Michel Chartrand, né le à Montréal et mort le dans la même ville, est un syndicaliste et un militant socialiste québécois.
Né à Outremont, formé comme typographe, il milite dans les mouvements de jeunesse catholiques dès la fin des années 1930. Militant nationaliste et anticonscriptionniste lors de la Seconde Guerre mondiale, il participe, durant les années du duplessisme, à toutes les grandes manifestations ouvrières, dont la grève de l'amiante en 1949, de Louiseville en 1952 et de Murdochville en 1957.
Fort de ces expériences, Michel Chartrand intègre la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), où il milite entre 1950 et 1959. Après une dizaine d'années où il se consacre presque entièrement à l'imprimerie, il retrouve le milieu syndical en 1968 et devient président du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal (CCSNM), affilié à la Confédération des syndicats nationaux (CSN).
Nationaliste convaincu, Michel Chartrand participe à la fondation du Front du Québec français (FQF), dans le contexte de l'opposition à la Loi 63. En 1970, lors de la crise d’Octobre, il est arrêté et emprisonné durant quatre mois. Il sera l'un des accusés du fameux « procès des Cinq », symbole du combat pour les prisonniers politiques dans le contexte de la Loi sur les mesures de guerre.
À partir des années 1980, Michel Chartrand milite principalement pour les droits des travailleurs et travailleuses accidentés; il est l’instigateur de la Fondation pour l’aide aux travailleuses et les travailleurs accidentés (FATA) en 1983 où il travaillera bénévolement jusqu'en 1988. Il s'implique également dans diverses causes politiques et humanitaires, notamment l'opposition au nucléaire et au colonialisme israélien.
Militant acharné habitué à la controverse, Michel Chartrand est considéré comme un ambassadeur de la justice sociale au Québec et comme l'une des figures de proue du syndicalisme québécoisDécès du syndicaliste Michel Chartrand, dans l'Bilan du siècle en ligne [article consulté le 23 juillet 2011].. Il est l'époux de la militante pacifiste et écrivaine féministe Simonne Monet-Chartrand.
Biographie Enfance et formation Joseph-Michel-Raphaël Chartrand est né le à Outremont. Il est le treizième d’une famille de quatorze enfants. Sa mère, Hélène Patenaude (1873-1962), est une femme énergique et enjouée issue d'une famille relativement aisée. Son père, Louis Chartrand (1867-1944), est fonctionnaire. Ce comptable vérificateur pour la Commission des liqueurs de la province de Québec est un homme religieux qui place en haute estime les valeurs de droiture et de justice. Bien que Louis Chartrand reste discret en ce qui concerne ses opinions politiques, Fernand Foisy, biographe de Michel Chartrand, le décrit comme un nationaliste et un partisan d'Honoré Mercier. Il est également un et milite dans plusieurs mouvements religieux. Fait intéressant, il sera, pendant quelque temps, portier du frère André à l'oratoire Saint-Joseph. gauche|vignette|Une carte postale représentant le parc Outremont (première moitié du 20e siècle). Les Chartrand habitent Outremont, à l'intersection des rues McCulloch et du boulevard du Mont-Royal. Ils habiteront ensuite sur l'avenue du Parc. Outremont est à l'époque une banlieue aisée de Montréal qui ne s'est pas encore tout à fait urbanisée, comme le décrit Fernand Foisy:
Bien que leur situation financière soit au-dessus de la moyenne, les Chartrand, famille nombreuse, sont très exigeants dans la gestion de leurs économies. Les vêtements sont systématiquement recyclés et on ne tolère aucun gaspillage. De par ses fonctions, Louis Chartrand est souvent amené à quitter les siens, ce qui fait en sorte qu'on valorise grandement la débrouillardise. Quand il est à la maison, le père de famille impose une discipline de fer à ses enfants et ne tolère aucun manque de respect. Ces valeurs marqueront durablement Michel Chartrand. vignette|Une carte postale représentant l'Académie Querbes (vers 1920). À partir de l'âge de 6 ans, il fréquente l’école Dollard d’Outremont puis, en 1925, il est admis à l’Académie Querbes. En 1930, il fait son entrée au Collège Jean-de-Brébeuf, une institution vouée principalement à l'éducation de la petite-bourgeoisie canadienne française. Il s’y démarque en latin et en élocution et remporte plusieurs prix d’excellence. En 1931, à l’âge de 15 ans, insatisfait de la qualité d'enseignement de ce collège qu'il juge , il quitte Jean-de-Brébeuf pour devenir pensionnaire au petit séminaire de Sainte-Thérèse. C'est de nouveau une déception, le jeune Michel se réfugie dans la lecture et le sport pour contrer l'ennui.
Son passage à Sainte-Thérèse sera de courte durée. En , Michel Chartrand, qui cultive l'ambition de devenir moine, entre à l’abbaye cistercienne de Notre-Dame-du-Lac près d’Oka. Il compte y terminer son parcours classique avant de s'orienter vers la théologie. Chartrand y sera moine de chœur, sous le nom de frère Marcelin, reclus dans le silence et la lecture, communiquant par gestes ou par écrits. Il est affecté à des travaux manuels, notamment la culture du potager de l'abbaye et l'embouteillage du cidre de pomme (qu'il n'hésite pas à boire lorsque ses supérieurs ont le dos tourné). Sa nouvelle vie est riche en prière, en réflexion, en lecture et en méditation. En , malgré lui, il doit toutefois quitter le monastère à cause de problèmes de santé et d'épuisement. Cette expérience, bien que brève, contribue durablement à forger ses principes et ses idéaux. Bien plus tard, en 1991, Michel Chartrand se confiera sur son passage à la « Trappe d'Oka » dans le documentaire Un homme de parole (réalisé par son fils, Alain Chartrand) : gauche|vignette|L'abbaye d'Oka.Deux ans seulement après s'être engagé dans la vie monastique, Michel Chartrand retourne donc vivre avec sa famille à Outremont. Les temps sont durs: son père est limogé de son emploi de fonctionnaire en 1936 et, sans pension, il est contraint de travailler à l'imprimerie Stella, qu'il a fondée avec son gendre, pour subvenir aux besoins de sa famille. Sur les traces du paternel, Michel Chartrand est apprenti dans l'entreprise familiale et suit des cours de typographie à l’École des métiers des Frères des Écoles chrétiennes. Il travaille dans l'imprimerie jusqu'en 1950 et, parallèlement, entame son parcours de militant.
