La technique de l'imprimerie à caractères mobiles est utilisée en Extrême-Orient depuis le , avec l'invention de Bi Sheng de caractères en argile. Elle évolue ensuite vers des caractères en métal, plus résistants. Son arrivée en Europe coïncide avec l'invention de la presse par Johannes Gutenberg vers 1454 et fut accueillie dans le monde arabo-musulman, où la copie de manuscrits occupait une place fondamentale, à la fois religieuse, culturelle et économique, soit avec une grande indifférence, soit avec hostilité. Le premier développement des impressions en langue et caractères arabes se fit donc en Europe occidentale, et dans l'Empire ottoman cette technique ne fut longtemps utilisée que par les non-musulmans (d'abord les Juifs, puis les chrétiens du Proche-Orient).
Antécédents
Le monde arabo-musulman du Moyen Âge semble avoir assez tôt connu la reproduction d'images (qui peuvent être des textes, ou en contenir) par xylographie, technique attestée en Chine depuis le . Selon la légende, durant le règne des Abbassides, le secret de la fabrication du papier dans le monde musulman est obtenu à Samarcande, dans l'actuelle Ouzbékistan, de deux Hans, faits prisonniers lors de la bataille de Talas en 751Silim Quraishi, « A survey of the development of papermaking in Islamic Countries », Bookbinder, 1989 (3), .. L'historien américain Richard W. Bulliet a interprété un texte du poète iranien Abū Dulaf al-Kharazjī (floruit autour de 950) comme décrivant une technique de ce genre avec une matrice appelée en arabe Ṭarsh Richard W. Bulliet, « Medieval Arabic Ṭarsh : A forgotten Chapter in the History of Printing », Journal of the American Oriental Society, vol. 107, n° 3, 1987, 427-438.. Des feuilles avec des textes imprimés de cette façon étaient utilisées comme amulettes, notamment en Égypte : on en conserve une soixantaine de spécimens médiévaux dans les musées et bibliothèques à travers le mondeKarl R. Schaefer, Enigmatic Charms : Medieval Arabic Block Printed Amulets in American and European Libraries and Museums, Leyde-Boston, E. J. Brill, 2006.. Cependant cette technique ne pouvait avoir qu'un impact limité pour la diffusion de textes.
Quant à l'imprimerie à caractères mobiles telle qu'utilisée en Europe occidentale par Johannes Gutenberg ou auparavant en Chine et Corée, des édits des sultans ottomans Bajazed II en 1485 et Selim en 1515 en interdirent l'usage pour les textes en caractères arabesCette interdiction ne portait pas sur les autres écritures : des Juifs introduisirent l'imprimerie en caractères hébreux dans l'Empire ottoman dès 1493 (d'abord à Thessalonique, puis à Constantinople où une Bible hébraïque fut imprimée en 1503).. Les premiers livres imprimés dans ces caractères le furent en Italie.
Lettres arabes en gravures La première fois que l'alphabet arabe apparaît dans un livre imprimé selon la technique de Gutenberg, c'est dans un ouvrage réalisé à Mayence en février 1486 () par l'artiste d'origine hollandaise Erhard Reuwich : la Peregrinatio in Terram Sanctam, racontant le pèlerinage à Jérusalem et au Sinaï effectué en 1483/84 par Bernhard von Breydenbach, doyen du chapitre de la cathédrale de cette ville. Ce livre est célèbre pour les splendides gravures dont il est orné, parmi lesquelles la reproduction en tableaux de six alphabets orientaux (arabe, hébreu, grec, syriaque, copte et guèze) avec la prononciation des lettres. Il fut plusieurs fois réédité (à Lyon en 1489/90). Mais il s'agit donc de gravure sur bois et non de caractères d'imprimerie en plomb. De même, il y a une inscription arabe reproduite dans une gravure de l'édition de lHypnerotomachia Poliphili d'Alde Manuce (Venise, 1499), et un tableau de l'alphabet arabe (graphie maghrébine) dans l'ouvrage intitulé Arte para ligeramente saber la lengua arábiga de l'hiéronymite espagnol Pedro de Alcalá (imprimé à Grenade en 1505 par Juan Varela de Salamanque). En France, une planche originale avec l'alphabet arabe apparaît pour la première fois dans le Champfleury, traité de typographie de Geoffroy Tory (Paris, 1529).
Les premiers textes imprimés Le premier livre imprimé en langue et caractères arabes connu et conservé jusqu'à nos jours fut réalisé dans la ville de Fano (États de l'Église), en 1514, par un imprimeur vénitien du nom de Gregorio de' Gregori. C'est un livre d'heures canoniales de rite byzantin melkite intitulé Kitāb Ṣalāt al-Sawā'ī bi-Hasāb Ṭaqs al-Kanīsat al-Iskandariyat (Livre des prières des heures selon la liturgie de l'Église d'Alexandrie). L'ouvrage comprend 118 feuillets, et le texte est entièrement en arabe, imprimé en rouge et noir. Les caractères sont quelque peu mal formés, les ligatures imparfaites et les points diacritiques parfois mal placés ou empâtés. Sur le dernier feuillet, le colophon donne des précisions : « par Maître Gregorio de la maison des Gregori de Venise, approuvé par le pape Léon X, achevé d'imprimer le à Fano »Selon Miroslav Krek (« The Enigma of the First Arabic Book Printed from Movable Types », Journal of Near Eastern Studies, vol. 38, 1970, 203-212), la localisation à Fano est sans doute fictive : le livre a dû être imprimé à Venise. En effet, l'imprimeur Democrito Terracino avait obtenu dans cette dernière ville, en 1498, une exclusivité de vingt-cinq ans pour l'impression de textes « en arabe, syriaque, arménien, indien (c'est-à-dire guèze) et autres langues barbaresques », dont d'ailleurs il ne fit jamais usage pour aucune de ces langues.. Cette réalisation est contemporaine du cinquième concile du Latran (mai 1512-mars 1517), où l'on célébra des messes dans différentes langues orientales pour encourager l'union des Églises avec RomeEn 1513, le chanoine allemand Johannes Potken imprima également à Rome un psautier en guèze (avec les caractères spéciaux), première impression jamais réalisée dans cette langue.. On ne connaît pas plus de dix exemplaires de cette édition dans le monde.
