La grève des mineurs de 1948 se déroule principalement au cours de l'automne dans la plupart des régions en France, pour des revendications salariales, dans le sillage de la grève de 1941 dans le Nord-Pas-de-Calais, des trois années de bataille du charbon après la Libération, et de celle de 1947. Les trois principaux syndicats (CGT, CFTC et FO) soutiennent le mouvement après que 259 204 mineurs ont participé à un référendum, en votant pour la grève dans une proportion de 56 % à 84 % selon les sources.

Qualifié d'insurrectionnel par le ministre de l'Intérieur Jules Moch , qui dénonce la violence exercée par les grévistesPhilippe Roger, « Les grèves de 1947 et 1948 dans le Pas-de-Calais, déroulement, violence et maintien de l'ordre », Revue du Nord, 2011/1 (), ., le conflit est marqué par un important dispositif répressif, dont l'usage massif de la police, de l'armée et des blindés, et par d'importantes violences de part et d'autre, qui causent cinq à six morts, et plusieurs centaines de licenciementsLa direction des Houillères du Nord et du Pas-de-Calais licencie 1 800 ouvriers dont 700 resteront définitivement interdits de travail, selon Jean-Claude Lahaxe"Mineurs et dockers communistes : image, réalité, mémoire" par Jean-Claude Lahaxe en 2006, aux Presses universitaires de Provence et de condamnations à la prison ferme.

Contexte

Ressentiment et déception des mineurs

Le ressentiment des mineurs est important et a plusieurs causes qui s'additionnent sur une longue durée. Durant la guerre, ils ont fortement participé à la résistance à l'occupant : les historiens citent fréquemment deux événements, les grèves de mai-juin 1941, et la grève insurrectionnelle déclenchée dans le Nord et le Pas-de-Calais le . Aux lendemains de la Libération, les mineurs ont en outre fourni d'importants efforts pour retrouver et dépasser les niveaux de production d'avant-guerre, et ont le sentiment de ne pas voir ces efforts récompensés, ne serait-ce que par un salaire suffisant. Ainsi, de juillet à , les prix augmentent de 43 % et les salaires des mineurs de seulement 11 %. La CGT lance, fin 1947, un mot d'ordre de préservation de la santé des mineurs, et les rendements des mines se remettent à diminuer. Pierre Outeryck souligne lui aussi ce contexte de vie difficile, d'injustice, d'humiliation, qui contraste avec leur mise à l'honneur de 1945 à 1947 pendant la bataille du charbon. Parmi les causes de ce ressentiment, figure aussi l'épuration très incomplète des cadres de la mine, porions, ingénieurs et direction.

À l'opposé, la nationalisation, le statut des mineurs, atténuent le pouvoir de la hiérarchie sur les mineurs. Il y a donc de la part de la hiérarchie une forte volonté de reprise en main et de revanche.

Contexte socio-économique

La grève des mineurs de 1948 s'inscrit dans un contexte socio-économique particulièrement difficile : le rationnement dure depuis Fabrice Grenard, « Les implications politiques du ravitaillement en France sous l'Occupation », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 2/2007 ( 94), . et s'est même aggravé de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'en 1947. L'inflation (environ 50 % par an de 1945 à 1948) n'arrange rienhistorique de l'inflation en France de 1900 à 2017, sur france-inflation.com (consulté le 22 mars 2017). : les prix sont multipliés par plus de cinq en quatre ansMichel-Pierre Chélini, Chapitre I, « Une inflation exceptionnelle » in Inflation, État et opinion en France de 1944 à 1952, Institut de la gestion publique et du développement économique, Vincennes, 1998 , (lire en ligne, consulté le 22 mars 2017).. La production alimentaire est déficitaire : en 1948, elle est inférieure de 20 % au niveau d'avant-guerre, et la production industrielle n'a pas encore retrouvé ses niveaux de 1929. Après la désastreuse récolte de blé de 1947 (inférieure de moitié à la moyenne), les rations individuelles de pain sont encore réduites. La conséquence du rationnement est un épuisement général de la population, avec des maladies et une mortalité infantile en hausse. Cet affaiblissement provoque une diminution de la productivité et un absentéisme croissant.

