Le Moyen de parvenir est un récit de banquet écrit par François Béroalde de Verville et publié en 1616. La Monnoye, dans sa Dissertation, décrit en ces mots l'ouvrage : « L'auteur y suppose une espèce de festin général, où, sans conséquence pour les rangs, il introduit des gens de toute condition et de tout siècle, sçavans la plupart, qui, n'étant là que pour se divertir, causent de tout en liberté et par des liaisons imperceptibles passant d'une matière à une autre font ces contes à perte de vue » François Béroalde de Verville, Le Moyen de parvenir : œuvre contenant la raison de tout ce qui a esté, est et sera, P., Ch., (éd)., Préface de Bernard de La Monnoye, Paris, Garnier Frères, 1879. .

Cette analyse nous montre d'emblée l'appartenance du récit au modèle symposiaque. L'hétérogénéité en est amplifiée, en raison de l'exacerbation de paradigmes traditionnels comme le recueil de conte ou le dialogue des morts. Michel Jeanneret définit dès lors le Moyen de parvenir comme un « archi-banquet » :

« Il caricature les œuvres de notre répertoire, il exacerbe leurs tendances, il en épuise les virtualités, mais sans rupture. C'est un tourbillon, une débauche, la délirante apothéose d'une forme vouée à l'expérience et à l'excès »Michel Jeanneret, Des mets et des mots, banquets et propos de table à la Renaissance, Corti, 1987..

Présentation de l'auteur et de l'œuvre François Béroalde de Verville, de son vrai nom François Brouard, est né à Paris en 1556 dans une famille protestante et marquée par l'humanisme. En raison des guerres de religion, il s'exilera à Genève de 1572 à 1578 pour y étudier la médecine. Il publie ses premières œuvres dès 1584, avant de s'installer à Tours en 1589, où il abjurera sa foi réformée et deviendra chanoine. Connu pour son érudition aussi prolifique qu'hétéroclite, il compose une œuvre aussi bigarrée que poymorphe, du roman allégorique (Les Avantures de Floride, Le Voyage des Princes Fortunez, La Pucelle d'Orléans) aux poèmes (les soupirs amoureux, l'Idée de la République), en passant par des traités de morale (Les Appréhensions spirituelles), sans oublier des mélanges (Le Cabinet de Minerve, Le Palais des curieux). Le Moyen de parvenir, tout en reprenant des lieux communs tels que la satire religieuse, fait figure de texte excentrique. Elle reflète l'inquiétude d'un finissant, désenchanté par le traumatisme des guerres de religion, la dégradation de l'ordre social et religieux, la désagrégation du savoir traditionnel. Le pullulement de l'information depuis la naissance de l'imprimerie entraîne un sentiment de doute que Montaigne affirmera dans ses Essais. Cependant, cette inquiétude a pour corollaire une extraordinaire vitalité littéraire, sous des formes les plus chaotiques. Par sa bigarrure et sa truculence, le Moyen de parvenir incarne le foisonnement d'une Renaissance crépusculaire.

L'édition princeps est apparemment datée de 1616, et fut publiée par Anne Sauvage à Paris. Le Palais des curieux, paru en 1612, contient une allusion oblique au Moyen de parvenir : « Cependant je vous avise que comme icy je donne des atteintes à plusieurs fautes, que j'ay fait un œuvre lequel est une satire universelle, où je reprends les vices de chacun : Je pensois vous le faire voir soubs un titre qui est tel, le Moyen de parvenir, mais on me l'a vollé, si que pour en avoir le plaisir vous attendrez encore. »

Ce jeu engagé avec le lecteur potentiel annonce d'emblée la portée subversive de l'œuvre. Par ailleurs la critique a connu des incertitudes quant à la paternité de l'œuvre. Toutefois, cette mention laisse à penser que le livre aurait été au moins en projet à cette date.

