vignette|Affiche caricaturale antisémite titrée « Le plus ancien des dieux » (1923). L'expression antisémitisme en URSS peut désigner, selon les points de vue, soit une manifestation xénophobe (représentation négative, hostilité, fondée sur des préjugés religieux ou de classe) à l'égard des Juifs en URSS, soit l'ambiguité de la politique de l'État soviétique à l'égard des Juifs. Dans le premier cas, il s'agit d'une résurgence en URSS de l'antisémitisme traditionnel russe ou autre, qui a pu apparaître dans de nombreuses sphères, depuis le domaine de la vie de tous les jours, jusqu'à celui de la politique générale de l'État soviétique. Dans le second cas, c'est l'approche communiste officielle elle-même qui est considérée comme antisémite. Selon cette approche, l'antisémitisme était considéré comme un héritage négatif du chauvinisme de l'Empire russe, mais en même temps, le judaïsme est une religion donc une forme d'« aliénation », et l'identité ethnique juive est, comme les autres, une forme de « nationalisme bourgeois ».
Pendant la Seconde Guerre mondiale, une attitude soviétique positive à l'égard des Juifs aidait à conserver l'image de l'URSS comme principale combattante de la lutte contre le nazisme. Jusqu'en 1949, valoriser la communauté juive soviétique et ses liens avec la cause d'Israël, représentait pour l'État soviétique une forme parmi d'autres de « fraternité anti-impérialiste avec les peuples en lutte contre le colonialisme capitaliste » (en l'occurrence, britannique). Mais après que les États-Unis sont devenus le principal allié de l'État d'Israël, l'URSS fit volte-face et, sous couvert d'anti-sionisme, recycla de vieux préjugés antisémites présents dans le paysМаркедонов, С. М. Постсовесткий антисемитизм: истоки и предпосылки//Турбулентная Евразия- М.Academia 2010-с, 138-с, 260- тираж=1000 / C.M. Markedonov : l'antisémitisme postsoviétique. L'antisémitisme comme politique de l'État prit naissance à la fin des années 1930, pendant la période d'installation de la terreur stalinienne et atteignit son apogée à la fin des années 1940, début des années 1950Костырченко Г. В.:Тайная политика Сталина: власть и антисемитизм|ссылка=http://www.krotov.info/libr_min/11_k/os/tyrchenko_1.html|место=М.|издательство=Международные отношения|издание=2|2003|с.784|// Kostyrtchenko G.V. La Politique secrète de Staline : pouvoir et antisémitisme..
Différence entre totalitarismes d'État soviétique et nazi Dans ses études sur l'origine du totalitarisme, Hannah Arendt écrit qu'à la différence de la « terreur brune » du nazisme, la « terreur rouge » du bolchévisme ne visait pas prioritairement et obsessionnellement les Juifs, mais les « ennemis de classe » au sens large, quelles que fussent leurs origines, identités et religions. Si des Juifs furent aussi frappés en URSS et dans les pays satellites, c'est davantage en raison de leur appartenance de classe (« bourgeoise ») qu'en raison de leur identité juive (la législation reconnaissant les Juifs comme l'un des groupes ethniques d'Union soviétique). Toutefois, l'expression de cette identité, si elle sortait du cadre idéologique du régime, pouvait les placer dans les catégories honnies du « nationalisme bourgeois » (cas du sionisme) ou du prosélytisme religieux (cas de certains rabbins ou des communautés hassidiques). L'arbitraire de la terreur rouge ne tenait pas compte de différences « raciales », poursuit Hannah Arendt. Les anciennes classes sociales sont censées avoir disparu grâce à la victoire du prolétariat, mais une nouvelle classe dirigeante est en train de se former et la police politique (NKVD) en fait partie : n'importe qui peut devenir victime de la terreur qu'elle exerce pour justifier son utilité, ses avantages, et ses pouvoirs arbitraires qui président au choix de ses victimes, le plus souvent innocentes et choisies indépendamment de ce qu'elles ont pu être, faire ou ne pas faire contre le régime. Ce fut aussi le cas en Allemagne nazie, à ceci près qu'en Allemagne, le régime ciblait, outre ses opposants politiques réels ou supposés, des catégories de « nuisibles » ou d'« inutiles » à exterminer en priorité : Juifs, Roms, homosexuels, handicapés Hannah Arendt : Sur l'antisémitisme, nouvelle édition, Les Origines du totalitarisme - Calman-Lévy - (Essais)- 2002- pages : 24 et 25 ...
