Henri Fuss ou Henri Fuss-Amoré ou Henri Amoré (patronyme de sa mère), né le à Schaerbeek et mort en à Bruxelles, est jusqu’à la première guerre mondiale, une figure de premier plan du mouvement syndicaliste révolutionnaire et libertaire belge.

Lors de la Première Guerre mondiale, il est l’un des signataires du Manifeste des Seize rassemblant les libertaires partisans de l'Union sacrée face à l'Allemagne.

Personnage atypique, il abandonne en 1903 de brillantes études universitaires pour entrer dans la corporation des typographes, foyer de l'anarchisme ; condamné à de la prison en 1906 comme réfractaire au service militaire, il s'engage comme volontaire dans l'armée belge en 1917 pour lutter contre « l’impérialisme allemand » ; idéologue du syndicalisme révolutionnaireMaxime Steinberg, À l'origine du communisme belge : l'extrême-gauche révolutionnaire d'avant 1914, Les Cahiers Marxistes, Le Mouvement social, décembre 1970, texte intégral. au début du , il est un des pères fondateurs de la sécurité sociale mise en place en Belgique, dans le sillage de la résistance, après la Seconde Guerre mondiale.

Biographie

Henri Paul Dominique Fuss est né à Schaerbeek le , quatrième d’une famille de six enfants. Son père Théophile Dominique Gustave Fuss, né à Marche-en-Famenne, est avocat, conseiller communal et échevin à Schaerbeek. Sa mère, Augustine Geneviève Amoré, est une Française native de Poitiers, dont la sœur Anne Augustine épouse Paul Janson, un homme politique libéral progressiste de premier plan qui a promu le suffrage universel et une forme minimale de sécurité sociale obligatoire.

Un des frères d'Henri, Lucien Fuss, deviendra directeur du journal Le SoirKoen Vleminckx, Henri Fuss (1882-1964) : la sécurité sociale comme instrument de paix et de justice sociale, Revue belge de sécurité sociale, premier trimestre 2009, année, page 79 et suivantes.. Son frère aîné, Gustave Fuss-Amoré (1877-1944), journaliste et chroniqueur littéraire, sera directeur de La Feuille littéraire. Son neveu, Robert Fuss, deviendra une des figures marquantes du mouvement maoïste en Mai 68 à Bruxelles.

Peu après son dixième anniversaire, il est confronté à une double tragédie lorsque, le , il perd d’abord sa mère, à peine âgée de 35 ans, et quatre mois plus tard, le , son père. Son oncle par alliance Paul Janson devient son tuteurJens Verdure, En men zou niet fier zijn Vaderlander te wezen? Sociaal-democratie en nationale identiteit voor WOI, Een casusstudie van Antwerpen en Luik, mémoire de licence, Université de Gand, 2006-2007, note page 138..

Il entreprend des études en sciences naturelles et mathématiques, ainsi que des études d’ingénieur à l’Université de Liège à la Faculté des Sciences Polytechnique. Après avoir obtenu ses diplômes de candidature avec distinction, il abandonne ses études universitaires en 1903 « afin de pouvoir vivre plus en accord avec son idéal ». Ses opinions révolutionnaires et son activité parmi les étudiants libéraux l'ont conduit, en passant par la libre-pensée rationaliste, à l'anarchisme, notamment à la suite de sa rencontre avec le géographe français et vétéran de la Commune de Paris, Élisée Reclus qui donne cours à l’Université Nouvelle de Bruxelles.

Il étudie pour devenir imprimeur et typographe, tout en gagnant quelque argent d’appoint comme répétiteur de mathématiques pour les étudiants de l’Université de Liège. Il est toutefois surtout absorbé par ses activités au sein du mouvement anarchiste. Il se distingue dans ces cercles comme auteur et organisateur sous le nom d’Henri Fuss-Amoré ou Henri Amoré.

En 1904, édite le journal L’utopie (Forest-Bruxelles, 13 numéros du au ) et est membre du Cercle d’Études SocialesDictionnaire international des militants anarchistes : notice biographique..

