vignette|Page tapis du Codex de Léningrad.
L’Enluminure juive désigne l'art de décorer les livres dans la culture juive. Cet art suit le plus souvent les traditions propres à l'enluminure de chaque région et de chaque civilisation. Cependant, plusieurs caractères distinguent l'enluminure juive des autres dans les types de textes décorés, l'absence de lettrines décorées remplacées par des mots entiers en hébreu, l'usage de la et la rareté des représentations humaines. Toutes les cultures juives ont pratiqué la décoration des manuscrits, qu'elles soient orientales, séfarades ou ashkénazes.
Origines vignette|redresse|Portrait d'Ezra le scribe, folio 5r du Codex Amiatinus ().
Aucun ouvrage enluminé juif ne remonte avant le . Seuls quelques indices permettent de se faire une idée des premiers manuscrits juifs enluminés. Ainsi, les décorations retrouvées sur certaines anciennes synagogues analysées par les archéologues donnent des indications sur les éléments : les fresques de la Synagogue de Doura Europos auraient été ainsi inspirées d'illustrations de manuscrits bibliques.
De la même manière, certains manuscrits paléochrétiens tirent leurs inspirations pour les représentations liées à l'Ancien Testament d'éléments juifs comme la Genèse de Vienne, ou encore le Pentateuque de Tours. Dans ce dernier, Adam et Ève sont représentés habillés de peaux de bêtes et abrités dans une cabane que leur aurait construit Dieu, comme le rapporte le juif. Autre exemple, le Codex Amiatinus () contient une miniature représentant non pas un évangéliste mais Ezra le scribe, portant des phylactères juifs. Enfin, certains documents littéraires antiques mentionnent l'existence d'exemplaires de rouleaux de la Torah décorés de lettres d'or, comme la Lettre d'Aristée ()Encyclopaedia Judaica..
En dehors de ces rares indices, aucune preuve véritable n'atteste l'existence de manuscrits décorés à l'époque antique. Il faut attendre le en Orient puis le en Occident pour retrouver la trace des plus anciennes enluminures juives.
Principales caractéristiques L'enluminure juive a avant tout suivi la tradition des pays où elle a été produite. Ainsi, il ne peut être défini un style juif particulier, mais plusieurs caractéristiques communes peuvent être décelées :
les représentations figurées sont rares mais bien présentes. Certes le second commandement des Tables de la Loi interdit la confection d', mais à plusieurs périodes, des figures humaines sont représentées, comme en Allemagne aux . Les illustrations sont généralement consacrées à des épisodes bibliques tirés de commentaires midrashiques. C'est ainsi le cas de la scène d'Abraham jeté au feu des Chaldéens sur ordre du roi Nimrod, qui se retrouve dans la Haggadah dorée comme dans le Mahzor de Leipzig (BUL, Ms. 1102). L'iconographie possède ainsi quelques traits particuliers qui ne se retrouvent pas dans les manuscrits chrétiens de la même époque : les scènes de la Genèse ne contiennent ainsi jamais la représentation de Dieu mais simplement sa main ou des rayons, comme dans la Haggadah de Sarajevo ; l'absence de lettrine en début de phrase dans l'écriture de l’hébreu, en raison de l'absence de l'usage de la majuscule, contrairement aux langues européennes. Cela n'empêche pas l'usage de mots décorés, voire de versets entiers, comme dans les corans musulmans ; l'usage de petites écritures ou prenant des formes géométriques ou végétales pour servir à la décoration d'un texte principal central ou pour réaliser la décoration de pages tapis. Ces textes sont généralement issus de la tradition massorétiqueUne pratique d'écriture insolite : la micrographie hébraïque sur le site de l'exposition L'aventure des écritures de la BNF..