La première édition datée dont nous disposons remonte à 1698, et le titre de l'ouvrage avait été modifié : Le Coupecu de la melancolie ou Venus en belle humeur. On dénombre aujourd'hui une cinquantaine d'éditions. L'exemplaire de Marseille est sans doute la plus ancienne édition connue.

Le Moyen de parvenir et la question de l'obscénité

Dans son ouvrage Joan DeJean, The reinvention of obscenity: Sex, lies and tabloids in Early Modern France, The University of Chicago Press, Chicago et Londres, 2002. , Joan Dejean réfléchit à l'émergence du terme moderne d'« obscénité », tel qu'il est conceptualisé au , en lien avec la censure et l'expansion de la production de textes imprimés. Selon elle, c'est la naissance de la censure organisée qui va amener la société à codifier dans l'espace littéraire ce qui est considéré comme une « obscénité » au sens moderne. Auparavant, il n'aurait pas existé de concept régulateur désignant la littérature transgressive. L'obscénité avait alors une connotation exclusivement morale et religieuse. Le développement de l'imprimerie va conduire à une plus large diffusion des ouvrages « obscènes », qui acquièrent une pleine publicité. Accédant dès lors à de nouveaux publics (notamment féminins), ils transforment les codes sociaux de l'indécence et nécessitent la prise en compte par les autorités d'un phénomène littéraire connaissant une activité croissante. L'obscénité n'a de raison d'être qu'à partir du moment où la littérature sexuellement transgressive conquiert une pleine publicité. Paradoxalement, c'est la constitution d'une censure étatique qui aurait permis aux auteurs libertins d'accéder à un statut d'auteur.

La démarche de Verville, qui se situe à la jonction entre deux époques, catalyse un grand nombre d'interrogations tournant autour du bas corporel. Le Moyen de parvenir incarne la transition vers une notion nouvelle de l'obscénité en tant que phénomène littéraire. Ainsi, contrairement à Théophile de Viau ou encore Molière au , l'obscénité ne s'accompagnera pas d'une conquête d'un statut d'auteur.

Un ouvrage à la jonction de deux époques : entre licence carnavalesque et transgression anti-classique.

Le Moyen de parvenir paraît dans un contexte de grandes mutations sociale et intellectuelle. Le finissant, le progrès intellectuel et l'impact des guerres de Religion laisse un sentiment d'inconstance et de doute. Par son excentricité, Le Moyen de parvenir témoigne de ce scepticisme au travers d'une satire généralisée. Il s'agit de représenter une humanité régie par l'instinct sexuel et la mécanique des plaisirs. Le Moyen s'inscrit ainsi au carrefour de deux époques : dans l'héritage du comique carnavalesque porté à son apogée par Rabelais, le tabou jeté sur le langage obscène est alors moins étouffant qu'à l'âge classique.

Toutefois, publié à l'aube du , il s'inscrit dans un mouvement d'expansion de la diffusion des ouvrages en langue vernaculaire. Joan DeJean présente ce phénomène comme le facteur principal d'émergence du concept moderne d'obscénité : « Le commerce du livre a pour la première fois investi massivement les projets de publication, et dans des formats moins onéreux. L'obscénité moderne se mit à exister exactement au moment où la culture imprimée s'introduisait dans les premiers réseaux marchands de masseJoan DeJean, The reinvention of obscenity, op. cit., . . »

Le Moyen de parvenir témoigne d'une ambition totalisante à l'égard de la langue tout autant que de la tradition licencieuse. Face à une inflation de l'information depuis un siècle où l'imprimerie diffuse plus largement les écrits, le désir de témoigner et d'archiver la culture s'avère manifeste. Le récit constitue ainsi une expérimentation paroxystique inégalée. À une époque où la censure n'est pas organisée de façon séculaire et bureaucratique, l'atmosphère littéraire semble davantage propice à l'élaboration d'un microcosme littéraire régi exclusivement par la mécanique pulsionnelle. Il constitue ainsi une sorte de foyer universel des propos de tables et autres anecdotes gauloises. Tandis que la littérature classique tend à faire disparaître les parlers marginaux, Verville mime le parler populaire.

