S'il n'y a pas de chapitre spécifiquement consacré à la Question de la Liberté dans Être et Temps selon la remarque de Hadrien France-Lanord., on a cependant pu dire que , comme le souligne le philosophe allemand Günter Figal dans son « Martin Heidegger. Phänomenologie der Freiheit », qui voit toute l'analyse du constituer une introduction à la compréhension de ce que veut dire pour lui la liberté, cité par Hans Ruin (Université de Södertörn, Stockholm).

Martin Heidegger n'est donc pas directement le philosophe de la liberté mais celui de la « Vérité de l'être » et c'est en tant que seul être exposé à la vérité de l'être que la possibilité de la liberté apparaît.

Alexander Schnell attribue à Heidegger une conception encore toute imprégnée de subjectivité à l'époque d’Être et Temps, conception qu'il va progressivement abandonner, au début des années 1930, dans les œuvres majeures qui suiventProblèmes fondamentaux de la phénoménologie, Fondements métaphysiques de la logique, les concepts fondamentaux de la Métaphysique 1930 pour la vision d'un « être-là » humain, dans la seule perspective de son existence factuelle et concrète dans laquelle la liberté apparaît comme l'essence de l'homme. En mettant l'homme face à l'étant dans sa totalité Heidegger va mettre en œuvre une véritable métaphysique de la liberté. Dans une ultime étape, la question de la liberté se verra dissoute dans la question primordiale de « la vérité de l'Être ».

Dans son étude Hans Ruin note que plutôt qu'à une définition de ce concept on assiste dans l'œuvre du philosophe à , les deux grands penseurs de « l'idéalisme allemand ».

L'impossible liberté dans la pensée métaphysique

Au sens courant, la liberté est perçue comme l'absence de contrainte qui accompagnerait , qui s'exprime plus vulgairement dans l'expression . Il s'avère que cette liberté rencontre partout et toujours la contrainte, que ce soit en société par la loi, en morale avec la conscience morale, dans la nature avec ses lois physiques et son déterminisme général. Les philosophes, depuis toujours, se sont épuisés à .

La liberté s'oppose en général au déterminisme, au fatalisme et à toute . Dès le début la conciliation entre déterminisme rationnel, liberté et responsabilité humaine est apparue impossible. Cette « aporie » s'est poursuivie jusqu'à Emmanuel Kant dans le cadre de sa troisième antinomie : .

Shopenhauer explique par l'influence du christianisme la persistance de cette illusion que constitue pour lui le « libre arbitre », ..

Pour résoudre l'aporie, Heidegger entreprend . Il recense, notamment dans le cours sur Schelling (1936), cinq traits correspondant à cinq modes d'accès au concept de liberté. Les quatre premiers relevant de la « métaphysique », le cinquième qui fera l'objet du plus grand développement est spécifiquement attaché à la question de l'existence humaine. la liberté comme pouvoir de commencer par soi-même la liberté comme absence de lien ou (liberté négative) la liberté comme pouvoir de se lier à, pour accomplir ou (liberté positive) la liberté comme auto-détermination à partir de la loi propre à son essence qui correspond au concept formel de liberté. la liberté comme pouvoir du bien et du mal avec laquelle la question de l'essence de la liberté humaine vient en question.

De plus, penser métaphysiquement la liberté c'est soulever la question de son essence ou de sa « quiddité »Plusieurs œuvres du philosophe font référence à cette recherche d'essence : De l'essence de la liberté humaine, Schelling : Le traité de 1809 sur l'essence de la liberté humaine, .. L'interrogation sur le thème de la liberté intervient, depuis toujours, conjointement avec celle qui porte sur la volontéEn effet la première détermination de ce concept de liberté qui nous vient à l'esprit c'est celui d'indépendance et d'autonomie c'est-à-dire de non dépendance à l'égard d'autre chose ou d'autrui, indépendance qui a été problématisée au cours de l'histoire, tant à l'égard de la nature qu'à l'égard de Dieu. c'est-à-dire, comme le souligne Hadrien France-Lanord, . D'où il ressort comme il est dit à propos de son cours De l'essence de la liberté humaine. Introduction à la philosophie que la question particulière de la liberté de l'homme concerne le champ entier de l'interrogation philosophique. C'est pourquoi Heidegger abandonne définitivement la thématique du libre-arbitre.

Avec l'approfondissement des structures de l'être du que Heidegger substitue au sujet cartésien, va se révéler que le thème de la liberté se trouve sous-jacent à tout Être et Temps bien qu'aucun chapitre ne lui soit directement consacré. Encore une fois, Heidegger prend à revers la tradition : ici encore . La liberté fait corps avec l'entente que le fait de son propre être. Elle est présente au niveau de la préoccupation quotidienne, elle est encore présente à travers le « souci mutuel », véritable. En raison de son lien avec l'existence du , la liberté ne peut plus faire l'objet d'une simple définition conclut Hadrien France-Lanord.

La liberté comme essence de l'homme

L'analytique existentiale dans Être et Temps, se constitue en opposition à la tradition métaphysique ainsi qu'à l'héritage cartésien. On sait que pour ce dernier, dans les Méditations métaphysiques, l’essence de l’homme comporte une substance connaissante, qui par principe est libre dans le sens où elle n’est pas, par construction, conditionnée par les lois causales de la nature. En outre Descartes, dès ses premières explorations, caractérise le souci pour la liberté, comme un appel adressé à l’homme et à sa pensée afin de réaliser la plénitude de son être. L'esprit ou la raison en tant que lumière naturelle résument chez lui les conditions de la liberté, bien que la raison non éduquée n'atteigne pas toujours automatiquement la vérité sous la pression des préjugés et de l'ignoranceSi pour Descartes la liberté reste encore un simple pouvoir de négation et une qualité constitutive de la volonté, on verra Jean Paul Sartre en faire l'essence même de l'homme et lui attribuer une puissance infinie - Henri Birault, Heidegger et l'Expérience de la pensée, nrf Gallimard 1986, page 446..