En 1905, il s'engage dans le Groupement Communiste Libertaire (GCL) initié par Georges Thonar et est responsable de la section de LiègeFonds Jan Pellering : Henri Fuss..

La Confédération Générale du Travail (belge) thumb|right|L'Action directe, .

Le , parait à Gilly (Belgique) le premier numéro du journal L’Action Directe, « organe des travailleurs » puis « organe de la Confédération générale du travail » puis « organe de propagande syndicaliste révolutionnaire »René Bianco, 100 ans de presse anarchiste : L’Action directe.. À partir de , Henri Fuss lui succède à la tête du journal qui est à la fois un outil de propagande et un centre de ralliement autour duquel se regroupent des syndicats de Charleroi et de Liège qui se réclament de l'action directeL'Éphéméride anarchiste : L'Action Directe..

Les 11 et à Charleroi, un congrès syndicaliste révolutionnaire rassemble les délégués de 24 localités, principalement dans le Hainaut, mais aussi des Gantois, des Bruxellois et des Liégeois, mineurs, verriers, typographes, menuisiers, métallurgistes et peintres. Le congrès décide le principe de la création d'une Confédération Générale du TravailDictionnaire international des militants anarchistes : notice Camille Mattart.Jacques Gillen, Les anarchistes en Belgique, in Anne Morelli, José Gotovitch, Contester dans un pays prospère: l'extrême gauche en Belgique et au Canada, Peter Lang, 2007, à 35, texte intégral.. Suivant le modèle de la CGT française, il s’agit pour la nouvelle Confédération de réunir tous les métiers dans une seule entente de manière à créer un syndicat antipolitique capable de réaliser la grève générale révolutionnaire. Son but est la suppression du salariat. Mais à l’inverse de la France tardivement industrialisée mais où les groupements ouvriers étaient nourris d’une tradition révolutionnaire, la Belgique, et en particulier les bassins industriels wallons, ont connu la première révolution industrielle du continent mais un mouvement ouvrier qui s’organise de manière tardive. Le particularisme local et professionnel régnait et les effectifs syndicaux étaient très réduitsMateo Alaluf, Syndicalisme, syndicalisme révolutionnaire et renardisme, in Changer la société sans prendre le pouvoir. Syndicalisme d'action directe et renardisme en Belgique, Bruxelles, Éditions Labor, 2005, texte intégral..

Le à Bruxelles, se tient le congrès constitutif de la nouvelle organisation, congrès préparé par l'Union des Travailleurs bruxellois fondée par Henri Fuss et à laquelle s'associent notamment Georges Thonar et Émile Chapelier. La CGT belge prend de l'extension dans les années suivantes mais son journal, L'action directe et certains de ses membres sont poursuivis par la justice à plusieurs reprises, notamment à cause de leurs positions antimilitaristes ou de leur participation aux grèves. Ces poursuites ont pour conséquence de priver le mouvement de ses militants les plus importants.

La CGT (belge) naissante s'unit aux syndicats indépendants dans un nouvel organisme, la Confédération Syndicale Belge. Comme l'explique Henri Fuss, les syndicalistes révolutionnaires affirment « bien nette la nécessité d'un mouvement syndical autonome pratiquant la lutte de classe et poursuivant l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », mais ils n'avaient pas « la prétention de vouloir diriger le mouvement ouvrier ; ils ne cherchent pas à créer des syndicats anarchistes ; ils ne veulent pas diviser la classe ouvrière en groupements d'opinion divers, ils veulent l'union des travailleurs dans la lutte de classes, ils veulent simplement, mais résolument participer à celle-ci en lutteurs dévoués jusqu'au bout, propager par leur exemple l'esprit de révolte le plus audacieux et orienter ainsi les masses ouvrières par les chemins les plus directs à quoi tout homme aspire, du communisme et de l'anarchie ».

Antimilitariste Le à l’occasion de l’anniversaire de la Révolution russe de 1905, il est signalé comme participant à une manifestation « à la tête d’une quarantaine de jeunes gardes socialistes et se fit remarquer par la violence de ses cris hostiles contre le tsar et la police ».

