Le mot ethnogenèse signifie en grec « formation d'un peuple ».. Au sens littéral, il désigne la « genèse d'un groupe ethnique » car, parmi les quatre termes grec / signifiant « gens de même origine », / signifiant « famille, clan, tribu », / signifiant « peuple assemblé, foule », et / signifiant « peuple du lieu, citoyens », ethnogenèse regroupe le premier et le quatrième, soit « origine de la tribu ». L'ethnogénèse est le processus socio-historique selon lequel se constitue un groupe humain partageant des traits distinctifs identitaires communs (coutumiers, culinaires, culturels, linguistiques ou musicaux) que l'on appelle un « peuple ». Cette évolution comporte un processus que l'on retrouve dans celle des langues à laquelle elle est liée, et dans celle de la biodiversité, avec des phénomènes de diversification, d'acculturation, de métissage, de disparition ou d'apparition de tel ou tel caractère : un peuple apparaît nécessairement à partir des groupes qui l'ont précédé, et peut disparaître soit culturellement en se fondant dans un nouvel ensemble, soit physiquement en étant victime d'un génocide ou d'un ethnocideGilles Ferréol (dir.), Dictionnaire de sociologie, Armand Colin, Paris, 2010 .
Diachronie du concept d'ethnogenèse Utilisé initialement par les anthropologues évolutionnistes soviétiques des années 1920-1930 selon Françoise Morin (2006)Françoise Morin, « L'autochtonie, forme d'ethnicité ou exemple d'ethnogenèse » in Parcours anthropologiques, numéro 6, Lyon 2006, 54-64, ce concept réapparaît dans les années 1970 chez les anthropologues post-soviétiques dont Lev Nikolaïevitch GoumilëvL. N. Gumilëv, Ètnogenez i biosfera zemli, Akademii Nauk, Léningrad, 1978 (1912-1992) et Yulian Bromley (1921-1990), et plus récemment, chez les historiens médiévistes viennois contemporains (1916-2002) en 1961Cf. Reinhart Wenskus, Stammesbildung und Verfassung. Das werden der frühmittelalterlichen gentes, Cologne 1961., Herwig Wolfram (1934-) en 1979Cf. Herwig Wolfram, Histoire des Goths, C. H. Beck'sche Verlagsbuchhandlung Oscar Beck, Munich 1979, University of California Press, CA, 1988, éd. Albin Michel, 1990, 574 p. , Jörg Jarnut (1942-) en 1985"Aspekte frühmittelalterlicher Ethnogenese in historischer Sicht" dans ID, Herrschafft und Ethnogenese im Frühmittelalter, Münster 2002, (réed. d'un article paru en 1985) , (1953-) en 2005, G. M. Berndt en 2007Cf. G. M. Berndt, Konflikt und Anpassung. Studien zu Migration und Ethnogenese der Vandalen, Husum, 2007., chez le géographe, historien, politologue et linguiste français Roland J.-L. Breton (1931-2016) en 1987Roland J.L. Breton, "Ethnogenèse et politogenèse", in Annales de géographie, 1987, 538 p., ., chez le politologue américain Thomas Turner en 2000Thomas Turner, Ethnogenèse et nationalisme en Afrique centrale. Aux racines de Patrice Lumumba, préface de Crawford Young, éd. L'Harmattan, 2000, traduction Michel Veys et Monique Chajmowiez,col. "Congo-Zaïre/Histoire et société", 456 p. , parallèlement chez les anthropologues en 1990Thomas Abercrombie, "Ethnogenèse et domination coloniale", in Journal de la société des américanistes, 76, 1990, ., Guillaume Boccara en 1998Cf. Guillaume Boccara, Guerre et ethnogenèse Mapuche dans le Chili colonial: l'invention du soi., éd. L'Harmattan, 1998., Françoise Morin en 2006"L'autochtonie comme forme d'ethnicité ou exemple d'ethnogenèse", in Parcours anthropologiques, Lyon, numéro 6, 2006, , Florent Kohler (1968-) en 2009"Du Caboclo à l'indigène, réflexions sur l'ethnogenese au Brésil", Journal de la société des américanistes, Société des américanistes, 2009, ., Antoinette Molinié en 2012Antoinette Molinié, "Ethnogenèse du New Age andin: à la recherche de l'Inca global", in Journal de la société des américanistes, 2012, 98-1, et les médiévistes français Jens Schneider en 2011L'ethnogenèse des Frisons, Revue du Nord, 2011, Magali Coumert en 2013De l'usage de l'ethnogenèse en Histoire médiévale, 4 novembre 2013, site ménestrel.fr et Audrey Becker en 2014Les Ostrogoths et les Burgondes sont-ils romains? Réflexions critiques sur l'ethnogenèse et les théories de l'ethnicité dans l'Antiquité tardive, 29/01/2015, conférence donnée à l'université de Lorraine de Nancy..