Il y eut ensuite, à Gênes en 1516, la sortie de presse d'un psautier in-folio en cinq langues : hébreu, grec, arabe, « chaldéen » (c'est-à-dire judéo-araméen) et latin. C'était l'œuvre du dominicain orientaliste (et évêque du Nebbio) Agostino Giustiniani, qui avait le projet d'une Bible polyglotte. Il s'assura la collaboration du typographe et graveur de caractères milanais Pietro Paolo Porro, et l'impression se fit dans la maison de Nicolò Giustiniani, frère d'Agostino. Les caractères arabes, de type maghrébin, correspondaient à ceux qui apparaissaient dans les échanges entre les Génois et le Maroc. Mais la qualité, tant philologique que typographique, du texte arabe laisse fortement à désirerSelon Camille Aboussouan (« À Grenade et à Gênes, au , les premiers pas de l'imprimerie arabe », in Le livre et le Liban jusqu'à 1900, Paris, UNESCO, 1982, 112-113), ce psautier a été un travail de longue durée, et la fonte des caractères arabes a été faite plusieurs années avant 1516..
Le troisième livre connu imprimé en caractères arabes fut le « Coran vénitien » des imprimeurs Paganino et Alessandro PaganiniLe père et le fils ; le père Paganino originaire de Brescia et actif à Venise à partir de 1483 environ, et également à Brescia, Salò et Toscolano.. Cette édition a longtemps été considérée comme perdue, voire légendaire, jusqu'à ce qu'un exemplaire en soit retrouvé récemment dans la bibliothèque franciscaine de San Michele in Isola à VeniseAngela Nuovo, « Il Corano arabo ritrovato », La Bibliofilia, vol. 89, 1987, 237-271. Auparavant, on avait le témoignage formel de Teseo Ambrogio degli Albonesi, qui dans son Introductio in Chaldaicam linguam, Syriacam, atque Armenicam et decem alias linguas (Pavie, 1539) parle de cette édition dont il possédait un exemplaire, et qui connaissait personnellement Alessandro Paganini, à qui il racheta ses caractères arabes pour le compte de Guillaume Postel. Il se trouve que l'exemplaire retrouvé est celui de Teseo et porte son nom.. Ce Coran a été imprimé à Venise en 1537 ou 1538. Dans l'atmosphère de l'Italie de l'époque, une telle édition était susceptible d'être hautement controversée ; de fait, il n'est pas étonnant qu'elle ait rapidement disparu, et que le seul contemporain qui en parleIl est aussi question du « Coran vénitien » dans le Colloquium heptaplomeres de rebus sublimium arcanis abditis, texte de la fin du , traditionnellement attribué à Jean Bodin : « [...] quand un certain marchand de cette cité [Venise] fit imprimer le Coran dans cette cité [Venise] et l'emporta à Constantinople, il fut condamné à mort. Et si un ambassadeur des Vénitiens, allié par traité au souverain des Turcs, n'avait pas plaidé l'ignorance pour l'imprimeur, comme le texte était farci d'erreurs, l'homme aurait été mis à mort. Et il ne s'en tira pas sans que les exemplaires du livre soient brûlés et sa main droite coupée ». Voir Hartmut Bobzin, « Jean Bodin über den Venezianer Korandruck von 1537/38 », Wiener Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes, vol. 81, 1991, 95-105., l'orientaliste Teseo Ambrogio degli Albonesi, ait été le possesseur de l'unique exemplaire qu'on ait retrouvéSelon Giovanni Bernardo De Rossi (De Corano Arabico Venetiis Paganini typis impresso, Parme, 1805), les exemplaires imprimés furent brûlés sur l'ordre du pape. Mais il ne semble pas qu'un tel autodafé soit attesté par des documents d'époque. L'objectif des Paganini était sans doute simplement de vendre cette édition dans l'Empire ottoman, mais il n'y a aucune trace d'exportation du livre en territoire musulman..
En 1538, Guillaume Postel, revenu de son premier voyage en Orient via Venise, fut chargé de l'enseignement des langues orientales au Collège des lecteurs royaux à Paris. Il publia en mars de cette année un livre sur les écritures orientales intitulé Linguarum duodecim characteribus differentium alphabeta. Introductio ac legendi modus longe facillimusCet ouvrage était largement inspiré de celui que préparait Teseo Ambrogio degli Albonesi, que celui-ci lui avait montré à Venise pendant l'été 1537, mais qui n'était pas encore publié. Teseo reprocha à Postel son indélicatesse. ; les alphabets y étaient reproduits sous forme de « sculptæ tabulæ », et les lettres arabes étaient d'ailleurs complètement illisibles. Par une lettre datée du suivant, Postel demande à Teseo Ambrogio degli Albonesi de lui procurer des poinçons ou des matrices de caractères arabes, qui lui permettent, dans la période suivante (date incertaine), de publier sa Grammatica arabica avec les lettres arabes imprimées, non plus par « sculptæ tabulæ », mais par « typi » (Paris, Pierre Gromors, entre août 1538 et 1542).
Les imprimeries romaines de la seconde moitié du