Enbaqom (forme guèze du nom biblique HabacucLa forme grecque de ce nom est Ἀμβακούμ.) est un moine chrétien et écrivain religieux éthiopien d'origine arabe, ayant vécu au , mort au début des années 1560. C'est un saint de l'Église éthiopienne, célébré le 21 du mois de miyazya ().

Biographie On conserve à son propos un Gädl (Vie de saint) rédigé à la fin du L. Ricci (1954), 95.. Selon L. Ricci, l'auteur de ce texte n'avait que des notions très vagues (« assai vaghe notizie ») sur les origines et la jeunesse du personnage. Enbaqom était un Arabe dont le nom était à l'origine Abū 'l-Fatḥ. Dans son ouvrage Anqașa Amin, il dit lui-même à deux reprises qu'il fut d'abord musulman. Selon le Gädl, « son pays était le Yémen bien connu, qui est le pays à l'ouest du Fārs » ; mais selon la liste rimée des abbés de Däbrä Libānos, il fut conduit par le Saint-Esprit dans ce monastère « ěm 'aräbihā läfārs » (litt. : « de l'occident de la Perse »). L. Ricci défend l'idée que son pays devait bien être le Yémen, mais d'autres spécialistes (E. Cerulli, E. J. van Donzel) penchent plutôt pour l'Irak : dans lAnqașa Amin, il dit avoir été attiré déjà dans sa patrie par le christianisme, témoigne d'une connaissance de la littérature polémique arabo-chrétienne, et semble avoir côtoyé des chrétiens nestoriens, toutes choses qui cadrent mieux avec l'Irak qu'avec le Yémen (où il est peu probable qu'il y ait eu encore des chrétiens au ).

Curieusement, le Gädl dit d'abord qu'il appartenait à la famille princière du Yémen, et ensuite le présente comme un marchand. Son père était donc musulman, mais sa mère d'origine juive. Le jeune Abū 'l-Fatḥ s'enfuit de son pays natal à la suite d'un conflit avec sa famille causé par son attitude critique envers l'islam. D'après lAnqașa Amin, les doutes qu'il exprima sur le verset 3:55 du Coran (passage consacré à Jésus et aux chrétiens) soulevèrent une vive controverse avec un grand cadi.Abū 'l-Fatḥ débarqua en Éthiopie alors qu'il était jeune homme (« wärēzā »), mais adulte (« běșuhä amțān ») ; il était accompagné d'un serviteur qui était un ancien officier éthiopien fait prisonnier par des musulmans du sultanat d'Adal sous le règne de l'empereur Eskender et vendu comme esclave à un Yéménite. Il resta d'abord trois ans auprès du bāḥr nägāšLe bāḥr nägāš (« maître des mers »), dans l'Empire éthiopien, était le gouverneur des provinces maritimes (actuelle Érythrée). Zäkāryās, puis se rendit à la cour d'Eskender, qui le reçut avec bienveillance sur la recommandation de l'officier. Il séjourna deux ans à la cour, jusqu'à la mort de l'empereur dans une campagne militaire (), qui fut suivie d'affrontements violents pour la succession : l'officier mit alors son ancien maître, toujours étranger et musulman, en sûreté en le conduisant dans sa province natale, appelée Märḥa Bētē. On peut donc facilement calculer quAbū 'l-Fatḥ arriva en Éthiopie en 1489, et qu'il dut naître vers 1470.

Ensuite, tourmenté par sa crise religieuse, et conduit par un miracle, le jeune Arabe se rendit au monastère de Däbrä Libānos, où il fut accueilli par l'abbé Pēțros<ref>D'après le synaxaire de l'Église éthiopienne (au 21 du mois de miyazya), il vint « d'une contrée éloignée au couvent de Takla Haymanot, au temps de labouna Petros, qui lui donna lui-même le baptême chrétien ». Petros semble avoir succédé comme abbé à Märha Krestos en 1497.</ref> et par un maître spirituel appelé Habtä Maryam. Il fut baptisé chrétien par l'abbé lui-même. Après instruction dans le nēbāb bēt (en principe deux ou trois ans), il prit l'habit de novice (normalement pendant trois ans), puis devint moine de plein exercice. Peu de temps après, il fut ordonné diacre, puis prêtre, par le Métropolite Marqos. Celui-ci le retint comme collaborateur, et ensuite il resta pendant plusieurs années auprès du chef de l'Église (dans la capitale impériale Bärārā). Pendant cette période, selon le Gädl, il apprit le copteDans l'ancienne Église éthiopienne, le Métropolite lui-même (dit Abouna) était un moine égyptien délégué par le pape copte du Caire., l'hébreu, l'arménienIl y avait dès le Moyen Âge une colonie arménienne en Éthiopie, et des liens historiques entre les Églises arménienne et éthiopienne, toutes deux monophysites. En 1509, l'impératrice Hélène confia une lettre pour le roi de Portugal à un commerçant arménien nommé Matthieu. et le syriaque.