Différentes écoles à l'époque médiévale École orientale Les plus anciens exemples de manuscrits juifs orientaux remontent au et suivent généralement la tradition musulmane de cette époque. Tout comme les manuscrits du Coran, ils comportent des décorations géométriques et des entrelacs agrémentées de rinceaux et de palmettes, comme c'est le cas dans deux pages tapis d'un fragment de Pentateuque écrit en caractères arabes et conservé à la (Or.2540) Notice et reproduction du manuscrit sur le site de la .. Au cours des , des contours sombres et des fonds dorés sont ajoutés à ces décorations, comme le montre le codex de Léningrad. À partir du , la production de manuscrits hébreux décline au Proche-Orient au profit de manuscrits judéo-arabes. Les Juifs du Yémen perpétue cette tradition de manuscrits hébreux décorés du jusqu'à la fin du , comme le Pentateuque Or.2348 de la daté de 1469 Notice et reproduction du manuscrit sur le site de la ..
Parmi les types de manuscrits décorés, on trouve essentiellement des bibles, mais aussi des abécédaires pour enfants, des ou contrats de mariage, et quelques fragments de livres liturgiques ou scientifiques. Les plus belles bibles appartiennent généralement à la communauté karaïte de Palestine ou d'Égypte.
Les Juifs de Perse se rattachent à une autre tradition les rapprochant de la miniature de leur pays. À une époque plus tardive, au cours du , ils réalisent des manuscrits écrits en persan mais à partir de caractères hébreux et décorés de miniatures contenant de nombreuses scènes bibliques figurées suivant la tradition perse.
École juive espagnole et portugaise
Les manuscrits juifs enluminés sont une synthèse des influences orientales et occidentales. Les ouvrages subsistant, principalement des bibles, sont datés pour la plupart de la fin du Moyen Âge et d'après la Reconquista, mais montrent encore plusieurs signes de l'art oriental, tels que les pages tapis, la , une indication des décorées et des marges décorées indiquant la numérotation des versets.
« Une haggadah de la British Library, ms. Or. 2737, généralement située dans la première moitié du XIVe siècle en Castille (?)B. Narkiss, Hebrew illuminated manuscripts in the British Isles, 2. vol. : The Spanish and Portuguese manuscripts, Jérusalem - Londres, 1982, notice n° 9... comprend un cycle de 66 enluminures pleines pages sur fond de parchemin en réserve. Les scènes sont délimitées par des rinceaux détourés de rouge vif ou de violacé qui se terminent dans toute leur partie haute par des représentations d'architecture vivement colorées juxtaposant leurs tours, dômes, clochetons, gâbles et créneaux en un mélange de réminiscences mozarabes et d'influences gothiques. Tandis que les visages sont simplement dessinés à l'encre, les vêtements et le décor architecturé montrent des tons de rouge, d'orangé, de bleu terne et de vert, en une palette assez large ».vignette|Le livre sur la façon de rendre les couleurs, manuscrit en judéo-portugais sur l'art de l'enluminure (XV s.) Il existe le livre rare d'un enlumineur portugais du intitulé O livro de como se fazem as cores ( Le livre sur la fabrication de toutes les couleurs - de peinture pour l'enluminure), surnommé Le Livre des couleurs, écrit en judéo-portugais (langue portugaise aljamiado en caractères hébraïques) et issu d'une tradition remontant au moins au sur la façon de fabriquer des couleurs pour l'enluminure médiévale, à travers les procédés de fabrication et tempérances des pigments et des peintures. Le réceptaire portugais se trouve au confluent d'influences très diverses car le vocabulaire technique, noms d'ingrédients et d'ustensiles, est largement emprunté à l'arabe (alors déjà assimilé par la langue portugaise), et d'autres emprunts sont faits au français. Il s'agit d'une copie - possiblement par l'érudit et enlumineur marrane Abraao ibn Hayyim en 1462Matos DM. The Ms. Parma 1959 in the context of portuguese hebrew illumination. Doctoral dissertation. Universidade de Lisboa Faculdade de Letras: Instituto de História da Arte; 2011. - qui reste néanmoins le plus ancien texte portugais sur les couleurs de l'enluminure. Ce recueil de textes est aujourd'hui connu sous le nom de Ms. Parma 1959 (Parme, Italie, Biblioteca Palatina, MS 1959, folios 1r–20r). Ce traité médiéval décrit les principales étapes, les techniques et les ingrédients pour la production de matériaux de peinture, tels que l'or mosaïque, le minium, le vert-de-gris, les pigments de laque de bois du Brésil, la laque rouge, le vermillon, la colle de parchemin, etc. et donne également des indications sur les liants à utiliser pour produire les couleurs. L'ouvrage aidait probablement à la production de bibles hébraïques, « où la précision du texte aurait été illuminée par les couleurs décrites dans ce « livre sur toutes les couleurs de peinture » » mais également pour l'enluminure judéo-portugaise de tout autres manuscrits hébraïques ou non.