Antécédents Dans l'Empire russe les Juifs formaient une minorité nationale opprimée et l'antisémitisme était intégré dans la politique officielle de l'État impérial ; très peu de familles, fortunées et/ou cultivées, parvenaient à échapper à cette condition. La discrimination et les pogroms conduisirent une proportion importante de jeunes Juifs laïques (notamment parmi les membres du Bund) à soutenir la révolution de Février 1917 puis la prise du pouvoir par les bolcheviks dans l'espoir de faire abolir les discriminations. Effectivement la révolution de Février promulgua des droits égaux pour tous les citoyens russes, Juifs compris. Mais la guerre civile russe (1917-1923) livra à nouveau les Juifs aux pogroms commis par les armées blanches ou par des populations affamées par les réquisitions et auxquelles les Juifs furent désignés comme boucs émissaires durant la « terreur blanche » Джонсон П.: Популярная история евреев|оригинал=A History of the Jews|ссылка=http://www.jewish-library.ru/dzhonson/populyarnaya_istoriya_evreev/|ответственный=пер. с англ. Зотов И. Л|место=М.| издательство=Вече|2001|с. 672| // P. Djonson : A History of the Jews. right|thumb|Discours enregistré de Lénine en mars 1919 en langue russe /Грамофонная запись речи В. И. Ленина «О погромной травле евреев». Март 1919 года. Dans ce contexte, le , le président du Soviet des commissaires du peuple de la république socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR), Vladimir Ilitch Lénine signa le décret du Soviet des commissaires du peuple dit « De la lutte contre l'antisémitisme et les pogroms ». Le il fut publié dans le journal Pravda. En mars 1919 Lénine prononça aussi un discours sur les pogroms et la persécution des Juifs» Le livre des pogroms, antichambre d'un génocide Ukraine Russie Biélorussie, 1917-1922, Lidia Miliakova (dir) Paris, Editions française établie par Nicolas Werth, 2006, p.541 . Discours de Lénine publié :
On appelle antisémitisme la propagation de la haine à l'égard des juifs. Quand la monarchie tsariste maudite vivait ses derniers jours elle tenta de monter les ouvriers et les paysans ignorants contre les Juifs. La police tsariste alliée aux propriétaires fonciers et aux capitalistes organisa des pogroms contre les juifs. La haine des ouvriers pauvres et des propriétaires fonciers et des capitalistes s'exerça contre les Juifs. Et dans d'autres pays il n'est pas rare de voir que les capitalistes sont ennemis des Juifs pour empêcher les ouvriers de voir, pour détourner leur regard de l'ennemi actuel des travailleurs, le capital. La haine à l'égard des Juifs se maintient surtout là où le joug des propriétaires et des capitalistes a réussi à obscurcir les idées des travailleurs et des paysans.
Seuls des gens ignorants, abrutis peuvent croire aux mensonges et aux calomnies répandus à propos des Juifs. Ce sont les restes d'époques féodales antérieures, quand les popes obligeaient de brûler les hérétiques sur des buchers, quand existait l'esclavage des paysans, quand le peuple était opprimé et silencieux. Cette ancienne obscurité féodale disparaît. Le peuple commence à voir clair.
Ce ne sont pas les Juifs les ennemis des travailleurs. Les ennemis des travailleurs ce sont les capitalistes de tous les pays. Parmi les Juifs, il y a des ouvriers, des travailleurs, c'est même le cas de la plupart d'entre eux. Ils sont nos frères parce qu'ils sont opprimés par le capital, nos camarades dans la lutte pour le socialisme. Il y a parmi eux des koulaki (paysans enrichis), des exploiteurs, des capitalistes : de même que parmi les russes, de même que dans toutes les nations. Les capitalistes essayent de semer la haine et d'embraser les esprits entre des travailleurs de différentes croyances, de différentes nations, de différentes races. Le capital avec sa force et son pouvoir veille sur les dissensions des travailleurs. Il y a des Juifs riches comme il y a des Russes riches, comme il y en a dans tout pays, tous ensemble ces riches étouffent, oppressent, volent et désunissent les travailleurs. Honte au tsarisme maudit et à ceux qui tourmentent et persécutent les Juifs. Honte à ceux qui fomentent la haine contre les Juifs, et contre les autres nations.
