L'alexithymie est la difficulté qu'ont certaines personnes à identifier, différencier, exprimer et traiter leurs émotions, ou parfois celles d'autrui. Elle est souvent associée à un style cognitif concret et (pensée opératoire, centrée sur l’action plutôt que sur l’élaboration affective), à une vie imaginaire réduite et à une difficulté à différencier les émotions des sensations corporelles.

Histoire Sur la base des travaux fondateurs de Peter Sifneos et John Nemiah, ce trait de personnalité a d'abord été identifié chez des patients présentant des symptômes psychosomatiques, puis chez la moitié, environ, des personnes autistes, puis souvent associé à des troubles de l'humeur, à l'abus et à la dépendance à des substances, à certains troubles de l'alimentation et de la personnalité (trouble de la personnalité limite notamment).

L'alexithymie ne semble pas être une caractéristique centrale de l'un ou l'autre de ces troubles, mais plutôt une affection connexe et comorbide.

En dépit de cette prévalence et du fait qu'il puisse affecter la santé mentale, la qualité de vie et les relations sociales, ce est méconnu du grand public. Elle est plus commune qu'on ne le pensait (de 17 à 23 % de la population seraient concernés). Les personnes très alexithymiques présentent un risque statistique accru de comorbidités, différente chez les jeunes et chez les adultes.

Étymologie Le terme (tiré du grec a- : préfixe privatif, lexis signifiant « mot » et thymos signifiant « humeur ») a été introduit dans les années 1970 par John Nemiah et Peter Sifneos..

Éléments de définition On en distingue deux grandes sortes. : l'alexithymie primaire, un trait de personnalité stable, a priori dû à des facteurs génétiques ou neurobiologiques et développementaux ; l'alexithymie secondaire, induite par un traumatisme cérébral ou psychique, par certaines maladies ou conjointe à un trouble de santé mentale ( profonde dépression). Ce type d'alexithymie peut surgir au cours de la vie et affecter un traitement émotionnel auparavant intact. Dans le contexte de la maltraitance infantile qui en est parfois la cause, elle semble être une protection psychique évitant de ressentir des émotions trop difficiles, mais, quand elle est associée à une symptomatologie émotionnelle sévère, elle peut accroître la vulnérabilité psychiatrique de la personne.

On peut aussi distinguer une forme légère de l'alexithymie, où le sujet peut détecter et parfois verbaliser des émotions simples ; d'une forme sévère, avec absence totale de reconnaissance émotionnelle, chez soi et chez autrui ...ou considérer qu'il existe un spectre entre ces deux extrêmes. Des tests évaluent le degré d'alexithymie.

Trait de personnalité ou pathologie ? L'alexithymie ne figure pas dans les grandes classifications internationales des troubles mentaux (DSM-5 ou CIM-11).

On admet généralement qu'il ne s'agit pas d'un manque d'activité émotionnelle (à la différence du trouble de la personnalité antisociale), mais plutôt d'un trait de personnalité, qui varie en intensité, selon les personnes et le contexte (relations interpersonnelles ou au sein d'un groupe social, avec des personnes connues ou inconnues)., et qui est .

Certains, comme E. Boissard (2022), estiment que l'alexithymie, quand elle est radicale est et donc . Le psychiatre F. Jover au Congrès français de psychiatrie, fin 2009, l'a qualifié de Jover, F. Souffrance du sujet et Alexithymie ; Congrès Français de Psychiatrie - Nice - Acropolis - 2 - 5 décembre 2009..

Description et symptômes Selon les premières observations de Nemiah et Sifneos Nemiah, Sifneos, Affect and fantasy in patients with psychosomatic disorders, in O.W. Hill, (dir.), Modern Trends in Psychosomatic Medicine, Boston, Butterworth, 1970, ., les patients dits psychosomatiques ont en commun : une difficulté marquée à décrire leurs sentiments ; une vie fantasmatique absente ou réduite ; une pensée opératoire prédominante. Pour Sifneos, les alexithymiques ont en commun .

En 2025, Jimmy Bordarie illustrent ainsi ce trouble : ..