À un certain moment, l'abbé Pețros rappela Enbaqom à Däbrä Libānos. Il s'ensuivit un conflit violent entre l'abbé et le Métropolite, qui ne voulait pas se séparer de son collaborateur. L'empereur Lebna Dengel, alors régnant, confia le soin de trancher la dispute à une commission de hauts responsables ecclésiastiques, qui décida qu'Enbaqom devait retourner dans son couvent. Cependant, tout en restant sous la juridiction de l'abbé, il continua à s'absenter régulièrement du monastère pour des activités religieuses diverses.

Après la mort de l'abbé Pețros, Enbaqom fut désigné par le sort (entre douze candidats) comme son successeur à la tête du monastère, onzième supérieur de l'établissement depuis Takla Haymanot<ref>Dans son étude sur la liste des abbés de Däbrä Libānos (OCP 13, 1944, 151), E. Cerulli emploie pour la première fois pour Enbaqom le titre d'« Ěččägē » (Itchégué) donné ensuite aux supérieurs de cet établissement, deuxième personnage de l'Église éthiopienne après lAbouna).</ref>. Cette promotion eut sans doute lieu en 1524Dans sa traduction de Jean Chrysostome de 1523, Enbaqom ne se donne aucun titre (alors que dans ses textes plus tardifs il se qualifie de mänhěr (abbé) de Däbrä Libānos). D'autre part, le prêtre portugais Francisco Álvares, qui séjourna en Éthiopie de 1520 à 1526 et rencontra plusieurs fois Enbaqom (qu'il appelle par erreur « Jacob »), parle de lui comme du supérieur de Däbrä Libānos.. Elle était problématique : Enbaqom est le seul étranger à avoir jamais occupé cette charge (alors que le chef de l'Église, le Métropolite, était déjà un Égyptien) ; d'autre part, sa proximité avec lAbouna et le clergé séculier de la capitale a pu déplaire à une partie des moines. Toujours est-il qu'au bout de trois ou quatre ans seulement, un collectif de moines accusa l'abbé de lèse-majesté auprès de l'empereur. Celui-ci confia l'affaire à un tribunal ecclésiastique, qui (à l'instigation du « juge le plus influent »Probablement le 'aqābä sä'āt, « gardien des heures », c'est-à-dire le supérieur du monastère de Däbrä Estefanos du lac Hayq, qui précéda Däbrä Libānos comme couvent le plus prestigieux du pays., précise le Gädl) condamna Enbaqom à mort. Grâce à l'intervention des sœurs de l'empereur, celui-ci commua la peine en un exil dans un lieu appelé GunčiDans le Godjam, selon Richard Pankhurst..

Au bout d'un an, à la suite de démarches de moines et ermites, le souverain rappela Enbaqom d'exil, mais celui-ci refusa lui-même (selon le Gädl) de reprendre son posteQuand les troupes d'Ahmed Gragne incendièrent Däbrä Libānos (14 juillet 1532), le monastère était dirigé par un autre abbé.. Il se retira dans une contrée désertique nommée WarabAu nord de la rivière Awash, selon R. Pankhurst.. Quand les troupes musulmanes d'Ahmed Gragne envahirent cette région, quelque temps plus tard, il s'en alla au pays des Gāfāt, puis encore plus loin au pays BizāmoLe Gāfāt et le Bizāmo constituaient des parties du royaume de Dāmot, qui s'étendait au sud du Nil Bleu. Le Bizāmo se trouvait à l'ouest du Gāfāt., où lui et ses disciples virent leur vie menacée par la population locale. De cet exil lointain, il adressa un écrit à Ahmed Gragne.

Après la mort de l'empereur Lebna Dengel (), son successeur Gälāwdēwos manda Enbaqom auprès de lui et le retint comme conseiller dans la guerre contre Ahmed Gragne. Vers la fin de ce règne, très âgé et fatigué, l'abbé demanda la permission de se retirer de la cour. Le souverain lui donna, à lui et à ses disciples, un domaine dans la province de Shewa. Peu de temps après, Gälāwdēwos fut tué dans un combat contre les musulmans ().