Ces deux aspects formels, la définition d'une essence de la liberté à travers l'essence de l'homme et l'appel l'invitant à s'y conformer, vont également se retrouver chez Heidegger. Ils apparaîtront dans le cadre d'une double questionnement, quant à la possibilité pour le à être considéré comme un être vraiment libre et des voies à emprunter pour qu'il le soit. Emmanuel Kant ouvrira encore la perspective en mettant en avant deux sens à l'idée de la liberté. D'abord présentée par la Dialectique transcendantale comme une idée cosmologique et transcendantal de la raison pure, la liberté va devenir pratique dans la Deuxième critique et posséder un mode de révélation empirique, ce qui lui permet d'être concrètement expérimentée note Annick Bélanger, de l'Université Laval. Plus tard, Éric Pommier, notera dans les Cahiers philosophiques que Bergson en s'attachant au « vécu » détruira concrètement l'antinomie entre déterminisme et « libre arbitre »En examinant concrètement comment les décisions se prennent tout au long d'un processus qui comprend un balancement incessant entre deux ou plusieurs options, Bergson relève que la conscience décide après une véritable maturation (les options du départ se sont enrichies de l'épaisseur du temps), lorsque la décision correspond le plus totalement possible à ce qu'elle est.

La délibération est en réalité un processus dans lequel le moi et les motifs sont en perpétuel devenir. Bergson va comprendre la liberté . Est libre non pas l’être qui échappe aux lois de la nature en produisant des actes chaotiques, mais simplement l’être qui parvient à une lucidité sur soi et à un accord profond avec soi-même. L’« acte libre » ne serait donc pas l’acte qui ne découle de rien mais bien au contraire l’acte qui découle exactement de nous-mêmes, c’est-à-dire l’acte qui révèle notre nature essentielle. C'est la prééminence de cette essence à l'origine de mon possible pour lequel, selon Bergson, je me déciderais que Jean Paul Sartre récusera avec force.

Malgré ces prédécesseurs, que l'on pense pouvoir lui trouver, Henri Birault estime que la pensée d'Heidegger ne trouve aucune préfiguration dans l'histoire de la métaphysique occidentale, que l'on pense à la liberté négative, positive, à la liberté de choix ou à la liberté dite de spontanéité. Dans Être et Temps. La définition d'une essence de la liberté à travers l'essence de l'homme et l'appel l'invitant à s'y conformer, vont se retrouver chez Heidegger, notamment dans son livre phare de 1927 Être et Temps. Ils y apparaîtront toutefois, comme précédé d'une interrogation fondamentale quant à l'« être de l'homme », qui redevient, pour le philosophe, une question préalable, qui change tout.

Après Être et Temps, Heidegger, qui radicalise la « question de l'être », va être amené à changer encore de perspective. Il cherche à dépasser les conditions existentielles concrètes de la vie de l'homme telles que celles mises à découvert dans l'analytique existentiale qui lui a donné le premier concept de la liberté. Il s'intéresse dorénavant à l'« être-là » humain dans sa position singulière vis-à-vis de l'étant tout entier, à partir de quoi il espère bâtir une note Alexander Schnell.

Les nouvelles caractéristiques essentielles de cet « être-là », devenu , seront la neutralité et le fait qu'il soit la source originaire de tout exister. Il devient possible de penser dans ce cadre, son existence comme libre, et de comprendre son « isolement », sa non plus seulement sur un plan existentiel (qui correspondrait à la simple solitude), mais dans l'absolu métaphysique.

La possibilité d'une existence libre Dans Être et Temps Heidegger affirme (Être et Temps (SZ ))les références renvoyant à Être et Temps sont toujours données, sous la forme (SZ p) par rapport à la pagination du texte allemand toujours signalées dans les traductions françaises.. Cette affirmation ne va pas de soi, Heidegger consacre plus loin tout un chapitre de son ouvrage (SZ ) pour en attester la possibilité à travers l'interprétation du phénomène de la « voix de la conscience ».

Le piège du On En régime de quotidienneté, le est perdu dans le « On »L'introduction du On au paragraphe 27 d' Être et Temps, fait référence à l'individu dans le moyenne, comme dans l'expression « français moyen », soumis à ou opinion générale et au bavardage public dont il est quasiment impossible de s'abstraire. Il ne faut toutefois pas réduire ce concept à un simple négatif de l'être-là, dans la conception d'Heidegger le On a valeur d'existential, autrement dit le On est une structure de l'« être-là »-Hadrien France-Lanord-. Il se plie à d'innombrables règles de comportement. La question n'est plus de savoir si dans telle situation le aurait pu agir autrement qu'il ne l'a fait, ce que l'on appelle traditionnellement la question du « libre arbitre », mais de savoir si le a pu « choisir ce choix », et se « décider pour un pouvoir-être puisé dans le soi-même le plus propre »On trouve la même référence à une intériorité préalable chez Kierkegaard où le choix d'un possible concret apparaît comme un choix second par rapport au choix de l'intériorité qui est qualifié de choix premier-écrit Jean Nizet dans la Revue philosophique de Louvain-. Pour Heidegger, la possibilité d'un tel , le , en quittant le sol des seuls choix existentiels, est attestée par la « voix de la conscience », voix qui n'a ni le sens théologique ni le sens moral qu'on lui attribue habituellement.