Nicolaï Nikolaïevitch Soukhanov, né Nikolaï Nikolaïevitch Gimmer ou Nikolaï Nikolaïevitch Himmer, en russe Николай Николаевич Суханов, né le à Moscou, exécuté le , est un homme politique menchevik et un économiste russe puis soviétique.
Un économiste spécialiste des questions agraires
Le père de Nikolaï Gimmer, descendant d'immigrants allemands du nom de Himmer, est un petit employé de chemin de fer déclassé, qui abandonne très tôt le foyer familial, laissant sa femme, Ekaterina Pavlovna Simon, fille d’un officier de petite noblesse, s’occuper seule de son fils. En 1896, épisode qui défraya la chronique en Russie au point d'intéresser Léon TolstoïLéon Tolstoï qui avait correspondu quelques années auparavant avec la mère d'Ekaterina s'inspira de cette affaire pour écrire son roman Le Cadavre vivant, publié en 1900., la mère du jeune Gimmer est emprisonnée pour bigamie, son remariage ayant eu lieu alors que son premier mari était encore vivant (alcoolique, il décède en 1903). Ce début de vie difficile oblige ainsi Nikolaï, à quatorze ans, à subvenir à ses besoins en se plaçant comme précepteur à Moscou.
Pendant ses études où il fait la preuve de ses capacités, il épargne sur ses maigres ressources pour s'offrir, en 1900 et 1901, des voyages au cœur de la Russie qui alimentent ses analyses économiques alors à peine esquissées. Son diplôme obtenu brillamment, il se rend à Paris en 1903. Il y fréquente des groupes d'émigrés et en premier lieu Julius Martov, dirigeant menchévique, qui lui fait une forte impression par l'étendue de ses connaissances et son sens de la dialectique. De retour au pays, il entreprend des études de philosophie et de philologie avant de rejoindre le parti socialiste-révolutionnaire, premier engagement politique qu'il délaissera ensuite pour rejoindre les menchéviques. En 1904, Gimmer est arrêté pour possession de littérature illégale et condamné à un an et demi d'emprisonnement. Détenu à la de Moscou, il met à profit cette période d’inactivité forcée, comme tous les futurs dirigeants révolutionnaires et en premier lieu Lénine, pour compléter son éducation politique.
Libéré au moment de la Révolution de 1905 à laquelle il prend part, il publie ensuite une série d'études économiques centrées sur l'agriculture. À cette époque, Nikolaï Gimmer s'intéresse beaucoup à la question de l’obchtchina, la commune agraire russe, qu'il défend à la fois contre les marxistes qui prônent sa destruction et les socialistes révolutionnaires, qui veulent réduire la paysannerie à ce seul horizon. Avec un évident décalage mais aussi une grande acuité, ce débat renvoie à la correspondance échangée, au début des années 1870, par Karl Marx et Véra Zassoulitch sur le rôle moteur de la commune dans le processus révolutionnaire à venir. Gimmer, qui a adopté le pseudonyme de Soukhanov en 1907, définit une voie médiane, prenant en compte la mécanisation agricole qui émerge à cette époque. Elle peut en effet, par la hausse de la productivité qu'elle permet, constituer une chance d'émancipation pour les paysans qui représentent alors, Soukhanov ne l'oublie pas, près de 95 pour cent de la population russe.
Soukhanov est arrêté une nouvelle fois en 1910, et condamné à trois années d'exil à Arkangelsk. Libéré en 1913, il retourne à Saint-Pétersbourg où, sous son vrai nom, il est employé dans un organisme rattaché au ministère de l'Agriculture pour être chargé de l'irrigation du Turkestan. À la même époque, il devient l'éditeur du nouveau journal Sovremennik (Le Contemporain), périodique politique et littéraire qui paraît dans la capitale depuis 1911Qui n'avait rien à voir avec l'ancien titre de Nekrassov.. Directeur jusqu'en 1915, Soukhanov y côtoie de nombreux intellectuels, dont Lounatcharsky, Fiodor Dan, Martov, Plékhanov, autant d'auteurs de premier plan que Lénine, toujours méfiant envers les intellectuels éloignés de l'activisme politique, qualifie .
