L’Ordre opérationnel n° 00447 du NKVD (in extenso : Ordre opérationnel du Commissariat du peuple aux Affaires intérieures de l'URSS n° 00447 « Sur l'opération de répression des ex-koulaks, des criminels et autres éléments antisoviétiques », brièvement aussi nommée opération koulaks) est un Ordre très secret émis le par le NKVD, qui joue le rôle de ministère de l'intérieur de l'URSS. Sur la base de cet Ordre, de personnes ont été arrêtées, dont entre ont été fusillées, le reste dirigé vers les camps du Goulag. À cette occasion, les quotas fixés à l'origine selon les régions — personnes devaient être arrêtées, dont devaient être fusillées — ont été multipliés par plusieurs unités. C'est ainsi que cela devint la plus grosse opération de masse de la Grande TerreurIl semble régner une assez grande incertitude sur tous ces chiffres, même parmi les experts.
L'Ordre secret n'a été publié qu'en 1992. Les sources trouvées depuis au sujet de sa préparation et de sa mise en œuvre mettent en évidence que le gouvernement de l'Union soviétique ou la direction de son Parti communiste a directement ordonné et conduit le massacre.
En même temps, il faut réviser l'idée régnant jusqu'à peu, selon laquelle la Grande Terreur aurait essentiellement visé des élites sociales. Car contrairement aux parodies publiques de procès, ou encore comme les moins importantes opérations de nettoyage ethnique concomitantes, l'opération koulaks s'est tournée contre des simples citoyens de l'Union soviétique, notamment des paysans, des clercs de village, des personnes accusées d'être asociales ou criminelles, et d'anciens membres de partis d'opposition. Ils n'ont pas été jugés par des tribunaux réguliers, mais par des « troïkas » — organes extrajudiciaires, qui appliquaient des procédures semblables à celles des tribunaux.
thumb|Ordre opérationnel du NKVD n° 00447|alt=Scan d'une page originale de l'Ordre
Arrière-plan
Développements au sein de l'Union soviétique Depuis la fin de la Nouvelle Économie Politique (1927) et des plans corrélatifs de changement global de la société soviétique, on a vu croître une oppression administrative et policière des cercles de personnes considérées par l'État soviétique et la direction du Parti comme des marginaux sociaux et des ennemisSur l'arrière-plan historique de l'Ordre, voir rapidement . La collectivisation forcée (à partir de 1928) et la dékoulakisation (à partir de 1929) ont suscité des protestations de masse locales, des tumultes et des révoltesÀ ce sujet, voir par exemple ou , ainsi que des famines étendues (Cf. Holodomor, 1932/33). Les modifications dans la structure agricole ainsi que l'industrialisation forcée de l'Union Soviétique conduisent à des migrations intérieures de masse. Au moins 23 millions de personnes sont déplacées de 1926 à 1939 de la campagne vers la ville, et y ont aggravé la situation, déjà précaire, de l'approvisionnement. La criminalité en augmenta également substantiellement.
Le Parti et l'Administration réagissent à ce rejet social par l'introduction de passeports intérieurs pour la population urbaineSur l'introduction et la signification de ces passeports, voir . De cette manière, les « éléments indésirables » sont bannis du centre des villes et déportés vers des colonies spéciales ou de travail dans des régions inhospitalières. En particulier, les personnes que les cadres du Parti et de l'État considèrent comme des koulaks représentent la grande partie du cercle des personnes poursuivies. Les mesures de poursuite restent néanmoins incomplètes, du point de vue de la direction de l'État et de la police : selon les données de la police, environ un tiers de tous les ex-koulaks déportés, soit personnes, se sont enfuies des régions de déportation ; . Les paysans dékoulakisés ne se sont pas seulement enfuis des régions et des colonies spéciales. L'exil des koulaks n'est attirant que pour une minorité de ces personnes, dont le temps de déportation — en règle générale de — est terminé. Dans trois cas sur quatre, ils s'efforcent de revenir à leur région d'origine, ou ils se cherchent du travail dans l'industrie soviétique en développement. La fuite et la migration menacent les succès de la dékoulakisation, et constituent ainsi un des soucis primordiaux de Staline. Selon Nikolaï Iejov, le chef du NKVD depuis l'automne 1936, le groupe détestable des koulaks menace par de multiples actes de sabotage antisoviétique le maintien du modèle social soviétiqueVoir ses remarques introductives à l'Ordre opérationnel du NKVD n° 00447..
Les élections au Soviet suprême, générales, libres, égales et secrètes prévues par Staline pour dérangent beaucoup de fonctionnaires de haut rang. En premier lieu, ils prêtent aux représentants de l'Église poursuivis et aux koulaks l'intention de se lier aux « ennemis » du pouvoir soviétique, pour acquérir une influence par les campagnes électorales et les élections elles-mêmes sur la politique de l'Union soviétique. La constitution Staline de avait donné sur le papier de grands droits à de nombreuses centaines de milliers de sans-droits et de recherchés. De nombreux fonctionnaires locaux craignent que les rapports de force ne puissent évoluer au désavantage des bolcheviksVoir ; ; ; .
