L’incident des auto-immolations de la place Tian'anmen a eu lieu le , à la veille du Nouvel An chinois, place Tian'anmen au centre de Pékin. Cet incident est controversé : les sources provenant du gouvernement chinois ont annoncé que les cinq personnes qui ont essayé de s’immoler étaient pratiquants de Falun Gong, une discipline spirituelle qui est interdite et réprimée en Chine continentale. Les sources de Falun Gong contestent cette affirmation en soulignant que leurs enseignements interdisent toute violence ou suicide. Plusieurs journalistes et universitaires occidentaux ont également noté des incohérences dans la version du gouvernement chinois de l'incident qui ont conduit beaucoup parmi eux à croire à une mise en scène du gouvernement chinois pour discréditer le Falun Gong et retourner l’opinion publique contre cette pratique.
Selon les médias d'état chinois, sept personnes sont venues à Pékin depuis la province du Henan. Cinq d'entre elles ont tenté de s'immoler. L'une d’eux, Liu Chunling, est décédée sur place dans des circonstances controversées, tandis que sa fille de douze ans, Liu Siying, est morte à l'hôpital presque un mois plus tard, également dans des circonstances mystérieuses. Trois des cinq personnes qui se sont immolées ont survécu, deux autres des sept personnes ont été arrêtées avant de le faire. L'incident a été couvert par les médias internationaux, et une émission spéciale a été diffusée en Chine une semaine plus tard par la chaîne nationale d’état CCTV. Dans les médias chinois, l'incident a été utilisé comme preuve du « danger » de Falun Gong et pour légitimer la campagne de répression.
La version officielle de l’incident des événements a été rapidement mise en doute. Deux semaines après les auto-immolations, le Washington Post a publié les résultats de l’enquête sur l'identité des auto-immolés, prouvant qu’au moins deux des personnes décédées n’étaient pas pratiquantes de Falun Gong et que « personne ne les a jamais vu pratiquer le Falun Gong ».» D'autres preuves présentées par des journalistes et observateurs internationaux suggèrent que les autorités chinoises étaient au courant à l’avance des auto-immolations.
Human Rights Watch a noté que l'incident était parmi l'un des plus difficiles à couvrir pour les journalistes à Pékin à cause du manque d'information indépendante. Seuls les journalistes des médias d’état chinois ont pu approcher les victimes des auto-immolations. Ni les médias internationaux, ni même les membres de leur famille n’ont eu le droit de les contacter. Une grande variété d'opinions et d'interprétations de l’incident est apparue : l'événement a pu être une mis en scène par le gouvernement pour discréditer le Falun Gong ; les immolés auraient pu être de tout « nouveaux » pratiquants de Falun Gong, etc.
La campagne de propagande d'état qui a suivi l'événement a changé l’opinion favorable des Chinois envers le Falun Gong. Comme l’a noté le magazine Time, de nombreux chinois trouvaient que le Falun Gong ne représentait pas de menace réelle, et que la répression de l'Etat était allée trop loin. Toutefois, après les auto-immolations, la campagne médiatique contre le mouvement a pris une très grande ampleur. Des affiches, des tracts et des vidéos détaillant les présumés effets néfastes de Falun Gong ont été émis, et des classes régulières anti-Falun Gong ont été introduites dans les programmes scolaires. CNN a comparé cette propagande d’état chinois à des campagnes du passé, telles que celles menées pendant la guerre de Corée ou la révolution culturelle. L'année suivant l'incident, le nombre de cas d’emprisonnement, de torture et de décès de pratiquants de Falun Gong en détention a considérablement augmenté.
Contexte
vignette|droite|200px|En , les pratiquants de Falun Gong manifestent pacifiquement en face du Bureau central des pétitions à côté du quartier gouvernemental de Zhongnanhai à Pékin. Ils demandent à mettre fin à leur harcèlement par les autorités chinoises. Peu de temps après, une persécution à l'échelle nationale a été lancée.
Falun Gong, également appelé Falun Dafa, est une forme de discipline spirituelle du Qi Gong qui réunit la pratique d'exercices et de méditation avec une philosophie morale basée sur les traditions bouddhiste et taoïste. La méthode a été présentée en public au printemps 1992 dans le nord-est de la Chine, et à la fin des années 1990 elle compte des dizaines de millions de pratiquants. Le Falun Gong bénéficie d'abord de l’approbation officielle et du soutien des organismes gouvernementaux chinois. Cependant, au milieu des années 1990, les autorités chinoises essayent de contrôler la croissance des pratiques de Qi Gong, en adoptant des exigences plus strictes envers ses diverses formes pratiquées dans le pays. En 1996, le Falun Gong est de plus en plus critiqué et sujet de surveillance de l'appareil de sécurité chinois.
Le , plus de dix mille pratiquants de Falun Gong se rassemblent en face du Bureau central des pétitions situé à côté du quartier gouvernemental et siège du Parti communiste chinois de Zhongnanhai à Pékin. Ils demandent une reconnaissance juridique. Le soir même, Jiang Zemin, alors chef du Parti communiste, prend la décision d'éradiquer le Falun Gong. Le , sous la direction de Jiang, un groupe spécial est créé au sein du Comité central du parti pour mettre en œuvre la répression. Par la suite, une organisation nommée Bureau 610 est créée pour assurer la coordination quotidienne de la couverture médiatique de la campagne anti-Falun Gong par les médias d’État, ainsi que pour superviser d'autres organes de l'État-Parti, incluant les tribunaux et les organismes de sécurité. Le , le Comité central du Parti communiste émet un document interdisant la pratique du Falun Gong. Le lendemain même, des centaines de pratiquants sont arrêtés par les forces de sécurité.
