Le Roi du monde est un livre de René Guénon paru en 1927. Le point de départ fut le livre Bêtes, Hommes et Dieux de Ferdynand Ossendowski qui parlait d'un mystérieux « Roi du monde » qui dirigeait les affaires spirituelles de l'humanité depuis une contrée inaccessible (souterraine) pour les hommes ordinaires : l'Agarttha. Guénon exposa dans son livre la notion de Tradition primordiale: la vérité unique qui sous-tend, d'après lui, toutes les traditions spirituelles du cycle de l'humanité et développa la thèse selon laquelle le titre de Roi du monde s'applique, en fait, au Manu de l'hindouisme, le principe qui est le « Législateur primordial et universel » qui formule la loi (Dharma) « propre aux conditions de notre monde ou de notre cycle d'existence ». Il écrivit que toutes les traditions parlent de « Terres saintes » et toutes ces terres sont des images d'une « Terre sacrée » par excellence prototype des autres, l'Agarttha étant l'un des noms de cette terre sacrée.
Contexte
Un premier article nommé pareillement « Le Roi du monde », daté de novembre 1924, fut publié dès 1925 dans le numéro de février-mars de la revue Les cahiers du moisRecueil, René Guénon, éd. Rose-cross Books, 2013, chap. II. Texte intégral, ainsi que, sous une forme plus complète, dans une revue italienne de l'époque Il Re del Mondo, Atanòr, décembre 1924 In René Guénon et le Roi du Monde Bruno Hapel, p. 47. Le contenu de ces articles correspond à la première partie du livre.
Dans un contexte de scepticisme envers le témoignage de Ferdynand Ossendowski, et de certaines accusations de plagiat dont cet auteur faisait alors l'objet, R. Guénon résuma les références antérieures faites dans la littérature à cette notion d'Agarttha : Saint-Yves d'Alveydre et Louis Jacolliot. Il souligna effectivement des similitudes, même dans les détails tels l'extension souterraine de l'Agarttha partout sous les continents, le séjour anciens des Bohémiens en Agarttha, les timor panicus observés par la nature lors des prières cosmique du « Roi du Monde » ... , mais aussi des originalités dans le récit de Ossendowsky, comme l'histoire d'une « pierre noire » offerte autrefois au Dalaï Lama par le « Roi du monde ». Ces sources, considérées comme peu sérieuses, sont pour R. Guénon les récits romancés de légendes ayant bien cours en Mongolie et dans « toute L'Asie centrale » et dont il dit avoir connaissance par ailleurs. Refusant de polémiquer sur ces sujets, R. Guénon ne les utilisa que comme prétexte à une étude livrant des informations inédites« ... apporter des indications qui n'ont encore été données nulle part, à notre connaissance tout au moins ... » Le Roi du monde, p. 11 afin « d'aider [...] à élucider ce que M. Ossendowski appelle le « mystère des mystères »Le Roi du monde, p. 12. Comme l'a résumé Jean-Pierre Laurant qui a étudié en détail les sources de Guénon sur ce thème, en partant « d'une documentation discutable, René Guénon aboutit à une métaphysique remarquable ».
Contenu du livre
thumb|250px|right|La rencontre d'Abraham et de Melchisédech par Dirk Bouts, église Saint-Pierre de Louvain. D'après Guénon, Melchisédech est le nom du roi du monde dans la Bible. Melchisédech est le « roi de Salem (le nom de l'Agarttha dans la Bible d'après Guénon), prêtre du Dieu Très-Haut » qui bénit Abraham. Cette transmission spirituelle correspond, pour Guénon, au point de jonction entre la tradition primordiale et la tradition hébraïque.
Le Roi du monde fut son ouvrage « le plus intrigant ». Guénon y exposa la notion de « Tradition primordiale » : la vérité unique qui sous-tend, d'après lui, toutes les traditions spirituelles du cycle de l'humanité, vérité énoncée dès l'origine de cette dernière et qui se perd progressivement avec l'avancement du cycle. Le point de départ était le livre Bêtes, Hommes et Dieux de Ferdynand Ossendowski qui parlait de ce mystérieux « Roi du monde » qui dirigeait les affaires spirituelles de l'humanité depuis une contrée inaccessible (souterraine) pour les hommes ordinaires : l'Agarttha. Des histoires similaires se retrouvaient chez d'autres auteurs occultistes comme Antoine Fabre d'Olivet ou Alexandre Saint-Yves d'Alveydre dans la Mission de l'Inde. Bien que Guénon reconnût que ces livres contenaient beaucoup « d'invraisemblances », il déclara que ces légendes étaient courantes en Asie. D'après lui, les chefs de centres spirituels établis peuvent porter temporairement le titre et les attributs du roi du monde, mais ce dernier n'est pas un « personnage » précis.
Le titre du roi du monde s'applique, en fait, au Manu de l'hindouisme, le principe qui est le « législateur primordial et universel » qui formule la loi (Dharma) « propre aux conditions de notre monde ou de notre cycle d'existence ». Les chefs de hiérarchies initiatiques sont le reflet sur terre du roi du monde qui réunit à la fois la fonction royale et la fonction sacerdotale et est à l'origine de la communication entre ce monde et les « mondes supérieurs » (caractère « pontifical »). D'après Guénon, le roi du monde se retrouve dans de nombreuses traditions sous différents noms : Ménès en Égypte, Minos en Crète, chez les Celtes, etc. Dans la Kabbale hébraïque, c'est Metatron, « le Prince du Monde » qui est l'auteur de toutes les théophanies dans le monde sensible, en particulier de la Shekhina, la présence divine dans le temple de Jérusalem dont il est le parèdre. Chakravartî est un autre terme désignant la fonction du roi du monde. Ce dernier est à l'origine des « trois fonctions suprêmes » : roi, prêtre et prophète (ou maître spirituel par excellence, détenteur de la connaissance intellectuelle intuitive).