Catholicisme social et engagement politique vignette|L'abbé Lionel Groulx donnant un discours. Sa pensée nationaliste aura une forte influence sur Michel Chartrand au début de son parcours militant. Animé d'une solidarité chrétienne et de plus en plus éveillé politiquement, Michel Chartrand a soif d'engagement au tourant des années 1940. Comme plusieurs jeunes hommes de son époque, galvanisé par les discours nationalistes de l'abbé Lionel Groulx, il se joint aux mouvements de la jeunesse catholique. Épris de justice sociale, il intègre la Jeunesse indépendante catholique (JIC) en 1936. C'est là qu'il rencontre sa future épouse, Simonne Monnet, une militante issue de la bourgeoisie canadienne française. Il ne fera toutefois pas long feu dans ces mouvements, découragé par le fait que ses camarades refusent catégoriquement de débattre de questions politiques. Chartrand investit donc d'autres milieux: il devient notamment secrétaire général des Jeunesses patriotes en 1937 puis Commandeur de la section Ignace-Bourget de l'Ordre de Jacques-Cartier, une société secrète vouée à la défense des Canadiens françaisPatrick Bourgeois, Michel Chartrand: l'évolution idéologique d'un contestataire québécois: 1936-2000: un parcours intellectuel marginal ? (mémoire de maîtrise en histoire, Université Laval, 2001, p. 23..
Michel Chartrand fait aussi campagne pour l'Action libérale nationale (ALN), un parti politique formé par des dissidents du Parti libéral, lors de l'élection générale québécoise de 1939. Il voit en Paul Gouin, le chef de la formation politique, . En 1940, il s'inscrit à un cours d'histoire donné par Lionel Groulx à l'Université de Montréal et suit des cours à la faculté d'économie politique. Il ne se contente pas de la théorie et contribue à matérialiser la vision socioéconomique du chanoine Groulx en fondant, avec son beau-frère Joachim Cornellier, une coopérative de vêtements : La Bonne coupe. gauche|vignette|Des soldats du Royal Régiment lors de la campagne d'Italie (1943). Lors de la Seconde Guerre mondiale, Michel Chartrand est conscrit aux Corps-écoles des Officiers canadiens (CÉOC), le programme estudiantin obligatoire de formation militaire, qui permettait aux étudiants d'obtenir des crédits de service militaire sans avoir, pendant un certain temps, l'obligation de participer en service actif sur le front. Ne perdant rien de sa verve militante, Chartrand y dénonce le fait que les documents de l'armée canadienne soient uniquement rédigés en anglais. Antimilitariste convaincu, il sera jugé par les autorités militaires et n'ira jamais au bout de son entraînement. À la suite de la décision du gouvernement fédéral de faire un plébiscite sur la conscription obligatoire, Chartrand rejoint l'opposition et participe à la fondation de la Ligue de défense du Canada. Il milite ensuite au Bloc populaire canadien (notamment pour tenter de faire élire Jean Drapeau), un parti anticonscriptionniste dont l'aile québécoise est menée par André Laurendeau. Dans ses mémoires, ce dernier relate les talents d'orateur du jeune Chartrand:
En 1942, malgré l'opposition de la famille de la fiancée, Michel Chartrand épouse Simonne Monet à la chapelle de la Basilique Notre-Dame de Montréal. Alors que, sous l'influence du clan Monet, aucun prêtre du diocèse de Montréal n'accepte de bénir cette union, le mariage est célébré par Lionel Groulx, qui aura profondément marqué le parcours idéologique et personnel du jeune militant. Lorsque Louis Chartrand s'éteint en , le chanoine écrit même à son « cher Michel » pour lui présenter ses condoléances et rendre hommage à son père, un homme qu'il considère fait d'une .
Militantisme syndical vignette|Des policiers lors de la grève de l'amiante à Asbestos, en 1949. Après avoir échoué à se faire élire comme candidat du Bloc populaire canadien aux élections fédérales de 1945, Michel Chartrand ralentit son implication au sein du parti politique. C'est dans le contexte de l'arrivée au pouvoir de Maurice Duplessis et de l'Union nationale, un gouvernement viscéralement opposé au mouvement ouvrier, que Chartrand entame son parcours de militant syndical. Mobilisé par le syndicaliste Philippe Girard et le journaliste du Devoir Gérard Pelletier, qu'il a côtoyé dans les jeunesses catholiques, l'Outremontais fait ses premières armes lors d'une des grèves les plus importantes de l'histoire du Québec : la grève de l'amiante de 1949, à Asbestos. Il y côtoiera de près les acteurs du milieu syndical, notamment Gérard Picard, le président de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC). Cet évènement, qui cristallise l'opposition à l'autoritarisme et au conservatisme duplessistes, marquera durablement Michel Chartrand. À titre de « jeune travailleur » et de « père de famille », il exprime son soutien lors d'une réunion syndicale à Asbestos :