thumb|220px|Buste du , un des initiateurs du philoséfaradisme, à Madrid par le sculpteur Miquel Blay (1866-1936).

Le philoséfaradisme (en espagnol : filosefardismo) est un concept idéologique et un mouvement d'opinion qui émerge en Espagne au milieu du et qui revendique l'héritage juif de l'Espagne, représenté par les descendants des Juifs séfarades expulsés en 1492 par les Rois catholiques. Ce mouvement vise en outre à se rapprocher de ces Juifs dispersés tout autour du bassin méditerranéen et à les réintégrer dans la culture espagnole et en leur accordant même la nationalité espagnole.

Historique La naissance du philoséfaradisme Face à l'antijudaïsme des milieux conservateurs, des carlistes et des catholiques, le philoséfaradisme surgit au milieu du parmi les milieux libéraux, qui considèrent que l'Inquisition espagnole et l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492 sont la cause de tous les maux qui ont affligé l'Espagne. À cette époque, plusieurs livres présentent de façon positive la présence des Juifs dans les Espagnes médiévales, notamment Historia de los judíos de España: Adolfo de Castro: Historia de los judíos de España; 1847; réédition: Kessinger Pub Co; 2010; (Histoire des Juifs d'Espagne), publié en 1847 par Adolfo de Castro. Dans ce livre, l'auteur y exalte la culture juive médiévale espagnole et condamne la persécution des conversos par l'Inquisition et l'expulsion des juifs en 1492, qu'il attribue au roi Ferdinand II d'Aragon et non à la reine Isabelle de Castille, idée qui avait déjà été soutenue par les libéraux au cours des débats des Cortes de Cadix. Cependant, dans une œuvre ultérieure datée de 1865, intitulée Vida de Niños célebres (Vie des enfants célèbres), Castro considère comme prouvé le prétendu meurtre rituel d'un enfant chrétien en 1491, connu sous le nom de Saint Enfant de La Guardia: Joseph Pérez: ‘’Los judíos en España’’; éditeur: Marcial Pons; Madrid; 2005; réédité en 2009; ; pages 291-292.

Plus important encore, est le livre d'José Amador de los Ríos Historia social, política y religiosa de los judíos de España y Portugal: Amador de los Ríos: Historia social, política y religiosa de los judíos de España y Portugal; impreta de T. Fortanet; Madrid; 1875; version numérique: site archive.org; PDF: (Histoire sociale, politique et religieuse des Juifs d'Espagne et du Portugal), publié en 1877, et qui corrige certaines positions anti-juives, qu'il avait tenues antérieurement dans son livre de 1848 Estudios históricos, políticos y literarios sobre los judíos en España (Études historiques, politiques et littéraires sur les Juifs en EspagneAmador de los Ríos: Études historiques, politiques et littéraires sur les Juifs en Espagne; traduction en français; éditeur: Imprimerie Administrative de Paul Dupont; Paris; 1861; réédité par : Hachette Livre BNF; 2012; . Amador de los Ríos, en tant que bon catholique, continue à maintenir la vision traditionnelle des Juifs en tant que peuple déicide et défend la réalité de l'affaire du Saint Enfant de La Guardia, ainsi que l'expulsion des Juifs pour sauvegarder l'unité spirituelle de la nation, mais condamne les massacres de juifs en 1391 ainsi que les activités de l'Inquisition, tout en reconnaissant qu'à l'époque de Philippe II, le monde se trouvait « dans une terrible gestation de la marche philosophique de l'esprit humain: Joseph Pérez: ‘’Los judíos en España’’; éditeur: Marcial Pons; Madrid; 2005; réédité en 2009; ; page 21. Benito Pérez Galdós dans son roman Gloria: Benito Pérez Galdós: Gloria; réédition: Catedra; 2011; publié en 1877, est plus clairement philosémite, quand il exalte le protagoniste juif Daniel Monzón, tout en décrivant sa mère comme l'incarnation du « fanatisme de la rue ».