Vive la confiance fraternelle et l'alliance militaire des travailleurs de toutes les nations dans la lutte pour le renversement du capitalisme ! » œuvres de Lénine, Paris, Editions Sociales, tome 29, mars-août 1919, 1962, p. 254-255
Premières années post-révolutionnaires En 1920 une campagne de lutte contre l'antisémitisme fut menée en URSS. Des publications d'articles dans des revues et journaux constituèrent l'essentiel de ces campagnes. Ainsi dans le quotidien Komsomolskaïa Pravda, dans les revues Jeune garde, Krokodil, etc. Les plus grands écrivains et poètes de cette époque prirent part à cette campagne : Maxime Gorki, Vladimir Maïakovski, Nikolaï Asseïev et d'autres encore [...
Mais dès le milieu des années 1920, selon Jacob Bassin, « apparut un double morale chez les bolchéviques : d'une part ils affichaient publiquement leur thèse en faveur de l'internationalisme prolétarien et leur opposition à la mentalité antisémite, mais d'autre part derrière la scène publique ils jouaient le jeu de ce qui devint la politique officielle dans les années qui suivirent, à savoir la politique dite des « cadres nationaux ». En fait, cette politique proclamait la victoire d'un chauvinisme de grande puissance et à l'égard des juifs – celle d'un antisémitisme d'État.»Басин Я. З. : Идеология, советская власть и белорусское еврейство|ссылка= |издание=Репрессивная политика Советской власти в Беларуси|тип=Сборник научных работ|издательство=Мемориал (организация)2007|с.377// I Z Basin : Idéologie, pouvoir soviétique et judaïsme biélorusse. L'historienne Inna Gérassimova écrit à ce propos que le pouvoir soviétique tendait vers une entière assimilation culturelle des Juifs et que la lutte contre le judaïsme et contre l'hébreu fut élevée au rang d'une politique nationaleГерасимова И.:Противостояние белорусских раввинов антиклерикальной политике советской власти в 1920-1930-е годы|издание=Репрессивная политика Советской власти в Беларуси|тип=Сборник научных работ|Мемориал (организация)2007 с.230|с.377// Gerassimova I :Confrontation des rabbins biélorusse à la politique anticléricale du pouvoir soviétique en 1920-1930-s | edition = La politique répressive du régime soviétique en Biélorussie | type = Collection de documents scientifiques | Memorial (organisation). Le mécontentement des villageois profita toutefois aux colons juifs qui se virent octroyer des terres en Crimée, en Ukraine et en Extrême-OrientВайц И., Альтман, Илья А. : Катастрофа европейского еврейства|Тель-Авив|издательство=Открытый университет Израиля|2001|том=7|| с.15-16|с.// Vaïts I, Altman I. : Catastrophe des juifs d'Europe - université ouverte d'Israël.
Jacob Bassin rappelle aussi les pogroms dans les magasins juifs de Moguilev en 1928, organisés sous prétexte d'évitement du service militaire pour les Juifs dans l'Armée rouge Jacob Vassin. Le Bolchévisme et les Juifs en Biélorussie au ..
Selon Liliane Longuine avant la Seconde Guerre mondiale, l'antisémitisme en URSS consistait en une habitude mentale chez les gens simples, ou même chez les gens instruits, à une époque où il n'existait aucune idéologie antisémite : « On pouvait dire, si tu entendais des cris antisémites dans la rue qu'il s'agissait d'une arrestation par des civils pour emmener quelqu'un à la police ». Et nous savions que la milice prendrait parti contre les Juifs. »Подстрочник: Жизнь Лилианны Лунгиной, рассказанная ею в фильме Олега Дормана. Астрель, 2010 г.