Facteurs de politique étrangère et craintes de complot
À cette constellation sociologique et politique intérieure s'ajoutent des facteurs de politique étrangèreSur l'importance des aspects de politique étrangère, voir . La direction soviétique craint que des puissances étrangères qui se montrent agressives — en particulier le Troisième Reich, la deuxième république de Pologne et l'empire du Japon — ne l'agressent. La propagande soviétique reporte ces craintes et ces affirmations dans le pays : partout, il y aurait des ennemis, des espions, des conjurés, des saboteurs et des nuisibles à l'œuvre pour affaiblir l'Union soviétique de l'intérieurSur la rhétorique d'une conjuration omniprésente, voir . L'environnement des dirigeants autour de Staline est hanté par le souci qu'en cas d'attaque par des puissances étrangères, les soi-disant ennemis de l'intérieur, conduits par des ex-membres du Parti, familiers de l'organisation, et des spécialistes étrangers vivant en Union soviétique, ne lancent des mouvements de révolte menaçants pour le système. Une base de masse pour les rébellions pourrait être constituée par les centaines de milliers de personnes que le régime soviétique a opprimées par le passé : ex-koulaks, croyants, déportés, criminels, déviants sociaux et bien d'autres. Pour contrer ce danger à titre préventif, les têtes du Parti et du NKVD finissent par organiser des parodies de procès — c'est là qu'on présenta au peuple les boucs émissaires pour les nombreux problèmes de l'économie et de la vie quotidienne soviétiques — et avant tout les opérations de masse secrètes de la Grande Terreur. Il faut ainsi éviter qu'en cas de guerre ne surgisse une « cinquième colonne » antisoviétiqueVoir dans l'ensemble .
Préparation
Note de Staline du 3 juillet 1937
Le , Staline présente à Nikolaï Iejov ainsi qu'aux directions régionales du Parti et aux représentants du NKVD une décision qui a été prise la veille par le Politburo. Celle-ci prévoit de commencer une campagne nationale de poursuites contre les ex-koulaks et les « criminels ». Cette note exige des autorités locales de prendre d'ici 5 jours des mesures préparatoires très largesLa partie correspondante de la note de Staline à Iejov est reproduite dans . Voir aussi : Selon le degré de dangerosité, les personnes visées par la campagne doivent être réparties en deux Catégories et enregistrées sur le plan régional. Les koulaks et criminels « aux intentions les plus ennemies » doivent être traités en Catégorie 1 : ils doivent être condamnés à mort et fusillés. Les « moins actifs, mais néanmoins ennemis » regroupés en Catégorie 2, doivent être déportés. Pour le jugement des personnes visées, il faut former des tribunaux spéciaux, les soi-disant troïkas. En règle générale, elles doivent être constituées du représentant local du NKVD, du secrétaire du Parti régional et du procureur du territoire concerné. Le nombre des personnes incluses en Catégorie 1 et en Catégorie 2, ainsi que la composition nominative des troïkas doivent être transmis à la direction à Moscou dans le délai prescrit.
La structure de la campagne imite ainsi celle de la dékoulakisation. Le , Guenrikh Iagoda, le prédécesseur de Iejov à la tête du service secret, a signé l'Ordre n° 44/21 du OGPU. Celui-ci divisait les koulaks à poursuivre en trois catégories et prévoyait pour les personnes rangées dans chacune des catégories des poursuites appropriées. Celles de la catégorie 1 pouvaient être fusillées, dans la mesure où se montraient des signes de résistance continue. L'instrument de la troïka était aussi utilisé dans ce contexteÀ ce sujet voir , et aussi .
Retour
En , les représentants du Parti et du NKVD envoient les informations souhaitées à la centrale moscovite du Parti, ou au ministère de l'Intérieur. Ils dépassent largement les délais prescrits, et ne fournissent explicitement que des nombres provisoires, estimés grossièrement pour les deux Catégories de suspects. Courant juillet, certaines régions corrigent leurs chiffres — parfois de façon importante — vers le haut. Le plus grand nombre de personnes à fusiller et à déporter a été donné par le premier secrétaire du comité de Parti régional de Moscou, Nikita Khrouchtchev. Le , il dénombre éléments criminels et koulaks, dont sont selon lui à ranger parmi les personnes à fusiller (Catégorie 1), et à bannirLa note de Khrouchtchev est reproduite et commentée dans .
Avec les notes de réponse, on essaie à Moscou d'étendre le groupe visé par la répression. Les propositions correspondantes visent les prisonniers, les membres d'organisations nationalistes ou contre-révolutionnaires, des armées blanches, des terroristes, des membres des colonies spéciales ou de travail, des « parasites », des incendiaires ou des « ci-devant »On entendait par là des ex-notoriétés de l'empire tsariste, les propriétaires terriens, ou les membres de partis non-bolcheviques., des émigrants revenus ou des « passeurs ». L'autorisation de poursuivre les membres du clergé a aussi été demandée explicitementSur les souhaits de l'environnement, voir . Le bureau politique a répondu en règle générale positivement à toutes ces demandes spéciales, et élargi en conséquence le titre de l'Ordre du NKVD à « autres éléments antisoviétiques ».
Conférences de préparation
Vers le L'invitation au commissaire du peuple ukrainien est envoyée le 13 juillet. Cf. . On ne sait pas encore si d'autres fonctionnaires ont été convoqués à Moscou le 13 juillet., la direction du NKVD convoque les directeurs des services régionaux du NKVD pour une conférence centrale. Elle a lieu le et sert à la coordination de l'opération de masse prévue et à la clarification de questions encore ouvertesIl est prévu de conduire cette conférence en deux groupes. La date du deuxième groupe et son ordre du jour ne sont pas encore connus en 2009. On n'a pas trouvé de notes sténographiées ou de compte rendu de cette conférence. Des témoignages de participants, et des documents préparatoires pour cette séance font néanmoins conclure qu'il a été indiqué aux participants que les nombres cités jusqu'à maintenant pour les Catégories 1 et 2 n'étaient pas encore définitifs. On se demande encore si l'autorisation de torture a été donnée aux délégués. L'extension du groupe visé tout d'abord par Staline devrait avoir été aussi abordée.