La découverte des Séfarades L'un des premiers contacts des Espagnols avec les descendants des Juifs expulsés en 1492, et qui ont gardé comme langue le castillan médiéval et leurs coutumes, se produit pendant la guerre d'Afrique. En février 1860, les forces espagnoles débarquent sur les côtes du Maroc sous le commandement du général O'Donnell et sont reçues avec joie et dans un castillan assez recherché par les Juifs de Tétouan, obligés de fuir leur ville, après que leurs biens euent été pillés et leur quartier assailli par les Musulmans, causant des dizaines de victimes. « La surprise fut énorme. Les Séfarades ont accueilli les Espagnols comme des libérateurs. Ils ont vu en eux comme des compatriotes qui pourraient les faire sortir de la pauvreté dans laquelle beaucoup d'entre eux avaient sombré », raconte Joseph Pérez. Ces faits sont bientôt connus dans la péninsule grâce à la publication en 1859 du Diario de un testigo de la guerra de África Pedro Antonio de Alarcón : Diario de un testigo de la Guerra de África. Ilustrado con vistas de batallas, de ciudades y paisajes, tipos, trajes y monumentos, con el retrato del autor y de los principales personajes, copiados de fotografías y croquis ejecutados en el mismo teatro de; éditeur: Encuadernación de biblioteca; 1859 (Journal d'un témoin de la guerre d'Afrique) de Pedro Antonio de Alarcón, malgré l'antisémitisme de son auteur, qui traite les Juifs de Tétouan de « race parasite, de troupeau déshérité et maudit Gonzalo Álvarez Chillida : ‘’El Antisemitismo en España. La imagen del judío (1812-2002)’’; éditeur: Marcial Pons; Madrid; 2002 ; ; pages: 126, et le roman Aita Tettauen Benito Pérez Galdós : ‘’Aita Tettauen’’; réédité par : Librería y Casa Editorial Hernando; Madrid; 1954 de Benito Pérez Galdós Joseph Pérez : ‘’Los judíos en España’’; éditeur: Marcial Pons; Madrid; 2005; réédité en 2009; ; page 296 ».

En 1862, le gouvernement espagnol donne l'ordre d'évacuer Tétouan et laisse sur place un consul pour maintenir des relations étroites avec la communauté juive. Un petit nombre de Juifs quittent alors Tétouan et s'installent à Ceuta et dans certaines villes d'Andalousie, où ils sont bien accueillis. À Tétouan, le gouvernement espagnol fait relativement peu pour eux. L'aide principale provient de l'Alliance israélite universelle, une association juive caritative française, qui fonde plusieurs écoles, où l'enseignement se déroule en français. D'après Joseph Pérez, cette action de l'Alliance israélite universelle, ajoutée au fait que la grande majorité du Maroc devient protectorat français, explique que « au , la très grande majorité des Séfarades du Maroc est francophone, si ce n'est citoyens français et que peu d'entre eux se souviennent de leurs origines hispaniques Joseph Pérez : ‘’Los judíos en España’’; éditeur: Marcial Pons; Madrid; 2005; réédité en 2009; ; pages 296-297 ».

Une des premières institutions espagnoles à s'occuper des Séfarades et à revendiquer l'héritage juif est le Institución Libre de Enseñanza (Institution libre d'enseignement) qui noue des contacts avec les communautés séfarades et qui dans son magazine publie des articles critiquant l'Inquisition et l'expulsion des Juifs en 1492. Cette nouvelle vision du rôle des Juifs dans le passé espagnol, se reflète dans l'Historia de EspañaRafael Altamira : Histoire d'Espagne; traduction en français; éditeur: Armand Colin; 1956 (1900-1911) de Rafael Altamira, un des membres les plus prestigieux de l'institution. Altamira démystifie également certains préjugés à l'égard des Juifs, comme le meurtre rituel du Saint Enfant de La Guardia Gonzalo Álvarez Chillida et Ricardo Izquierdo Benito : El antisemitismo moderno llega a España: el Affaire Dreyfus; éditeur: Ediciones de la Universidad de Castilla-La Mancha; Cuenca; 2007; ; pages: 169-170.