Sifnéos n'en parle pas comme d'un état rare, mais comme , l'alexithymique étant une .

Le psychanalyste Jean Bergeret tente de situer les caractères psychosomatiques souvent associés au comportement alexithymique : Encyclopédie médico-chirurgicale, 1980..

Critères cliniques de l'alexithymie Ce sont : une incapacité à identifier ses sentiments, et à les distinguer de ses sensations corporelles ; une difficulté à communiquer verbalement les émotions ; une description inlassable des symptômes physiques ou de faits orientés vers l'extérieur ; production fantasmatique et onirique (imaginaire) pauvre ; ou une incapacité à l'exprimer ; une ; des ..

Une étude (dans la cohorte FinnBrain), en 2017, a distingué deux sous-types d'alexithymie, dont un sous-type B qui (par rapport au sous-type A) identifie encore plus mal les émotions, est plus étroitement associé aux symptômes dépressifs et anxieux, ainsi qu'à un vécu plus fréquent d'adversité précoce. Il serait nettement plus fréquent dans les cas diagnostics autodéclarés de dépression majeure (30,2 % vs 8,3 %) et de troubles anxieux (18,9 % vs 3,3 %).. L'identification de ces sous-types ouvre la voie à une meilleure personnalisation des approches cliniques et thérapeutiques.

Comorbidités Les enfants et adolescents diagnostiqués très alexithymiques présentent aussi un risque accru de comorbidités somatiques (dont migraines, céphalées, insuffisance rénale chronique) et de troubles du spectre autistique (TSA) et de troubles de la personnalité.

Chez les adultes, on observe un risque plus élevé de pathologies neurologiques (maladie de Huntington, Maladie de Parkinson, traumatisme crânien) ainsi que d'affections allergiques et dermatologiques, et de problèmes psychopathologique incluant l'automutilation, la dépression, l'anxiété, les addictions, le trouble de stress post-traumatique, les troubles alimentaires et les troubles du sommeil.

Un lien fort entre l'alexithymie et les troubles de l'alimentation est en 2016 confirmé chez les femmes qui consultaient pour des troubles de l'alimentation..

En général, l'alexithymie touche 5,2 % des femmes, mais lorsqu'on sélectionne un échantillon de femmes souffrant de troubles alimentaires (anorexie, boulimie, hyperphagie boulimique), ces valeurs montent de 23 % à 77 %. Les auteurs notent aussi que (alimentaires).

Les troubles psychoaffectifs accompagnant l'alexithymie secondaire peuvent être autant individuel qu'interpersonnel. Par exemple, il a souvent été observé l'apparition spontanée d'alexithymie chez des gens souffrant de dépression ou de schizophrénie (cause individuelle).

Une revue systématique récente (2024) de 20 études (retenues parmi , selon les critères PRISMA) a confirmé à un lien entre alexithymie et troubles de la personnalité (TP), notamment dans les clusters B et C (personnalités borderline, évitante, obsessionnelle), où les niveaux d'alexithymie sont plus élevés et corrélés à une dysrégulation émotionnelle et à des difficultés interpersonnelles accrues. Ce travail confirme aussi une forte comorbidité avec des troubles somatoformes, alimentaires, dépressifs, anxieux, suicidaires et addictifs. Ces données confortent l'importance d'intégrer systématiquement une évaluation de l'alexithymie dans la pratique clinique pour adapter les interventions thérapeutiques aux besoins émotionnels spécifiques des patients atteints de TP, via des protocoles cliniques ciblés. Les auteurs recommandent des études longitudinales pour mieux comprendre les sous-types de TP associés à l'alexithymie afin d'améliorer les résultats des thérapies..

Alexithymie et suicidalité L'alexithymie peut être associé à un risque accru de suicide ou tentative de suicide ou de récidive suicidaire, mais sans que l'on sache à ce jour si cela est dû à l'alexithymie elle-même ou aux comorbidités (dépression notamment) qui lui sont encore plus fréquemment associées. Selon G. Riedi et V. Buisse (2008)Buisse, V. (2008). l'alexithymie comme facteur de risque de la tentative de suicide et de récidive suicidaire: étude sur une population de patients suicidants aux urgences (thèse de doctorat)., les recherches convergent vers l'idée que l'alexithymie est plutôt liée à la dépression qu'à la suicidalité elle-même.

