier avec elle.
Zviaguintsev s'explique longuement sur ce choix : Heemeyer est un Américain, et un Américain , il est et, pour lui, le droit individuel . Pour ce qui concerne l'homme russe, sa patience Certes, le Russe est jaloux de sa liberté. Mais, dans son pays, par la Constitution ou par les lois. Les conditions d'existence que l'on offre à l'homme russe le privent Les deux scénaristes ne voulaient pas que le spectateur éprouve à la fin Andreï Zviaguintsev, interrogé par Sergueï Sytchev, Ogoniok, 16 juin 2014. Traduit sous le titre « L'âme est le bien le plus cher de l'être humain », sur courrierinternational.com, 24 septembre 2014..
Michael Kohlhaas
Zviaguintsev rapproche un jour le combat de Marvin Heemeyer de celui qu'adapte Heinrich von Kleist dans la première partie de Michael Kohlhaas, où Martin Luther intervient en personne.
Les malheurs du pauvre Job
L'acharnement du malheur sur la personne de Kolia fait songer au pauvre Job. Dans l'Ancien Testament, Job est un homme intègre accablé d'épreuves : le Satan met sa foi à l'épreuve, avec la permission de Dieu. Job perd tout, non seulement ses biens, mais aussi ses proches.. Au lieu de crier à l'injustice, au lieu de se rebeller contre Dieu, Job dit :
C'est d'ailleurs une relecture du Livre de Job qui fournit à Zviaguintsev le titre de son film : dans cette œuvre, Léviathan est un animal fabuleux qu'il est bien vain de prétendre défier« Livre de Job », sur bible.catholique.org, 40-25 à 41-26, La Bible.. C'est ce que va rappeler le père Vasiliy à Kolia, confronté à une force qui le dépasse complètement : sur Terre, nul ne peut dominer le monstre, toute révolte est inutile.
Thomas Hobbes
Une amie philosophe attire l'attention de Zviaguintsev sur Léviathan de Thomas Hobbes. Pour Hobbes, le Léviathan est l'État. Dès lors, dit Zviaguintsev, le titre n'est plus une simple étiquette collée sur le film,