Le Discours de la méthode, dont le titre complet est Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, est un texte philosophique publié anonymement par René Descartes à Leyde le chez le libraire et imprimeur . Le Discours devait originellement servir d'introduction générale aux traités scientifiques écrits par l'auteur, soit La Dioptrique, Les Météores et La Géométrie, mais la célébrité du texte est devenue telle qu'il est désormais souvent publié seul, comme un essai indépendant. Il est reconnu comme l'une des œuvres fondatrices de la philosophie moderne occidentaleAnthony Kenny, The Rise of Modern Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 2006, et Pierre Guenancia, La Voie des idées. De Descartes à Hume, Paris, PUF, 2015, ..

Contexte historique Pourquoi Descartes décide-t-il, précisément en 1637, de faire paraître le Discours et les Essais, alors qu'il a déjà beaucoup écrit, mais n'a encore rien publié, et qu'il a été encouragé à le faire depuis longtemps par divers amis et connaissances, dont le cardinal de Bérulle et Guez de Balzac ? Plusieurs facteurs décisifs expliquent ce choixSur les circonstances de la publication du Discours, voir également Jean-Robert Armogathe, « La publication du Discours et des Essais », in Giulia Belgioioso (dir.), Descartes : il metodo e i saggi, Florence, Istituto della Enciclopedia Italiana, 1990, ..

Un premier facteur est l'opposition officielle de l'Église à l'héliocentrisme. Le Discours de la méthode est conçu par Descartes quelques années après le procès de Galilée, qui a été condamné par l'Église en à cause de son ouvrage Dialogue sur les deux grands systèmes du monde. Descartes a écrit en français en 1632-1633 Le Monde, ou le Traité de la lumière, dans lequel il défend, à l'instar de Galilée, la thèse de l'héliocentrisme et du mouvement de la terre. Au début de la sixième partie du Discours, Descartes fait allusion à la fois à cette thèse et à la condamnation de Galilée, et assure n'y avoir rien remarqué qui aurait pu « être préjudiciable ni à la religion ni à l'État ». Il décide cependant, par respect pour les autorités religieuses, mais peut-être surtout pour éviter les disputes et préserver sa tranquillitéFerdinand Alquié, Descartes, l'homme et l'œuvre, Paris, Hatier, 1988, et Denis Moreau, « Introduction », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Librairie générale française, 2000, ., de ne pas publier l'ouvrage, mais ne renonce pas pour autant à ses projets scientifiques ; il présente finalement ceux-ci sous une autre forme, et sans nom d'auteurSur les détails de la controverse entourant l'héliocentrisme, voir Denis Moreau, « Introduction », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Librairie générale française, 2000, et Laurence Renault, « Présentation », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Flammarion, 2016, .. Descartes est toutefois rapidement identifié comme étant l’auteur du Discours et des Essais par les intellectuels de la République des Lettres de l’époque.

Le second facteur tient à la personnalité même de Descartes, qui déclare n'avoir « jamais eu l'humeur portée à faire des livresRené Descartes, Lettre au , fin novembre 1633, AT, , . ». Plutôt que de présenter au public des théories qui ne seraient pas encore complètes ou certaines ou des thèses qui ne seraient pas pleinement convaincantes ou satisfaisantes, Descartes, « auteur à la fois prudent et exigeantDenis Moreau, « Introduction », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Librairie générale française, 2000, . », préfère attendre que sa philosophie soit suffisamment développée pour la présenter au public savant. Il écrit d'ailleurs dans la sixième partie du Discours que durant ces années au cours desquelles il a conçu sa méthode et ses règles, résolu « quelques difficultés qui appartiennent aux sciences » et appris à appliquer ses principes de morale à sa propre vie, il ne s'est « point cru obligé d'en rien écrire », ajoutant que son « inclination » lui a toujours « fait haïr le métier de faire des livres ». De fait, la plupart des textes aujourd'hui connus et publiés de Descartes sont des lettres et des ouvrages qui n'avaient pas été rendus publics de son vivant.