Au moment où éclate la Première Guerre mondiale, en 1914, Soukhanov, par ses travaux, bénéficie d’une certaine réputation dans la gauche russe. Il incarne la fraction , qui critique la participation de l’Empire à la guerre. Comme Vladimir Bazarov qui agit de même, le journal Letopis que Maxime Gorki a fondé en 1915, lui sert de tribune après l'aventure du Sovremennik. En dépit de la modestie de son format, cette courte publication bénéficie d’une audience importante, liée à la qualité des écrivains qui s'y expriment, pour la plupart militants politiques de premier plan, futurs acteurs des événements révolutionnaires.
Au cœur de la Révolution russe
En , Soukhanov est à Petrograd et travaille à l'Office du Turkestan. Il joue à cet instant le rôle le plus marquant de son bref parcours politique. Il se trouve à la fois au cœur de la fondation du soviet de la ville, mais aussi au centre des tractations qui agitent, dès février, les leaders de la Douma et les ministres du Gouvernement provisoire. Ces deux institutions sont en compétition dans l'attente de l'élection de l'assemblée constituante qui doit déterminer la nouvelle forme institutionnelle du pouvoir.
L'engagement de Soukhanov n’est pas exempt de contradictions. En dépit de son opposition affirmée à la continuation de la guerre, il encourage les tentatives de Paul Milioukov, pourtant fort belliciste, à prendre les rênes du gouvernement en mars. Le raisonnement subtil de Soukhanov trouve sa source dans la volonté de rassurer les modérés russes. Ainsi encouragés par la nomination d’un cadet au gouvernement, ils conforteraient une révolution encore fragile. Au-delà de ces tactiques politiciennes, Soukhanov défend plus ou moins consciemment cette diarchie, qui, mois après mois, se déséquilibre au profit des , les soviets et, parmi ceux-ci, leur aile gauche, la fraction bolchevik.
À partir d'avril, Soukhanov se consacre essentiellement aux articles qu’il publie dans le journal Novaia Jizn, fondé par Gorki à la suite de Létopis et qui connaît un véritable succès d'édition. L'influence du titre est grande, liée sans doute à un positionnement relativement neutre et sa critique des deux pôles du pouvoir, Gouvernement provisoire et soviets, alors que la question de la poursuite de la guerre devient lancinante. Le slogan , défendu par Soukhanov et Martov — ce dernier est revenu en Russie en mai — se fragilise de jour en jour. Elle n'est pas soutenue par l'opinion qui, comme Lénine l'a bien compris, est prête à la paix quel qu'en soit le prix.
Soukhanov, proche de Martov et du courant , défend l'émergence d’un gouvernement constitué de tous les partis issus des soviets. Espérant une évolution démocratique des institutions les deux hommes n'en sont pas moins minoritaires dans leur propre camp, la majorité menchévique défendant la participation à la coalition bourgeoise alors en place.
Engluée dans un conflit externe qui est à l'origine de la chute du tsarisme, proche de la guerre civile, soumise à de nouvelles forces centrifuges qui menacent son unité, la Russie est mûre pour un coup d'État. L’avant-garde de définie par Lénine en 1903 — objet précis de la rupture du congrès de Londres — est parfaitement adaptée à cet objectif. Les contradictions de Soukhanov lors des événements d'octobre sont extrêmes, au point de faire douter de son sens politique. Elles s'expriment au sein même de son foyer. C’est en effet dans son appartement, avec le soutien actif de son épouse Nina, elle-même bolchévique, que Lénine, alors dans une semi-clandestinité, prépare sa prise du pouvoir. Le , dans le salon du menchévique Soukhanov, le vote historique de la décision d'insurrection rassemble Lénine, Sverdlov, Staline, Dzerjinski, Trotsky, Ouritsky, Kollontaï, Boubnov, Sokolnikov, Lomov alors qu'elle est rejetée — l'histoire s'en souviendra — par Zinoviev et Kamenev.