L'Espagne tarde à se soucier des Juifs de la diaspora espagnole. Après les pogroms antisémites qui se déroulent dans les Balkans et en Russie au cours des deux dernières décennies du , l'ambassadeur d'Espagne à Constantinople informe le gouvernement de Madrid de l'existence dans l'Empire ottoman de nombreuses communautés séfarades qui parlent encore le castillan, mettant l'accent sur celle de Salonique et celle de la capitale. L'ambassadeur, le comte de Rascón, suggère que le gouvernement devrait accueillir en Espagne, les Juifs séfarades qui désirent fuir et de maintenir un contact permanent avec ceux qui désirent continuer à vivre dans les Balkans et au Moyen-Orient en lançant une politique d'approche culturelle. Il propose également d'établir « des lignes de bateaux à vapeur entre Séville et Odessa, sur le modèle des chemins de fer anglais et français », et de créer des instituts d'enseignement secondaire à Salonique et à Constantinople. Le comte de Rascón conclut que « ce sera l'Espagne en Orient, un des moyens les plus rapides d'accroitre ses relations commerciales et d'étendre son influence ». Finalement, très peu de Juifs sont partis pour l'Espagne, une des raisons majeures étant les frais de voyage que le gouvernement espagnol n'est pas prêt à payer Joseph Pérez : ‘’Los judíos en España’’; éditeur: Marcial Pons; Madrid; 2005; réédité en 2009; ; pages 298-299.

La campagne proséfarade du docteur Pulido Avec le rapport du comte de Rascón de 1881, le gouvernement espagnol sait qu'il n'y a pas seulement des Juifs séfarades en Afrique du Nord, mais que la grande majorité vit dans les territoires de l'Empire ottoman. Cette information est connue du grand public grâce à un article publié dans le journal El Liberal par le . Pulido réalise un voyage pendant l'été 1883 sur le Danube et en Europe de l'Est au cours duquel, et à sa grande surprise, il rencontre plusieurs Juifs parlant le castillan, qui l'informent de l'existence de communautés séfarades importantes en Serbie, Bulgarie et Roumanie, nouvellement indépendantes de l'Empire ottoman et en Turquie elle-même: Joseph Pérez: ‘’Los judíos en España’’; éditeur: Marcial Pons; Madrid; 2005; réédité en 2009; ; pages 300 : Gonzalo Álvarez Chillida: ‘’El Antisemitismo en España. La imagen del judío (1812-2002)’’; éditeur: Marcial Pons; Madrid; 2002; ; page: 261.

Par la suite, le Pulido, qui a été nommé sénateur, initie une campagne intense en faveur du rapprochement avec les Séfarades, en collaboration avec le rabbin de Bucarest Haim Enrique Bejarano. En 1903, il présente au sénat une proposition de nommer des consuls dans les grandes villes des Balkans afin de répondre à l'attente des Séfarades, d'ouvrir des écoles en castillan et d'établir des relations commerciales avec ces communautés. Pour soutenir ses propositions, il publie des articles dans la presse, qui seront ensuite rassemblés dans un livre intitulé Intereses nacionales. Los judíos españoles y el idioma castellano: Ángel Fernández Pulido: Intereses nacionales. Los judíos españoles y el idioma castellano; réédité par : Sucesores de Rivadeneyra; 1992 (Intérêts nationaux. Les Juifs espagnols et la langue castillane), suivi en 1905 par un autre livre Intereses de España. Españoles sin Patria y la Raza Sefardí: Ángel Fernández Pulido: Intereses de España. Españoles sin Patria y la Raza Sefardí; réédité par : Kessinger Pub Co; 2010; (Les intérêts de l'Espagne. Les Espagnols sans la patrie et la race séfarade), dans lequel il est proposé de « reconquérir le peuple judéo-espagnol », mais pas son retour massif en Espagne qui serait une « bêtise ».

Pulido n'est pas exempt d'antijudaïsme quand il dit que les Séfarades sont supérieurs aux Juifs ashkénazes, qu'il considère comme « étant aujourd'hui le plus souvent dégénérés et mesquins ». Cette différenciation est essentielle car « depuis lors, on distinguera en Espagne les Séfarades des autres Juifs, en arrivant même à donner dans une forme de philoséfaradisme antisémite : Gonzalo Álvarez Chillida: ‘’El Antisemitismo en España. La imagen del judío (1812-2002)’’; éditeur: Marcial Pons; Madrid; 2002; ; page: 261-263 : Rappelez-vous que ces Séfarades ont été considérés pendant des siècles comme une sorte d'aristocratie juive. ».