Selon Taiminen (1996) qui ont interviewé 50 personnes après leur arrivée à l'hôpital pour tentative de suicide, avec des outils de mesure de l'intensité de la tentative, de recherche de la cause suicidaire, de dépression et d'alexithymie : presque tous les suicidants présentaient des symptômes dépressifs, et 50 % étaient aussi alexithymiques (mais ce taux était identique chez les patients dépressifs non suicidaires de l'étude). La dépression et l'alexithymie étaient significativement corrélées, mais sans corrélation entre l'alexithymie et l'intensité de la tentative de suicide ni avec la cause du suicide. Les auteurs en concluaient que l'alexithymie semble être associée à la dépression dans les tentatives de suicides, mais pas avec la suicidalité en soi Taiminen, T.J., Saarijärvi, S., Helenius, H., Keskinen, A., Korpilahti, T. (1996). Alexithymia in suicide attempters. Acta psychiatrica Scandinavica, 93(3):195-8..

Iancu ont ensuite, en 1999 Iancu, I., Horesn, N., Offer, D., Dannon, P.N., Lepkifker, E., Kotler, M. (1999). Alexithymia, affect intensity and emotional range in suicidal patients. Psychotherapy and psychosomatics.; puis 2001 Iancu, I., Dannon, P.N., Poreh, A., Lepkifker, E., Grunhaus, L. (2001). Alexithymia and suicidality in panic disorder. Comprehensive psychiatry, 42(6):477-81. cherché à évaluer la suicidalité chez les personnes souffrant d'attaques de paniques, tout en étudiant le rôle éventuel de l'alexithymie comme prédicteur du comportement suicidaire. 39 % des patients souffrant d'attaques de panique étaient alexithymiques, contre 4 % pour le groupe témoin ; les alexithymiques présentaient un risque suicidaire plus élevés que les non-alexithymiques ; et ils présentaient des attaques plus fréquentes et plus marquées par une symptomatologie somatique. Les auteurs en ont conclu que l'alexithymie peut altérer la régulation des émotions, sources de troubles émotionnel, pouvant eux-mêmes conduire au suicide.

Hirsch, Hautekeete et Kochman (2001) ont évalué l'effet de facteurs pouvant conduire les adolescents à une tentative de suicide. La dépression, le désespoir et l'alexithymie ont été évaluées : « l'alexithymie pourrait être considérée comme un facteur de risque suicidaire, ne serait-ce qu'en limitant les possibilités de communication avec autrui des sentiments et émotions » Hirsch, N., Hautekeete, M., Kochman, F. (2001). Early maladaptive processes, depression and alexithymia in suicidal hospitalized adolescents. Encephale, 27(1):61-70..

Dans sa thèseRiedi, Géraldine (2012). Évaluation aux urgences des facteurs de risque pour la récidive suicidaire dans l'année (thèse de doctorat, université de Toulouse, Université Toulouse III-Paul Sabatier ; école doctorale : neurosciences, comportement et cognition ; Laboratoire du stress traumatique). ayant porté sur plus de 500 patients évalués aux urgences psychiatriques dans les après hospitalisation pour tentative de suicide, Géraldine Riedi montre que l'alexithymie était fréquente : 38,7 % (227 personnes sur 586 personnes ayant complété le questionnaire de Toronto) ; c'est un taux moindre que celui observé pour la dépression (66,4 %) ou le désespoir (69 %) mais qui reste très significatif et suggère une forte prévalence de la difficulté à identifier et exprimer ses émotions dans les populations à risque suicidaire. L'alexithymie restait . Au vu des données de cette étude, il n'y avait pas de corrélation directe avec la récidive suicidaire. Ces résultats suggèrent que l'alexithymie agit comme un modulateur du risque suicidaire, principalement via son impact sur la régulation émotionnelle et les troubles de l'humeur.