Un troisième facteur, qui n'est pas sans rapport avec le précédent, est l'insatisfaction de Descartes relativement à ses travaux antérieurs. Il a commencé vers 1627 ou 1628 à rédiger les Règles pour la direction de l'esprit, dont il a conçu le projet dès 1619René Descartes, Lettre à Isaac Beeckman, 26 mars 1619, AT, , ., mais il en a abandonné la rédaction, car il semble manquer à l'ouvrage une dimension métaphysique qui pourrait venir fonder les règles de la méthode et leur procurer une réelle unité leur permettant de s'appliquer à tous les domaines de la scienceFerdinand Alquié, Descartes, l'homme et l'œuvre, Paris, Hatier, 1988, et suivantes et Denis Moreau, « Introduction », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Librairie générale française, 2000, , . Sur la nécessité de « fonder métaphysiquement la science » et de « concevoir un schéma scientifique applicable universellement », voir Frédéric de Buzon, « Présentation », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Gallimard, 1997, .. Il a alors l'intention de faire paraître en 1636 « quatre Traités tous français », le « Projet d'une Science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfectionRené Descartes, Lettre au , mars 1636, AT, , . » faisant initialement partie de ces traités. Or, le projet lui-même s'affirme de plus en plus radicalement comme méthode, et les traités scientifiques comme essais de cette méthode, de sorte qu'un an plus tard, Descartes écrit : « je ne mets pas Traité de la Méthode, mais Discours de la Méthode, ce qui est le même que Préface ou Avis touchant la Méthode, pour montrer que je n'ai pas dessein de l'enseigner, mais seulement d'en parlerRené Descartes, Lettre au , 27 février 1637, AT, , . ». Entretemps, Descartes a pu développer sa métaphysique, dont il expose les rudiments dans le Discours. Le texte de Descartes se présente alors, en 1637, moins comme un traité ou un essai de philosophie que comme une autobiographie, laquelle a pour fonction de « préfacer », autrement dit de justifier les traités scientifiques, afin de démontrer la fécondité et l'universalité de la méthode, désormais fondée sur une métaphysique, tout en présentant les principales étapes du parcours intellectuel de l'auteur ; en ce sens, le Discours n'est pas une somme, comme le seront les Principes de la philosophie, mais un simple aperçu des principales thèses cartésiennesDenis Moreau, « Introduction », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Librairie générale française, 2000, et Laurence Renault, « Présentation », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Flammarion, 2016, .. Il s'agit pour Descartes non pas de raconter toute sa vie, ni d'exposer toutes les règles de la méthode, mais « d’en dire assez pour faire juger que les nouvelles opinions, qui se verraient dans la Dioptrique et dans les Météores, n’étaient point conçues à la légèreRené Descartes, Lettre au , , AT, , . ». Cette remarque n’est pas isolée dans la correspondance de Descartes, qui déclare ailleurs que la méthode « consiste plus en pratique qu'en théorie », et qu'il nomme les traités « Essais de cette Méthode », précisément parce que « les choses qu'ils contiennent n'ont pu être trouvées sans elle, et qu'on peut connaître par eux ce qu'elle vaut ». Il affirme également avoir « inséré quelque chose de métaphysique, de physique et de médecine » dans le Discours, « pour montrer qu'elle s'étend à toutes sortes de matièresRené Descartes, Lettre au , 27 février 1637, AT, , . ».

Descartes fut ainsi « le premier, sinon le seul, à penser dans sa radicalité l'unité du projet scientifique, et l'universalité de la visée technique que cette science autorisaitJean-Marie Beyssade, Études sur Descartes, Paris, Le Seuil, 2001, . ». L'idée d'une science universelle, ou mathesis universalis, débouche ainsi tout naturellement sur l'exposé ou « discours » de la méthode qui fonde cette science, ainsi que sur l'espoir de maîtriser les forces de la nature en vue de l'amélioration de la vie humaine. Le Discours marque en ce sens une rupture avec la tradition scolastique, jugée trop « spéculative » par Descartes, et se présente comme un plaidoyer en faveur du progrès technique et pour une nouvelle fondation des sciences sur des bases certaines.

Chose notable, le texte est écrit en français, « langue vulgaire », et non en latin, « langue de l'école », Descartes voulant par là s’opposer à la tradition scolastique et s’adresser à un public plus large que les savants et les théologiens. Il justifie ce choix de la langue française en évoquant la volonté que ses idées soient mieux diffusées et comprises de tous. Il souhaitait en effet que toute personne suffisamment instruite puisse lire son texte, et l'a ainsi écrit de sorte que « les femmes mêmes pussent entendre quelque choseRené Descartes, Lettre au , , AT, , . » à celui-ci ; les femmes ne recevant pour la plupart, à cette époque, aucune instruction latineDenis Moreau, « Introduction », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Librairie générale française, 2000, et Anthony Kenny, The Rise of Modern Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 2006, ..

Résumé Le Discours de la méthode est le premier texte publié par Descartes, et aussi le plus diversifié, en raison de la variété des thèmes qu'il aborde : il traite aussi bien de la méthode qu'annonce le titre, de la métaphysique et de la morale, que de la physique et des autres sciences qui intéressent Descartes, comme la médecine, et des applications techniques de la scienceLaurence Renault, « Présentation », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Flammarion, 2016, .. Il s'agit aussi d'une autobiographie dans laquelle l'auteur relate ses découvertes et ses expériences les plus marquantesSur l'aspect autobiographique du Discours, voir Denis Moreau, « Introduction », in René Descartes, Discours de la méthode, Paris, Librairie générale française, 2000, .. En fait, ces thèmes correspondent aux principales étapes de son apprentissage, qui débute par ses études au collège jésuite de La Flèche. Descartes expose en effet dans le Discours son parcours intellectuel de façon rétrospective, depuis son regard critique porté sur les enseignements qu'il a reçus au collège de La Flèche, jusqu'à sa fondation d'une philosophie nouvelle quelques années plus tard. Il y propose une méthode, composée de règles simples et précises pour éviter l'erreur, et y développe le doute méthodique, visant à reconstruire le savoir sur des fondements certains, en s'inspirant de la certitude exemplaire des mathématiques. L’énoncé « je pense, donc je suis » (cogito, ergo sum) permet à Descartes de sortir du doute et lui sert à ce titre de premier principe. Il y résume également ses méditations sur l'âme et sur Dieu, dont il donne une version beaucoup plus étendue dans les Méditations métaphysiques, quatre ans plus tard.