Étymologie Le terme ethnogenèse est constitué de ethno-, issu du grec ancien ethnos signifiant « toute classe d'êtres d'origine ou de condition commune ». et du suffixe genesis, signifiant naissance, début, origines.
Un objet polymorphe : processus ou théorie ? Processus objectif ou subjectif ? L'on comprend aisément avec l'historien médiéviste français Jacques Le Goff (1924-2014) que ce processus historique d'émergence d'un peuple, en tant qu'identité distincte d'autres peuples environnants, nommé ethnogenèse, échappe facilement au regard d'un observateur banal (qui serait un possible témoin oculaire de l'époque) de par l'échelle de sa longue durée historiquevoir aussi sur la difficulté à intégrer la longue durée en histoire : Fernand Braudel, Écrits sur l'histoire, éd. Flammarion, 1969, col. "Champs", . Le temps long nécessite donc une autre approche. Déjà l'historien français Fustel de Coulanges (1830-1889) en 1862, à Strasbourg, suggérait le recours aux mythes et aux rêvesFustel de Coulanges cité par Le Goff dans Histoire et mémoire, ..
Jacques Le Goff, 1988, Histoire et mémoire", .
Sauf à se fonder sur des données objectives de nature archéologiquesColin 1998, par exemple, l'étude du processus lui-même, complexe et polymorphe, ne peut qu'être remplacée par celle d'autres matériaux plus faciles d'accès relatifs, par exemple, à un ordre de discours se présentant sous la forme d'un mythe de fondation, tels ceux étudiés par Élise Marienstras (1992) pour l'Amérique, Nicole Loraux (1996) pour Athènes, ou Anita Shapira (2005) pour l'état d'Israël, par exemple. Mais en ce qui concerne d'autres groupes humains que ceux vivant au sein d'états-nation, le problème des sources est différent.
Jacques Le Goff, Histoire et mémoire, .
Tout groupe social peut relever d'un tel questionnement sur son ethnogenèse, passée ou en cours. C'est, tout à la fois, la question des origines, de son ethnonyme et des identités en mutation (interculturelle, transculturelle) qui est ainsi interpellée par ce questionnement qui peut rejoindre celui de l'ethnohistoire, mais qui commence souvent par l'étude d'annales ou de généalogies Cf. Abdesselam Cheddadi, dans son introduction au Livre des Exemples d'Ibn Khaldûn, II, p. XVICf. Gilbert M., Perrucho M., Sevin A., Sazhinova Z., Bazarou B., Kovalev P., Apport des généalogies réelles et mythiques à la reconstruction de l'ethnogenèse Bouriate : exemple de la vallée de Bargouzine (Bouriatie), Anthropo 2006, 11, 199-207, www.didac.ehu.es/anthropo, de traditions instituant des coutumes pérennes.