Guénon livra plusieurs informations liées au roi du monde tout en déclarant avoir « hésité » à les révéler. C'était, dit-il, « pour la première fois dans l'Europe moderne » qu'elles étaient divulguées. Il écrivit, par exemple, que le roi du monde apparaît explicitement sous la forme de Melchisédech (littéralement « roi de Justice », l'équivalent du en Inde) dans la Bible : Melchisédech, « roi de Salem (le nom de l'Agarttha dans la Bible d'après Guénon), prêtre du Dieu Très-Haut » bénit Abraham qui lui verse la dîme. Cette transmission spirituelle correspond, pour Guénon, au point de jonction entre la tradition primordiale et la tradition hébraïque. Dans le cas du christianisme, il n'y a pas d'investiture spirituelle, mais les trois rois mages sont en fait les chefs de l'Agartha et reconnaissent (en lui rendant hommage) que le Christ possède les trois fonctions suprêmes, ce qui d'après Guénon est un gage de la « parfaite orthodoxie du christianisme à l'égard [de la tradition primordiale] ».
D'autre part, le roi du monde se trouve au centre de toute chose, symbolisé par le « pôle », puisque c'est autour de lui que s'accomplit la rotation du monde. L'action du roi du monde est symbolisée par le swastika qui est un symbole du pôle et qui représente la mise en mouvement du monde depuis son centre fixe (un symbole similaire en Asie est le quadruple vajra formé de deux vajras disposés en croixLes armes symboliques, publié dans les Études traditionnelles en octobre 1936 .). Le swastika de même que le symbole du cœur pour le centre de l'être, celui du vase ou de la coupe pour la connaissance sacrée, la concordance entre les projections du « centre suprême » et les symboles de la montagne et de la caverne proviennent, en fait, de la Tradition primordiale. En ce qui concerne, le swastika, il est à noter que Guénon condamna sa récupération « anti-traditionnelle » par les nazis (la croix gammée) bien avant leur arrivée au pouvoir. Dans Introduction aux doctrines hindoues, il déclara ne pas croire en l'existence de la race « indo-européenne » ou race « âryenne »Dans la première édition de l'Introduction aux doctrines hindoues, un chapitre entier était dédié à la dénonciation de l'influence allemande. Le chapitre fut enlevé après la fin de la seconde guerre mondiale.. Il écrivit, à plusieurs reprises, que le swastika n'était pas un signe spécifique à cette race aryenne mais se retrouvait, au contraire, dans toutes les traditions. Bien qu'il ne s'exprimât quasiment jamais sur les évènements politiques, il émit l'hypothèse dans sa correspondance privée en 1936-37 que derrière la carrière d'Hitler se cachait une action satanique de « contre-initiés » tels que , Aleister Crowley et le colonel Etington.
Pour revenir au roi du monde, son action se réalise aussi à travers le logos ou « l'intellect divin », identique au Verbe, « cœur du monde » et « soleil spirituel du monde» (dont Buddhi « l'intellect transcendant » dans l'hindouisme est le rayonnement au sein de la manifestation), identique à la syllabe sacrée Om̐. Le fait que la contrée de l'Agarttha soit décrite comme souterraine n'est pas lié au fait que la terre serait creuse comme dans les descriptions d'Ossendowki et de Saint-Yves d'Alveydre, interprétation qui donne une impression de « fantasmagorie » à leurs livres. Cela signifie que la connaissance sacrée (symbolisée par un vase sacré comme le Graal ou un breuvage d'immortalité comme le Soma ou l'ambroisie) est devenue, à partir d'une certaine époque, perdue ou cachée. Les terres sacrées sont devenues inaccessibles sauf pour certains êtres réalisés spirituellement. Elles sont donc parfois symbolisées par des lieux difficilement accessibles comme des grottes et des souterrains. Les vraies grottes sont parfois choisies, pour cette raison, comme lieux d'initiation, en particulier en Asie.
D'après Guénon, toutes les traditions parlent de « Terres saintes » et toutes ces terres sont des images d'une « Terre sacrée » par excellence prototype des autres. L'Agartha est l'un des noms de cette Terre sacrée. Paul Chacornac écrivit que cette terre sacrée ultime est le « centre spirituel qui est comme le garant de l'orthodoxie de toutes les traditions et « le lieu géométrique » où celles-ci communiquent entre elles et communient dans la conscience de l'unique vérité ». Les centres spirituels des différentes traditions (Guénon cite les exemples de Lhassa, Rome ou Jérusalem) sont construites par imitation de ces terres sacrées (par exemple le palais du Potala se trouve au sommet d'une montagne et les terres sacrées sont souvent symbolisées par une cité au sommet d'une montagne).
Guénon reconnut en conclusion qu’il avait exposé publiquement « des choses d’un caractère quelque peu inaccoutumé », sous-entendu qu’il dévoilait des informations normalement réservées à des initiés. Il rajouta que « quelques-uns seront peut-être tentés de nous le reprocher ». Il se justifia en expliquant que l'évolution du monde occidental nécessitait de révéler certaines informations essentielles. Il sembla annoncer une catastrophe imminente. Il termina, en effet, par une citation de Joseph de Maistre tirée des Soirées de Saint-Pétersbourg (11ème entretien): « Il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l’ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Des oracles redoutables annoncent déjà que les temps sont arrivés. »