L'alcoolisme en Russie est un problème de santé publique de premier plan qui affecte le pays de multiples manières.

Un plan gouvernemental restreignant la vente d'alcool, en augmentant le prix et en interdisant la publicité, a fait baisser la consommation de 43 % entre 2003 et 2016...

Cette baisse a contribué à la hausse de l’espérance de vie, qui a atteint un niveau record en 2018, pour s’établir à 78 ans pour les femmes et 68 ans pour les hommes. Au début des années 1990, l’espérance de vie des hommes n’était que de 57 ans.

Si la politique des autorités russes a été contradictoire depuis le début du , la lutte contre l'alcoolisme est devenue un chantier national prioritaire des politiques publiques, en agissant en amont et en aval du problème. Néanmoins, les causes de cette pathologie sont multifactorielles et difficiles à isoler, tandis que les traitements, financièrement lourds et encore insuffisants, s'avèrent longs, compliqués et le risque de rechute est notable.

Historique L'alcool sous les tsars

La consommation d'alcool fait partie intégrante de la culture russe, et ses fondements sont profondément enracinés dans l'histoire, et remontent pour certains au . Une légende soutient que Vladimir le Grand a refusé l'islam comme religion d'État en raison de la prohibition de l'alcool induite dans ses textes. Par la suite, l’alcool a été tantôt toléré, tantôt encouragé en raison des revenus engendrés.

En 1540, Ivan IV de Russie commence à mettre en place les dans les principales villes de l'empire. Ces kabaks sont en quelque sorte des tavernes d'État, les seules légales bénéficiant du monopole de la production et de la vente, destinées à remplir les coffres royaux.

En 1860, la vodka était une véritable boisson nationale puisqu'elle générait jusqu'à 40 % des revenus de l'État. Au commencement de la Première Guerre mondiale, une interdiction a été instaurée à travers tout l'Empire russe, limitant drastiquement la vente d'alcools forts aux restaurants. La diminution des recettes du pouvoir entraîne une forte inflation, tandis que des distilleries clandestines se créent partout dans le pays. Fin , pour juguler les désordres provoqués par l'alcoolisme et les pillages qui s'entretenaient l'un l'autre, les bolchéviques dynamitèrent les stocks d'alcool, établirent la prohibition et envoyèrent les Gardes Rouges qui tuèrent un grand nombre d'émeutiers qui pillaient les magasins d'alcool10 jours qui ébranlèrent le monde, chapitre 11, voir le paragraphe sur les "wine-pogroms".

L'ère soviétique

Une fois l'arrivée des bolchéviques au pouvoir, la réduction de la consommation d'alcool en Union soviétique était au programme. Idéologiquement, la culture de l'alcool est aussi subversive que la propriété privée ou la religion, et le régime se doit de faire table rase du passé. Néanmoins, rencontrant les mêmes problèmes qu'avait connus Nicolas II, le pouvoir fait marche-arrière : la vente d'alcool a été officiellement réintroduite via des points de vente officiels. Les revenus du régime sont alors nettement rehaussés, ce qui lui permet de lourds investissements. Parallèlement, il tente à partir de 1928 une éphémère lutte contre l'alcoolisme, sacrifiée au profit des entrées financières.

Staline quant à lui encourage la consommation d'alcool, qui ne concerne plus uniquement le prolétariat, mais les dirigeants, dont l’ébriété laisse échapper certaines paroles parfois condamnables. Lors de la mobilisation, de vodka intègrent le quotidien du soldat, l'objectif étant de supporter les rudes conditions de combat, et de souder les troupes. C'est durant les années de guerre que .

Par la suite, Khrouchtchev, Brejnev, Andropov et Tchernenko ont tous essayé d'endiguer le problème de l'alcoolisme. Gorbatchev tente quant à lui de prendre le problème avec énergie. Le , le PCUS publie plusieurs mesures de lutte contre l'alcoolisme. Concrètement, celles-ci prennent la forme d'un rationnement très sévère de la vodka par coupon et de lourdes amendes aux personnes en état d'ébriété publique. Si la production de vodka est divisée par deux en deux ans, la production ménagère compense le manque. Autre effet secondaire, la population commence à se tourner vers des substituts de piètre qualité, souvent même dangereux pour la santé : nettoyant pour vitre, eau de Cologne, après-rasage, voire d'autres produits modifiés artisanalement.

Si la manœuvre anti-alcool s'est avérée être un succès (réduction de la consommation par personne, augmentation de la qualité de vie, baisse de la criminalité...), elle était extrêmement impopulaire au point de fléchir ultérieurement. Gorbatchev finit par être surnommé le secrétaire minéral. Ce trouble aggrava les problèmes internes de l'Union, qui finit par chuter en 1991.

Sous la fédération de Russie Le premier président de la fédération de Russie, Boris Eltsine était un chef d'État dont l'alcoolisme n'était un secret pour personne. Bien que son attrait pour la vodka le rapprochât du peuple, son exemple était néfaste. C'est pendant la première décennie de la Russie post-soviétique que les méfaits de l'alcoolisme ont été les plus intenses. Le prix de la vodka a diminué par la fin du monopole d'État, et la qualité est devenue très aléatoire. Parallèlement, les salaires ont continué à progresser pour certains, leur permettant une grande accessibilité de la vodka plus encore que le vin ou la bière, ou ont diminué pour d'autres pour lesquels seuls les alcools industriels toxiques étaient à portée de bourse. En 1992, le prix de la vodka n'est plus issu des mécanismes de marché mais fixé administrativement, alors que l'ensemble des biens de consommations sont sous le feu de la très forte inflation touchant l'économie russe. La taxe instaurée en 1998 n'était pas non plus indexée à l'inflation. Ces deux erreurs ont permis à la population d'obtenir de l'alcool à un prix très inférieur au coût normal, faisant revenir une nouvelle fois l'alcoolisme en première page de l'histoire nationale.