Parmi les plus anciens exemples de Bible, se trouvent une Bible exécutée à Burgos vers 1260 (Bibliothèque nationale d'Israël, 4°790) ou encore une Bible copiée à Tolède par Ḥayyim ben Israel en 1277 (Parme, Biblioteca Palatina, Cod. Parm. 2668).
Plusieurs haggadot sont par ailleurs conservées, mais leur datation et leur localisation est plus difficile car elles ne contiennent pas de colophon. Influencées par l'enluminure italienne ou française de l'époque, elles contiennent fréquemment des scènes illustrées en début d'ouvrage. C'est le cas de la haggadah dorée du ms sur le site de la ., exécutée dans la région de Barcelone vers 1320, ainsi que d'une autre très similaire (, Or.2884) Notice et reproduction du manuscrit sur le site de la . qui contiennent chacune des scènes de la Genèse. D'autres contiennent des scènes de l'Exode, comme la Haggadah de Rylands (, Ms.6) ou la Haggadah Kaufmann (Académie hongroise des sciences, Ms.A422), cette dernière étant la plus italianisante. La Haggadah de Sarajevo contient le cycle iconographique le plus complet, de la création du monde jusqu'à Josué. D'autres manuscrits contiennent des scènes liturgiques contemporaines, telles que la préparation de Pessah.
Parmi les écrits massorétiques réalisés dans la Péninsule Ibérique, majoritairement en Espagne, du au , plusieurs bibles (de la Bibliothèque nationale de France à Paris, la British Library à Londres) et des manuscrits (de la Bibliothèque municipale de Marseille et de l'ancienne collection Sassoon à l'Institut hébraïque des microfilms à Jérusalem) possèdent une ornementation reposant sur les lignes d'écriture de la massore, qui « s'évadent de leur tracé habituel et construisent formes et espaces, en tressant écriture et dessin ».
Parmi les autres types de manuscrits enluminés, se trouvent des livres de prières comme le Siddour (BNF, Hébreu 592), des ouvrages juridiques et philosophiques comme le Mishné Torah de Moïse Maïmonide, dont le Mishneh Torah de 1492 (, Harley 5698-99), mais aussi le Guide des égarés du même auteur (Bibliothèque royale (Danemark), Cod. Heb. 37) Page de présentation du manuscrit et lien vers sa reproduction sur le site de la KB.dk.. Il existe aussi plusieurs manuscrits scientifiques et notamment astronomique, domaine de prédilection des savants juifs espagnols à l'époque.
Les persécutions anti-juives de 1391 en Espagne détruisent sans doute un grand nombre de manuscrits et contribuent à la fermeture de plusieurs scriptoria. Pourtant, de nouveaux centres apparaissent ou se perpétuent à Séville, Berlanga ou encore La Corogne. Dans cette dernière ville, la Première Bible de Kennicott (Bibliothèque Bodléienne, Kennicott 1) Site consacré à la bible de Kennicott. a été copiée et peinte en 1476 et le colophon donne le nom du copiste et de l'enlumineur. C'est surtout au Portugal que se trouvent les scriptoria les plus importants au , et surtout à Lisbonne. Là est produite la Bible dite de Lisbonne de 1482 (, Or.2626-28) ou encore la Bible de la Société hispanique d'Amérique à New York (B.241). L'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492 puis du Portugal en 1497 met fin définitivement à l'enluminure juive espagnole, mais contribue à sa propagation et son influence sur la décoration des manuscrits en Italie, Turquie, Tunisie et jusqu'au Yémen.
École juive gothique en France