La déshumanisation, en son sens commun, correspond à l'action de déshumaniser, Larousse, Dictionnaires de français, www.larousse.fr.. Dans le domaine de la psychologie sociale, ce concept renvoie au processus psychologique par lequel un individu, ou un groupe d'individus, perçoit et traite d'autres êtres humains comme inférieurs au genre humain, n'étant que partiellement humains. voire non-humains.. Ce sujet est apparu relativement tard dans le paysage de la recherche scientifique.. Herbert C. Kelman. et Ervin Staub. seront les premiers à s'y intéresser de manière systématique à partir de la deuxième moitié des années 70.
La déshumanisation peut avoir lieu dans différents contextes tels que les conflits intergoupes mais elle peut également s'illustrer dans des phénomènes sociaux classiques du quotidien, comme le désengagement moral. Le comportement déshumanisant ne nécessite pas forcément une idéologie raciste ou xénophobe pour s'exprimer. Dans certains cas, elle peut même s'avérer utile. En effet, dans le domaine de la médecine par exemple, la déshumanisation permet un certain recul, pouvant être considéré comme professionnel. La déshumanisation peut également prendre différentes formes, comme l'infrahumanisation, la déshumanisation animale et mécaniste. Même si la déshumanisation semble être un phénomène répandu, il est toujours possible de développer des stratégies d'évitement à son égard.
Histoire En psychologie sociale, les premières réflexions sur le sujet ont principalement abordé la déshumanisation du point de vue de la légitimation de la violence, de l'exclusion, du désengagement moral et des valeurs, en s'intéressant pour la plupart au déni des victimes lors de conflits intergroupes tels que les génocides. Les différents travaux effectués ont en commun le fait d'envisager la déshumanisation au travers de contextes d'agression, en lien avec la violence (en tant que cause ou conséquence), de s'intéresser aux motivations personnelles et sociales ainsi qu'à la fonction que peut avoir ce processus à ces différents niveaux.
Les théories plus récentes ont, quant à elles, mis en évidence que le processus de déshumanisation est bien plus courant qu'on ne le pensait jusqu'alors. En effet, ce phénomène peut également se manifester dans certains contextes de la vie quotidienne, tels que le domaine des soins médicaux ou encore la différence de genre.. Avec la théorie de l'infra-humanisation de Leyens et collègues apparaît l'idée que la déshumanisation peut également prendre une forme plus subtile que ne le suggéraient les premières études. Elle peut par exemple s'exprimer à travers le déni d'existence d'émotions secondaires chez certains individus. Haslam, quant à lui, s'est attaché à définir le concept d' afin d'expliquer les bases des deux formes de déshumanisation qu'il conceptualise: la forme animale et la forme mécaniste.
Déshumanisation des victimes En 1973, au travers d'un article s'inscrivant dans le sillage des réflexions de Hannah Arendt sur la , Herbert Kelman est l'un des premiers psychologues sociaux à s'intéresser à la déshumanisation. Plus précisément, il s'interroge sur les sources de la violence de masse organisée et institutionnalisée, comme les génocides perpétrés dans des contextes de guerres internationales (Seconde Guerre mondiale) et civiles, de luttes révolutionnaires, de conflits coloniaux et ethniques ainsi que de changements politiques. Ainsi, il cherche à comprendre ce qui peut, psychologiquement et socialement, rendre possible de tels actes. Investiguant les facteurs pouvant réduire la morale qui permet de faire obstacle aux massacres d'autres êtres humains, il rejette l'idée des dispositions psychologiques individuelles au sadisme par manque de preuves scientifiques. Il appuie plutôt ses réflexions sur l'idée d'un manque de restrictions morales face à la violence, en présentant et développant trois processus psychosociaux intercorrélés : l'autorisation, l'instauration de routines et la déshumanisation.
Selon Kelman, l'autorisation correspond à une légitimation des actes posés à la suite d'une obligation d'obéir à des ordres. Certaines situations autoriseraient donc l'individu à ne pas appliquer ses standards moraux en lui permettant de ne pas se sentir responsable des conséquences de son obéissance. Cette idée selon laquelle l'individu ne serait pas responsable de ses actes, ne se trouverait plus dans une position d'agent puisque simple exécutant des volontés du pouvoir légitime, rejoint les résultats des recherches de Stanley Milgram sur la soumission à l'autoritéS. Milgram, La Soumission à l'autorité, 1974, . À côté de ce premier processus, l'instauration de routines, de procédures, permettrait également de réduire les éventuelles résistances car l'organisation des comportements à accomplir peut détourner l'individu des questions d'ordre moral. De plus, la mise en place de procédures peut permettre de légitimer et de normaliser les actions. Finalement, la déshumanisation des victimes permettrait à l'individu de ne pas avoir à appliquer ses principes moraux à l'encontre du meurtre. En effet, si les personnes face auxquelles celui-ci se trouve confronté se voient exclues de l'humanité et privées d'une part de leur identité, cela signifie que les principes et valeurs s'appliquant habituellement aux êtres humains, telles que l'empathie et la compassion, ne doivent pas nécessairement s'appliquer. La déshumanisation des ennemis serait ainsi très répandue en temps de guerre tout comme celle de groupes raciaux, religieux, ethniques ou politiques ayant une histoire différente de celle du groupe dominant. Kelman évoque également la déshumanisation des persécuteurs, parallèlement à celle des victimes. Ce processus de déshumanisation serait progressif et aurait pour conséquence une perte de capacité à agir en tant qu'être moral en raison du non questionnement de l'obéissance et l'exécution de routines. Les persécuteurs seraient comme aliénés, devenant incapables de se distancer des tâches qu'ils ont à accomplir.