Des objets sociaux gigognes Selon les travaux des historiens médiévistes viennois contemporains Herwig Wolfram (1979), Reinhart Wenskus (Cologne, 1961), au sens strict, le terme ethnogenèse signifie : genèse d'un groupe ethnique, et, par extension, processus selon lequel se constitue historiquement un groupe ethnique, un peuple, un groupe humain. Pour l'anthropologue français Maurice Godelier, un groupe ethnique, ou ethnie, étant constitué du rassemblement de plusieurs tribus constitués de plusieurs clans eux-mêmes constitués de familles apparentées. Plusieurs groupes ethniques configurent un peuple se considérant, ou non, comme une nation, elle-même se dotant, ou non, d'un état pouvant prendre plusieurs formesMaurice Godelier, Les tribus dans l'Histoire et face aux états, CNRS, 2010 .
Ainsi, un état, comme le Canada, par exemple, se conçoit officiellement comme constitué de plusieurs peuples se concevant comme des nations, tels les peuples autochtones se revendiquant en tant que « premières Nations », elles-mêmes composites de plusieurs ethnies organisées en clans. Le Canada intègre également le territoire fédéral autonome du peuple Inuit, le Nunavut.
L'on pourrait citer également le cas fédéral des États-Unis qui intègre sur son territoire la notion de « peuple Navaho » doté de son propre gouvernement. Par ailleurs, dans une optique mêlant physionomie et « race », l'état-civil des États-Unis et du Canada utilisent le terme pour désigner l'origine « ethnique » déclarée par un citoyen, sans qu'il y ait de consensus sur les catégories utilisables. Au Québec, l'utilisation du mot « race » (« race amérindienne, race noire, race blanche »…) calque globalement l'usage anglophone nord-américain (« américains natifs, afro-américains, caucasiens, hispano-américains »… avec la connotation ségrégationniste résiduelle de : un citoyen d'ascendance exclusivement européenne est « caucasien » dans le sens de « purement blanc », alors qu'un citoyen même d'origine majoritairement européenne, mais ayant ne fut-ce qu'un seul ascendant d'une autre « race », est )Jacques Brun, « Essai critique sur la notion de ségrégation et sur son usage en géographie urbaine » dans La ségrégation dans la ville (1994) : pp. 21-57..
De nombreux peuples se trouvent, à la suite des aléas historiques et des colonisations, à cheval sur plusieurs états et donc séparés par des frontières. C'est le cas de la plupart des peuples Africains, des Quechuas d'Amérique du Sud (Pérou, Bolivie), ou, en Europe, des Magyars (Hongrie et pays voisins), des Serbes (idem), des Roumains (Roumanie et Moldavie), des Russes (Russie, mais aussi tous les pays issus de la dislocation de l'URSS) ou encore des Sámes (vivant en Norvège, Suède, Finlande et Russie : les trois premiers pays leur reconnaissent une certaine autonomie, avec des parlements Sámes siégeant respectivement à Karasjok, à Kiruna et à Inari)..
Ainsi, à toutes les échelles, chaque sous-partie (famille, clan, ethnie, peuple, nation) peut se développer au singulier comme au pluriel, dans l'évidence politique (États-Unis, Canada, Belgique ou Suisse par exemple) ou dans certaines tensions revendicatives inabouties ou en cours (Palestine, Kurdistan, Papouasie occidentale…).
Sources endogènes et exogènes À la lecture des travaux des historiens traitant de l'ethnogenèse des peuples (parfois sans nommer ainsi ce concept), cette question alimente de nombreuses controverses analysées, par exemple, longuement dans leurs ouvrages par des médiévistes comme Herwig Wolfram, Reinhart Wenskus ou Magali Coumert traitant de l'ethnogenèse des Goths. Ces controverses découlent de la confrontation de plusieurs versions, soit pour des raisons méthodologiques et scientifiques (études des spécialistes relevant de plusieurs disciplines universitaires et scientifiques différentes : anthropologie, archéologie, épigraphie, ethnologie, génétique, linguistique, littérature, toponymie, spécialisations historiographiques), soit pour des raisons politiques (adoption de points de vue exclusifs biaisés par l'influence des propagandes gouvernementales et de leurs idéologies)Guy Bourdé et Hervé Martin en collaboration avec Pascal Balmand, Les écoles historiques, éditions du Seuil 1997, coll. « Points. Histoire » H-67, , en ligne sur Persée ..
Données de la tradition immatérielle