Dès son avènement, l'empereur Menas, frère du précédent, qui nourrissait une grande admiration pour Enbaqom, décida de le rétablir à la tête de Däbrä Libānos. Il prit un décret ordonnant à tous les « fils de Takla Haymanot » (les moines de la maison-mère et de tous les couvents qui en dépendaient) d'obéir à l'abbé de son choix.

Selon le Gädl, Enbaqom mourut un an plus tard à l'âge de cent trente-sept ans. Cependant le colophon du manuscrit BL or. 812, qui contient la traduction en guèze de la chronologie d'Ibn al-Rāhib, indique qu'elle fut réalisée par « l'''Itchégué Enbaqom, traducteur de [l'empereur] Sarsa Dengel », lequel, successeur de Menas, monta sur le trône en février 563. En tout cas, Enbaqom dut avoir quatre-vingt-dix ans vers 1560.

Œuvre Traductions Enbaqom a réalisé des traductions de textes religieux en guèze depuis l'arabe, sa langue maternelle, et depuis le copte. En outre, d'après le témoignage formel du Père Francisco Álvares, il parlait le portugais, et c'est dans cette langue qu'ils conversaientIl y avait des Portugais à la cour éthiopienne bien avant l'arrivée du Père Álvares en 1520 : Pedro de Covilham était arrivé en 1494, peu avant la mort de l'empereur Eskender, et était resté ensuite. Le prêtre João Gomes et ses compagnons, envoyés par Tristan da Cunha, étaient parvenus à la cour en 1508.. Le prêtre portugais ajoute que lItchégué connaissait très bien les principales prières en latin« Ce Jacob [= Enbaqom] écrit de son écriture à lui le Gloria de la messe, le Credo, le Pater, l'Ave Maria, le Credo des Apôtres et le Salve Regina, et il les savait en latin aussi bien que moi ».. De plus, dans un manuscrit contenant des traductions d'Enbaqom (BL. or. 743), on a relevé des mots italiens, voire plus précisément vénitiens, mêlés à des mots portugaisIl y avait eu des Vénitiens en Éthiopie depuis le règne de David I (début du ). Le religieux et artiste Niccolò Brancaleone y vécut du début des années 1480 jusqu'à sa mort. L'ambassade franciscaine envoyée de Jérusalem à la cour de l'empereur Eskender en 1482 n'y trouva pas moins d'une quinzaine d'Italiens, certains y séjournant depuis vingt-cinq ans : ils venaient y « chercher des joyaux et des pierres précieuses », et l'empereur les empêchait de repartir (cf. Francesco Suriano, Trattato di Terra Santa e dell'Oriente, éd. Girolamo Golubovich, Milan, 1900).. Quant à la connaissance de l'hébreu, du syriaque et de l'arménien que lui attribue aussi le Gädl, on n'a pas de documentation à ce sujet.

Voici les traductions qu'on lui connaît avec certitude : une traduction de l'arabe au guèze du commentaire de Jean Chrysostome sur lÉpître aux Hébreux (trente-quatre homélies), réalisée en 1523 avec un collaborateur nommé « Michel l'Égyptien », probablement un moine de l'entourage du Métropolite MarqosIls ont peut-être utilisé la traduction du grec à l'arabe réalisée au par le chrétien melkite d'Antioche Abdallah ibn al-Fadl al-Antaki. ; une traduction en guèze d'une version arabe du roman Barlaam et Joasaph (due à un certain Bar Șaumā ibn Abū 'l-Farağ, non autrement connu), effectuée en 1553 sur la commande de l'empereur Gälāwdēwos ; une traduction de l'arabe au guèze de la chronologie historique de l'Égyptien chrétien du Ibn al-Rāhib, effectuée (ou achevée), d'après le colophon du manuscrit de la British Library, sous le règne de Sarsa Dengel (donc après février 563) ; une traduction de l'arabe au copte, puis du copte au guèze, de lApocalypse de saint Jean, non datéeLe Père Francisco Álvares écrit qu'Enbaqom avait traduit l'Évangile de saint Jean. Il s'agit peut-être de sa part d'une inexactitude. La traduction en copte a peut-être été faite pour le compte du Métropolite Marqos, qui en avait besoin pour sa liturgie. ; un ensemble de textes liturgiques et exégétiques contenus dans le manuscrit BL or. 743, qui date du , mais dont une note indique que ce sont des textes traduits de l'arabe en guèze par Enbaqom.