S'ajoute un élément propre au milieu minier : l'un des décrets Lacoste supprime le monopole de la coopérative centrale du personnel des mines, CCPM, qui joue un rôle essentiel dans le ravitaillement des mineurs. La suppression du monopole la fragilise. Mais cette organisation est tenue par les communistes depuis la nationalisation des houillères (1945), et lors des mouvements de grève, elle aide les grévistes et assure en partie l'intendance du mouvement.

Contexte politique et syndical tendu

Le climat social et syndical s'est lui aussi tendu. La CGT est en conflit avec les gouvernements successifs depuis 1947 et l'exclusion des ministres communistesGeorges Tyrakowski, « La Grande grève des mineurs de 1948 », Mineur de fond, 2016, consulté le 26 mars 2017. mais aussi menacée par d'autres activistes. Un groupe trotskyste provoque une grève à la régie Renault en à laquelle la CGT est forcée de se rallier.

L'exclusion du Parti communiste français (PCF) du gouvernement est décidée à une courte majorité en mai par la SFIO. Ce sont des coalitions dites de troisième force qui gouvernent ensuite. Ces coalitions sont menacées sur leur gauche par un PCF qui reste puissant, et sur leur droite par les gaullistes du Rassemblement pour la France (RPF), victorieux aux municipales de 1947. Ces deux partis ont la caractéristique de conserver des groupes armés clandestins, et actifs, issus de la Résistance. De plus, le PCF entre en guerre froide à l'automne 1947, après la réunion des partis communistes européens à Szlarska Poreba () qui aboutit à la proclamation de la doctrine Jdanov et la constitution du Kominform. L'autre parti traditionnellement ouvrier, la SFIO, se droitise progressivement : privée d'une partie de ses électeurs ouvriers, perdant électeurs et militants, elle choisit d'exclure sa tendance de gauche Bataille socialiste et les militants trotskystes.

Les grèves se multiplient toute l'année : on passe de en 1946 à 22,6 millions en 1947, puis 13 millions en 1948 (pic historique au en France)Sophie Camard, « Comment interpréter les statistiques des grèves ? », Genèses, 2/2002 (47), ., avec trois millions de grévistes en 1947 et six millions et demi en 1948. De nombreux auteurs soulignent que la grève de 1948 n'est que la prolongation de celle de 1947Rolande Trempé, Le Droit minier, (non consulté).. Pour contrer ces mouvements, les États-Unis favorisent la scission de la Confédération générale du travail en CGT et Force ouvrière (CGT-FO ou FO tout court), financée par les États-Unis et le gouvernement français pour être moins combative« La révolte du Pays noir », Le Parisien, , consulté le 22 mars 2017.. Partis de la CGT sur des divergences idéologiques et tactiques, les adhérents de FO sont rapidement dénoncés comme des jaunes. De son côté, la confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), peu présente chez les ouvriers, tire parti de l'inactivité de la CGT pendant la bataille du charbon (elle combat la grève en 1945-1946) et a 25 % des voix aux élections professionnelles de 1947. Avec FO et la CGC, elle forme un « cartel » de syndicats, à la fois négociateurs et non conflictuels, anticommuniste et anticégétiste. Cependant, la CGT reste très majoritaire chez les mineurs, avec environ syndiqués (retraités compris) sur les mineurs en France en 1945.

Préparation de la grève

Le gouvernement, à la fin de la grève de 1947 (survenue le ), considère qu'elle n'a pas épuisé le mécontentement social et que d'autres grèves importantes sont à venir. Il prend donc dès le une instruction interministérielle encadrant le recours aux forces armées dans le cadre du maintien de l'ordre.