Le il préside une réunion antimilitariste à Bruxelles et y prend la parole ce qui lui vaut d’être perquisitionné.

Le , il est condamné à 3 mois de prison par la cour d’assises du Hainaut pour l’article « Paroles de révolte et d’espoir » paru dans L’action Directe () dans lequel il « En admettant que vos frères se révoltent et que des soldats wallons soient envoyés en Flandre et vice versa, ces soldats devront, au moment où ils recevront l’ordre de tirer, penser à leurs frères, et tirer... sur leurs officiers. Un jour viendra où les ouvriers dirigeront contre la bourgeoisie les armes qu’elle leur avait si imprudemment confiées ». « Paroles de révolte et d’espoir », dira-t-il plus tard. Louis de Brouckère, condamné lui-même pour une tirade antimilitariste en 1896, et Georges Dwelshauvers, tous deux professeurs à l’Université nouvelle de Bruxelles, « d’anciens condisciples devenus ingénieurs » (sans doute Emile Allard et François Bouny), prennent sa défense en tant que témoins de moralité. Il est soutenu dans la salle par Raymond Limbosch, de « jeunes socialistes » de Bruxelles et « un groupe d’étudiants d’Europe orientale, dont la plupart étaient des juifs russes » (d’après le rapport de police). On reconnaît là, notamment la famille Alter dont les deux frères Isaac et Wiktor, bundistes, et les sœurs, Estera, la première, épouse de Boris (Boleslaw) Iwinski, également bundiste, Sara et Freida qui épouseront Émile Allard et Henri Fuss . Les quatre premiers, étudiants à Bruxelles et Liège, étaient rentrés à Varsovie (janvier-octobre) pour participer aux événements de 1905 et revenus en Belgique, avec Freida, en raison de l’échec du mouvement en octobre. Henri Fuss est condamné à trois mois d’emprisonnement qu’il purge à la prison de Saint-Gilles (Bruxelles).

Le procès et la condamnation sont à l’origine de quelques meetings anarchistes de protestation à Charleroi et à Bruxelles. Par ailleurs, il subit aussi une courte peine de prison à la suite d'une condamnation pour refus d’effectuer son service militaire.

Au congrès de de la fédération de Liège de la CGT (belge), il propose que les groupes antimilitaristes soient partie intégrante de l’organisation syndicale ainsi que la création d’une caisse antimilitariste distincte.

Le Congrès anarchiste international d'Amsterdam

A l’automne 1906 et en prévision du Congrès anarchiste international d'Amsterdam qui soit se tenir à l’été 1907, il lance avec Georges Thonar le Bulletin de l’Internationale Libertaire (Herstal-Liège, 5 numéros et un supplément d’ à ) favorable à la création d’une Internationale anarchiste. Il est l’administrateur du journal tandis que Georges Thonar en est le secrétaire de rédaction.

Il participe au Congrès au sein d'une importante délégation belge dont Georges Thonar (Liège), Émile Chapelier (Boitsfort), Segher Rabauw et Samson (Anvers), Janssen et Heiman (Gand), Schouteten (Bruxelles), Hamburger, WillemsAriane Miéville, Maurizio Antonioli, Anarchisme & Syndicalisme. Le Congrès Anarchiste International d’Amsterdam (1907), Nautilus/Éditions du Monde libertaire, 1997, texte intégral.. Le Groupement communiste libertaire y intervient notamment dans le débat sur l’organisationGuillaume Davranche, Août 1907 : Le congrès d’Amsterdam veut clarifier l’anarchisme, Alternative libertaire, , luillet-août 2007, texte intégral.. Il y rencontre Pierre MonatteColette Chambelland, Pierre Monatte : une autre voix syndicaliste, Éditions de l'Atelier, 1999, page 63..

Il est élu président du Congrès anarchiste, dont il est l’un des initiateurs. Il ressort des comptes rendus que, pendant les interminables exposés théoriques et les coupures de cheveux en quatre, il s’est écrié qu’il « n’est pas venu à Amsterdam pour parler mais pour organiser ».