Le Moyen paraît au moment où s'étend l'influence de la réforme malherbienne. À partir du moment où le discours sur la sexualité est passé sous silence par la régulation la décence linguistique, on assistera à une reconfiguration de l'obscène : à la duplicité du langage corrupteur, le classicisme oppose une réponse claire et univoque. La censure n'étant pas encore instituée, les processus de régulations n'agiront pas immédiatement au détriment de l'ouvrage. La licence de l'ouvrage est donc à interpréter dans un contexte de résistance au rigorisme croissant auquel s'opposeront les libertins par la liberté des idées et celle des mœurs (en témoignent les polémiques inhérentes au procès de Théophile). Le langage deviendrait ainsi une matière vivante, comblant l'écart entre le mot et la chose. Il se mettrait ainsi au service de la verve et du plaisir organique procuré par la découverte de ses anecdotes truculentes.

« Parler du cul » : une rhétorique transgressive Le Moyen de parvenir déploie une fantaisie linguistique étonnante quant à la dénomination du bas corporel. Celle-ci témoigne d'un refus de la censure, et constitue une affirmation frontale de la licence du propos comme principe générateur du récit. Il est fait mention à plusieurs reprises de l'ambition proposée dans le Moyen : « parler du cul ». « Ce seroit belle chose de parler du cul, ce seroit un langage excellent Béroalde de Verville, Le Moyen de parvenir, op. cit., Chap. 41.. »

Ainsi, le projet de Béroalde se trouve défini en deux points. D'une part, il s'agit d'abord s'exprimer « par le cul », ce qui revient à remotiver le topos de la lecture comme manducation et digestion. D'autre part, le récit vise à réinjecter dans la langue une matière sexuelle et scatologique dans une proportion inégalée. Ainsi, selon Joan DeJean : « L'ellipse – la convention typographique pour une omission intentionnelle, dans ce cas, le signe d'un tabou verbal, de quelque chose qui ne peut être imprimé – et la censure moderne commencèrent à émerger en même temps Joan DeJean, The reinvention of modern obscenity, op. cit., .. »

La position de Béroalde est donc également ambiguë. Les éléments transgressifs sont présentés sans détour, ni ellipse typographique. Cela peut s'expliquer par le fait que l'édition du livre imprimé n'était pas encore pleinement réglementée. Ce n'est qu'en 1618 que des édits gouvernementaux vont réglementer le statut d'imprimeur, et impliquer une régulation centrale de l'impression. La censure est à l'époque emprunte du vocabulaire religieux, et peinera à s'en affranchir. La diatribe du Père François Garasse en 1623 (La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps) témoigne de l'influence de la religion sur la censure. Dans le Moyen de parvenir, la crudité du propos est affirmée de manière frontale, et pour ainsi dire insolente, présentant plus directement le discours obscène que dans certains des écrits libertins ultérieurs. Cependant, l'uniformité du traitement du discours par le bas corporel peut ternir la puissance de provocation du propos, en ce que les anecdotes « salaces » se trouvent noyées dans un flot d'affabulations les plus crues.

Ce climat d'incertitude, mêlé au fourmillement intellectuel de l'époque donne lieu à des expérimentations inédites et inouïes. On note une dimension paroxystique dans l'entreprise de destruction des automatismes de la langue. Celle-ci est au service d'une régénération des anecdotes usées portant sur le corps grotesques, pourtant hantées par la répétition de schémas narratifs identiques. Béroalde procède au maniement d'une langue encore malléable. Il présente une expérimentation des limites de l'obscène, à l'aube d'un siècle où le classicisme va poser extrême rigueur imposée à la langue et à l'écriture. Par le principe burlesque, Béroalde propose un envers qui devient endroit, créant un microcosme où les valeurs sont renversées, et où parler du cul devient un idéal de conversation.

Résumé des chapitres (d'après la notice de Paul Lacroix ) Les passages en italique délimitent les récits insérés.

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