L'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine marque un tournant radical par rapport à son prédécesseur. Poutine affiche clairement devant les médias son refus de la consommation d'alcool qu'il ne s'autorise qu'à titre exceptionnel. Poutine s'efforce de renvoyer une image d'un président à l'hygiène de vie saine et sportive. Le président, qui s'affiche comme exemple à suivre pour la population, s'est efforcé tout au long de ses mandats de promulguer des lois luttant contre l'alcoolisme, ses causes et ses effets.

En 2010, Dmitri Medvedev avait dans la même lignée instauré un prix plancher pour la vodka, presque le double de celui du marché, interdit la vente d'alcool la nuit, réduit la tolérance d'alcoolémie au volant, mais les résultats sont de son propre aveu un échec.

En 2016, l'organisation mondiale de la santé constate que la consommation d'alcool a baissé de 17 à 14 litres par an et par personne en dix ans, et non de 80% comme le proclament les autorités russes.

Étiologie et causalités L'alcoolisme russe est donc une maladie de société aux racines multiples : historique, culturelle, économique, voire climatique.

Profil de consommation La population de Russie a une consommation centrée autour des spiritueux et alcools forts qui représentent 63 % de la consommation d'alcool, loin devant la bière, culminant à 33 % . Néanmoins, la part d'alcool fort tend à diminuer. Il existe d'autres pays où la consommation d'alcool pur est du même ordre, sans pour autant connaître les maux de la Russie, puisque l'alcool est absorbé sous forme de bière ou de vin. En Russie, les classes pauvres et la classe aisée boivent plus que la classe moyenne, la tendance à l'augmentation de l'alcoolisme étant relativement corrélée au revenu annuel. Et généralement, les hommes boivent de la vodka ou de la bière, tandis que les femmes préfèrent le vin. Généralement, lorsqu'une personne dans un couple boit, le/la conjoint(e) aura tendance également à boire. Au-delà d'un acte routinier, la consommation ponctuelle a ses propres particularité. Il n'est pas rare que les Russes s'adonnent au (alcoolisation comme passe-temps) ou au binge drinking durant leur temps libre ou lors d’événements particuliers. Il existe donc un débit d'alcool important en plus d'un usage régulier.

Dans la même logique, la courbe de consommation d'alcool au cours de la vie suit celle des revenus. La période la plus critique est celle où les individus ont des revenus réguliers et importants. Après la retraite, la baisse des revenus affecte le pouvoir d'achat et donc l'accès aux boissons alcoolisées. Ceci est d'autant plus vrai que généralement les Russes alcooliques décèdent fréquemment avant d'atteindre l'âge de la retraite. De ce fait les retraités sont donc sobres et sont des personnes ayant eu une consommation raisonnée. Cette inégalité de revenu différencie les urbains des ruraux, buveurs moins importants aux salaires plus faibles.

L'âge de début de consommation est également un facteur addictologique majeur. L'abus d'alcool pendant l'adolescence multiplie par deux à quatre la prévalence de l'alcoodépendance à l'âge adulte . Dans la société russe, les enfants et les adolescents sont rapidement en contact avec l'alcool.

Enfin, la consommation d'alcool est fréquemment corrélée au tabagisme et à la drogue. Il a été montré que la consommation de cigarettes entraînait une consommation d'alcool plus fréquente et plus importante. Or, la Russie est un pays où l'on fume un nombre très important de cigarettes.

En ce qui concerne l'augmentation du prix de l'alcool, les consommateurs réagissent de plusieurs façons différentes. Pour les classes défavorisées, l'élasticité des prix contraindra plus ou moins rapidement à un report de la consommation sur d'autres produits, tandis que les classes moyennes pourront supporter l'augmentation. La capacité financière du consommateur ainsi que sa dépendance influenceront sur l'élasticité du prix. L’adaptation conduit soit à acheter le même produit dans une gamme inférieure, soit à se reporter sur un autre type de boisson moins coûteuse.

Facteurs débattus

Le climat de la Russie rend très difficile la culture de la vigne, et donc une production nationale de vin. En revanche, le territoire russe est l'un des premiers producteurs mondiaux de seigle avec la Pologne, second producteur de pomme de terre, et troisième producteur de blé. Or, le seigle, le blé et la pomme de terre sont des produits agricoles à la base de la vodka. La forte production de la petite eau a pour effet une baisse des prix, également due à l'atomicité de l'offre rendue possible par la simplicité du procédé de fabrication. Il existe en effet plusieurs milliers de marques de vodka à travers le monde, dont . Il existe sept à dix fois plus de points de vente de spiritueux pour cent mille habitants au sein de la fédération qu'en Scandinavie. Enfin, selon une hypothèse sociologique non prouvée, nombreux sont les Russes à justifier leur consommation par la dureté du climat et la longueur des hivers.