Le ministre de l'Intérieur SFIO Jules Moch, inspiré par le caractère insurrectionnel de la précédente grève de 1947 (remis en cause par de nombreux historiens ; Serge Berstein, Pierre Milza, Histoire du Tome 2 – Le monde entre guerre et paix 1945-1973, Paris, Hatier, 1996, () ; Eric Kocher-Marboeuf, Le maintien de l’ordre lors des grèves de 1947 () ; Eric Mechoulan, Le pouvoir face aux grèves « insurrectionnelles » de novembre et décembre () dans Serge Berstein Pierre Milza, L’année 1947, Paris, Presses de Sciences Po, 2000 ; Robert Mencherini, Le Parti communiste français dans les grèves de 1947 (), dans Des communistes en France (années 1920 – années 1960), s/ dir. Jacques Girault, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002.), est persuadé que les communistes préparent, à partir du secteur minier, un coup de force semblable à celui qu'a connu la Tchécoslovaquie (coup de Prague)Stéphane Sirot, « La grève de 1948 : grève insurrectionnelle ? », Institut national de l'audiovisuel, consulté le 26 mars 2017.. Le président de la République, Vincent Auriol, partage cette croyance d'un coup de force communiste en préparation. Ces inquiétudes vis-à-vis d'un complot de l'étranger sont renforcées par ce que les autorités considèrent comme un « état-major » de la grève, avec des personnalités syndicales et politiques ayant participé à la Résistance ou aux Brigades internationales. Pour se préparer à la prochaine grande grève, Jules Moch envoie des questionnaires d'enquête aux préfets sur les événements récents. Le , le ministre de l'Intérieur crée les IGAME, en leur donnant le rôle de préfets régionaux coordonnant l'action des forces de l'ordre sur un vaste territoire. Il épure les compagnies républicaines de sécurité des personnels issus de la Résistance ou à sensibilité de gauche pour préparer le conflit. Notamment, onze compagnies sont dissoutes, dont les et , jugées trop passives à Marseille en novembre, et les trois compagnies de la Loire dont la de Montluçon, qui a voté le le principe de la grève. Le , le droit de grève est supprimé dans les forces de police. Enfin, dès le , des centaines d'hommes (gardes mobiles et tirailleurs sénégalais) sont acheminés par voie ferrée dans le Nord.

Le conflit est aussi pensé comme politique par Auguste Lecœur, qui dès le mois de déclarait que la lutte du moment était une lutte anticapitaliste, mettant aux prises deux modèles de société. Dès le début de 1948, le parti communiste mobilise ses organisations. Le Secours populaire prévoit ainsi de porter assistance aux grévistes condamnés ou blessés lors des manifestations. La CGT cherche à éviter les accusations de politisation de la grève de l'année précédente. La grève est préparée soigneusement sur le plan logistique : des liaisons bi-quotidiennes en vélo sont prévues entre les secteurs ; la collecte de nourriture commence début octobre dans les campagnes, et l'Union des femmes françaises (UFF, communiste) prévoit des soupes populaires. L'occupation des installations de surface, puits, cokeries, centrales, est prévue. Enfin, des clairons et sonnettes doivent alerter les corons à la moindre alerte d'attaque sur les piquets de grève.

Marion Fontaine et Xavier Vigna resituent également cette grève dans une longue décennie d'affrontements entre mineurs et patronat, alternant conquêtes ouvrières (au moment du Front populaire et de la Libération à 1946), et répression patronale (automne 1938 et 1947-1948), le tout émaillé de violences. Toujours dans une perspective de long terme, Danielle Tartakowsky relève, à la suite de Marie-Renée Valentin, que le secteur minier étant une industrie de main-d’œuvre, l'action directe menée pendant les conflits du secteur minier implique nécessairement des manifestations contre les jaunes, et des contre-manifestations pour la liberté du travail.

Contexte international

La grève se produit au moment où les premiers éléments d'une mise en place de la guerre froide sont présents : plan Marshall, doctrine Jdanov, blocus de Berlin qui dure depuis le quand la grève commence.

Déroulement de la grève

Déclenchement