La place Tian'anmen – lieu de plusieurs grandes manifestations historiques – est l'un des principaux endroits où les pratiquants de Falun Gong ont protesté contre la répression. Ces protestations se présentaient comme des « appels » pacifiques effectués habituellement sous forme de déploiement de bannières ou de « sit-in » de méditation. Durant le seul jour du , sept cents pratiquants de Falun Gong sont arrêtés lors d'une manifestation sur cette place.
Les autorités chinoises ont mené un combat tout au long des premières années de la répression pour retourner l'opinion publique contre le Falun Gong. Cependant, la campagne a suscité les critiques d'un large spectre de la société chinoise - certains commentateurs faisant même des comparaisons avec la révolution culturelle et le traitement des juifs en Allemagne nazie. Selon Human Rights Watch, « la frustration du leadership à la suite de l'échec de ses efforts pour démanteler rapidement et complètement le Falun Gong se reflétait dans sa campagne médiatique. » Fin 2000, les médias d'État admettent que le Falun Gong continue à organiser des manifestations en défiant l’interdiction, et proclament que « les grandes masses populaires devraient comprendre la durée, la complexité et la férocité de notre bataille contre le Falun Gong ». Début , les autorités chinoises lancent une nouvelle vague de propagande pour discréditer le Falun Gong.
L’incident Le , à la veille du Nouvel An chinois, cinq personnes se versent de l'essence sur leurs vêtements et s'immolent par le feu place Tia'nanmen.
Une équipe de tournage de CNN, qui effectuait sur place une visite de routine pour filmer une possible manifestation du Falun Gong, remarque un homme assis près du monument aux Héros du peuple au centre de la place. Il se verse de l'essence sur lui-même et y met le feu. Les policiers s'approchent rapidement en grand nombre et éteignent les flammes. Peu de temps après, quatre autres personnes s'immolent sur la place. L'une des quatre personnes, un homme, est arrêté et emmené dans un fourgon de police.
Selon les journalistes de la CNN présents sur place, il n’y avait pas d’enfant parmi les immolés. Cela ne correspond pas aux rapports ultérieurs des médias officiels, qui déclareront qu'il y avait une fillette de douze ans. L’équipe de CNN commence à filmer l’incident, mais est rapidement interrompue par la police militaire, qui arrête les journalistes et confisque leur caméra. Les policiers éteignent alors les flammes sur les vêtements des quatre autres personnes. Un fourgon de police arrive pour emmener l'homme grièvement brûlé, et deux ambulances arrivent presque 25 minutes plus tard pour emmener les quatre autres. La place est complètement fermée, et des mesures de sécurité très sévèrement appliquées le lendemain, jour le plus important des fêtes traditionnelles chinoises. Les policiers contrôlent l'accès du public à la place pour les célébrations du Nouvel An, avec des extincteurs à portée de la main, et empêchent les pratiquants de Falun Gong de déployer leurs bannières.
Une des immolés, Liu Chunling, serait morte sur place. Presque deux mois plus tard, le , les médias d'état annoncent la mort de Liu Siying qui, selon ces médias, avait été hospitalisée avec de graves brûlures. Les trois autres auraient été « sévèrement défigurés ». Pékin a refusé les demandes de journalistes occidentaux d’interviewer les survivants, et seules CCTV et l’agence de presse Chine Nouvelle (Xinhua) ont été autorisées à parler à leurs familles ou leurs collègues.
Couverture par les médias chinois L’agence Xinhua a diffusé les détails des auto-immolations aux médias étrangers seulement 2 heures après l'incident. Le , une semaine plus tard, Xinhua a distribué un communiqué complet en réponse à d'autres reportages des médias sur l'incident. Ian Johnson du Wall Street Journal était sceptique à cause de la rapidité avec laquelle cet événement a été couvert. Il a observé que les médias d'état « ont rapporté le décès de la victime avec un empressement inhabituel, ce qui impliquait soit que le décès en question avait eu lieu avant le moment annoncé, soit que les médias, par ailleurs prudents, avaient reçu l’approbation des plus hautes instances pour lancer les rapports électroniques et les communiqués télévisés. Les informations locales de 19 h, par exemple, présentaient déjà un reportage vidéo sur Changde, la ville natale de M. Tan, une petite ville de la province du Hunan. La plupart des reportages du soir sont examinés à midi, l’émission quotidienne diffuse donc rarement des reportages le jour même, encore moins lorsqu’un événement s’est produit à midi et nécessite des informations transmises par satellite provenant de régions du pays relativement éloignées. »
Le , une semaine après le Nouvel an chinois, quand les familles sont rassemblées, beaucoup étaient branchées après le repas sur l’émission télévisée d’informations « Focus » qui a présenté une édition spéciale de 30 minutes contenant la version officielle de l’incident. CCTV a diffusé des images de cinq personnes en flammes qui ont été prises, selon CCTV, par des caméras de surveillance placées à proximité des victimes.