Lancée dans la nuit du 24 au (ancien style), l'insurrection est rapidement victorieuse, Soukhanov en est le témoin privilégié. Il enregistre les événements, future matière de ses (Zapiski). Ce rôle d’observateur démontre qu’il n’est déjà plus un acteur qui compte. Sa marginalisation est en cours, à l’exemple des tombeurs du tsarisme que la révolution d’Octobre poussera rapidement dans l’obscurité ou l’exil (Rodzianko, Milioukov, Kerenski, Tcheidze, Sokolov, Tsereteli, Martov, Dan, etc.).
Quoique non membre du Congrès panrusse des soviets élu en octobre avant la prise du pouvoir par les bolchéviquesSa fraction s'effondre : sur 670 délégués, on compte 300 bolchéviques, 193 SR et seulement 68 menchéviques., il entre en décembre au Comité central exécutif dominé par ses anciens adversaires au sein du POSDR. Très isolé, il tente de défendre dans cette instance, et dans les colonnes de Novaia Jizn, une ligne démocratique non . La nouvelle assemblée constituante tout juste élue (où les bolchéviques ne comptent qu'un quart des 700 sièges) dure peu. Elle est dissoute par les bolcheviks le après avoir tenu une unique séance. Il n'y aura plus en Russie, puis en Union soviétique, de parlement élu démocratiquement pendant près de 80 ans.
Du terrain politique où il se trouve de plus en plus isolé, Soukhanov passe au domaine économique. À cet instant, il est persuadé, comme la plupart des menchéviques encore présents en Russie, considérant le chaos qui règne dans le pays, que le pouvoir de Lénine est sur le point de s’effondrer. Les faits lui donnent rapidement tort. Protestant contre la politique de ravitaillement du gouvernement, confiscations des récoltes menées les armes à la main dans les exploitations agricoles par des détachements venus des villes, il est, dès l’été 1918, exclu du Comité. Peu après, son journal est interdit de publication à l’instar de la plupart des journaux non bolchéviques. La victoire définitive, en , de l'Armée rouge sur les Armées blanches, puis l'affermissement progressif de la dictature, l'obligent à réviser son jugement.
Un économiste réformiste opposant malgré lui
En 1921, Soukhanov rompt avec le menchévisme. Il se met en retrait, comme beaucoup de ses anciens camarades qui, au lieu de choisir l’exil — à l’exemple de Martov ou Dan — adoptent une position conciliatrice pour se préserver. Acceptant souvent au titre de leur expertise de travailler pour les nouvelles institutions, ils conservent ainsi un certain degré d'indépendance. Spécialiste reconnu des questions agricoles et économiques, Soukhanov est embauché au commissariat de l'Agriculture et devient membre de la section agraire de l’Académie.
À ces positions, retrouvant la logique profonde de ses travaux passés, il défend encore l’obchtchina ainsi que les institutions ancestrales villageoises, qui constituent selon lui des véhicules possibles de la future collectivisation de l’agriculture. Pour autant, la mise en place de la NEP, en 1921 et surtout son développement ultérieur, sont peu propices à la mise en pratique de telles théories, sachant que les résultats agricoles de la Russie, assez médiocres, poussent les dirigeants du parti à opter pour une stratégie qui obligerait la paysannerie à se moderniser tout en la soumettant au pouvoir.
Staline, vainqueur de toutes les oppositions, lance en 1928 une politique d'industrialisation rapide, au prix d'une radicalisation liée aux résistances qui apparaissent dans le pays et d'abord dans les campagnesLa théorie prévoit que la collectivisation des campagnes, appuyée sur la mécanisation et la création de grandes exploitations d'État accroît la productivité agricole, ce qui dégage des surplus de production permettant, outre le financement de la dépense, de destiner la main-d’œuvre ainsi libérée au secteur industriel.. Ancien menchévique, défenseur du monde paysan, Soukhanov est au cœur de la cible, ce qui explique son arrestation par la Guépéou le . Son nom est souvent cité dans les réunions du Parti où se développe la nouvelle ligne politique, toutes ces attaques constituant le prologue du futur , qui ouvre à Moscou en et dans lequel Soukhanov retrouve quelques technocrates du Gosplan (dont Bazarov, Groman etc.)