Origines du Dans la même logique que celle de Kelman, et à peu près vers la même époque, Ervin Staub s'est interrogé sur les origines de ce qu'il nomme le . Par ce terme, porteur d'une connotation religieuse, il désigne un certain type de mauvaises actions provoquant une aversion chez l'être humain. Plus précisément, il s'agit des actes de violence (individuels ou collectifs) visant à nuire, voire à blesser autrui. Selon Staub, la violence collective correspond à un processus évolutif trouvant son origine dans la frustration de besoins humains primaires tels que les besoins de sécurité, d'identité positive, de contrôle et de compréhension du monde qui nous entoure, et d'autonomie. Cette violence émergerait plus facilement lorsque les conditions de subsistance deviennent difficiles au sein d'une société en raison de problèmes économiques, de conflits politiques ou encore de changements sociaux importants.
Ainsi, en ces temps difficiles, les individus chercheraient à identifier un ennemi pouvant être considéré comme un obstacle à l’assouvissement de ces besoins primaires, voire responsable de leur frustration. La violence face à ce groupe devient alors acceptable : l'idée selon laquelle il serait responsable de la frustration des besoins peut mener à ce que les individus, les normes sociales, les institutions et la culture changent en faveur de l'acceptation de l'usage d'une plus grande violence. C'est à ce moment qu'interviendrait le processus de déshumanisation qui s'appuie sur la dépréciation des ennemis devenus victimes. Les victimes sont alors considérées comme moins qu'humaines, permettant ainsi de justifier que les valeurs morales opposées à l'attaque et au meurtre ne s'appliquent plus. La protection de la pureté, de la vie, du bien-être des siens ou encore la volonté de créer une société meilleure prennent par conséquent le dessus sur les valeurs d'humanité.
Désengagement moral En ce qui le concerne, Albert Bandura s'est intéressé à la déshumanisation dans le cadre de ses études sur le désengagement moral. Dans un article de 1999., il développe l'idée selon laquelle l'exercice de la morale revêtirait deux aspects: l'inhibition et la . Le premier aspect permettrait à l'être humain de modérer ses comportements potentiellement inhumains au regard de ses standards moraux tandis que le second le pousserait à agir de façon humaine, c'est-à-dire en accord avec ces mêmes standards. Cependant, si l'être humain a appris et intégré les standards moraux de sa culture à la suite des exigences extérieures et des sanctions sociales rencontrées au cours de son développement et de sa socialisation, il lui est tout de même possible de se désengager de ses auto-censures morales grâce à des manœuvres tant sociales que psychologiques. Ainsi, Bandura définit huit types de manœuvres permettant de se désengager moralement et pouvant, par conséquent, conduire à l'accomplissement d'actions inhumaines - à savoir la justification morale, l'étiquetage euphémique, la comparaison avantageuse, le déplacement de responsabilité, la diffusion de responsabilité, le mépris ou la déformation des conséquences, la déshumanisation et l'attribution de blâme.
La déshumanisation est ici décrite comme l'un des ingrédients central dans l'accomplissement d'atrocités, dans le sens où il s'agit d'un type de désengagement moral qui opère directement sur les personnes victimes d'actions préjudiciables. L'auto-censure morale dépendant, entre autres, de la manière dont sont perçus les individus ou les groupes malmenés, la déshumanisation rend donc le recours à la violence plus facile. En effet, tout comme Kelman et Staub, Bandura définit la déshumanisation comme le fait de désinvestir certains êtres humains de leur humanité, ou d'une partie de celle-ci. Dès lors, les personnes déshumanisées ne sont plus considérées comme porteuses d'émotions et d'espoirs, mais comme des sauvages, des dégénérés, de la crasse, voire d'autres représentations dépréciantes.
Définition de la notion humaine L'humanité pourrait être décrite comme un énorme réseau d'individus veillant plus ou moins les uns sur les autres, se reconnaissant comme des êtres singuliers et tentant de respecter au mieux les droits de chacun. Dès lors, être considéré comme un être humain signifierait que les membres qui composent l'humanité accordent une identité à un individu tout en lui reconnaissant une valeur ainsi que la capacité à faire ses propres choix, à mener sa vie en fonction de ses attentes, valeurs et buts personnels. Cela signifierait également une reconnaissance de ses appartenances identitaires et communautaires. Inclure un individu dans cet ensemble qu'est l'humanité implique finalement que sa mort fasse écho, qu'elle renvoie à cette idée que toute vie humaine à une fin et provoque un sentiment de perte parmi les membres de l'humanité.
Nick Haslam, psychologue social ayant développé l'une des théories les plus récentes au sujet de la déshumanisation, propose une définition plus précise de l'humanité en mettant en exergue deux types de caractéristiques : les caractéristiques (UH) et (HN). Les caractéristiques permettent de distinguer les hommes des animaux. Il s’agit de la culture, de la moralité, de la logique, du raffinement et de la maturité. Ces dernières sont acquises par le processus de socialisation et sont par conséquent susceptibles de variations selon les individus et selon les cultures. Les secondes, quant à elles, permettent de différencier les hommes des objets. Il s’agit des caractéristiques inhérentes à la nature humaine telles la réactivité émotionnelle, la chaleur interpersonnelle, la curiosité, la qualité d’agent et la profondeur. Elles font référence à l’essence-même de l’être humain et seraient ainsi universelles et naturelles.
de Nick Haslam