vignette|Affiche de propagande du Jenotdel. Ignati Nivinski - Femmes, allez à la coopérative (1918). |alt=Paysanne portant une gerbe de blé.
Le Jenotdel, ou Genotdel ( ; la transcription anglaise Zhenotdel est également souvent utilisée), était le département placé auprès du comité central et des comités locaux du Parti communiste russe (bolchevique) / Parti communiste pansoviétique (bolchevique). Les noms officiels du Parti, qui devient par la suite le PCUS, sont abrégés en PCR(b) et PCU(b) dans le corps de l'article., chargé de l'action du parti auprès des femmes dans les années 1920. Son nom est l'abréviation de (département pour le travail parmi les femmes), et il a également porté celui de (département des ouvrières et des paysannes).
Il est créé en 1919 à partir de la Commission de l'agitation et de la propagande du parti. Inès Armand (1874-1920) en est la première responsable jusqu'à sa mort en 1920, date à laquelle elle est remplacée par Alexandra Kollontaï. Les autres dirigeantes sont Sofia Smidovitch, Klavdia Nikolaïeva et Aleksandra Artioukhina.
Le but officiel du Jenotdel est . À ce dernier titre, le Jenotdel promeut des changements concrets dans la vie des femmes, au travers de l'organisation des jardins d'enfants, d'écoles, de buanderies, ainsi que les déplacements vers le lieu de travail, en mobilisant les volontaires.
Il s'appuie sur un réseau de comités régionaux et locaux homonymes, les jenotdels. Le nombre des délégué(e)s du Jenotdel au sein du Parti a atteint en 1926-1927.
L'action du Jenotdel se heurte à de fortes résistances dans la population, allant parfois jusqu'au lynchage de ses déléguées locales, mais également au sein du Parti communiste. Il connaît en outre des débats internes aigus, portant jusque sur le principe même de son existence. Après la mise à l'écart, le découragement ou la mort de ses principales dirigeantes, il est dissous en 1930, le pouvoir ayant alors considéré que .
Contexte historique La situation des femmes dans la Russie prérévolutionnaire est dure et inégalitaire. Leur niveau d'éducation est faible (le taux d'illettrisme est pour les femmes de 92 % en 1897) et les opportunités sont limitées pour celles qui ont reçu une éducation..
La vie des paysannes est marquée par l'excès de travail et les mauvais traitements. Les filles vont rarement à l'école, et restent à la maison pour s'occuper des enfants plus jeunes, jusqu'à ce quelle soient assez âgées pour travailler aux champs. Les mariages sont le plus souvent arrangés, sinon au plus offrant. Le cadeau offert traditionnellement à son gendre par le beau-père est un fouet, symbole de son autorité sur sa nouvelle femme. Les ouvrières et plus largement celles qui rejoignent les villes ont des salaires inférieurs à ceux des hommes. Elles sont pour l'essentiel cantonnées aux métiers domestiques et à l'industrie textile, la fabrication de chaussure, l'alimentation, la chimie, où elles occupent des emplois subalternes. Les métiers qualifiés ne leur sont pas ouverts. vignette|Passeport d'une prostituée de Nijni Novgorod - 1904. Les femmes des classes intermédiaires et supérieures sont dans une situation plus favorable, mais avec des perspectives qui restent fermées. L'éducation leur est plus accessible, mais sans débouché professionnel. Juridiquement, la femme est contrainte par la loi à obéir en tout à son mari. Elle a une capacité juridique limitée. Les femmes n'ont pas le droit de vote, accordé pour la douma d'État de l'Empire russe en 1906 aux hommes sur une base censitaire..
La prostitution, encadrée par un passeport jaune et une carte médicale, fait partie des conséquences de la misère sociale. L'âge minimal en a été relevé de 16 à en 1903 par le ministre de l'Intérieur.. Les sociétés médicales alertent sur l'augmentation des avortements et les conditions sanitaires dans lesquels ils s'effectuent : en 1914, dans les cliniques de Saint-Pétersbourg jusqu’aux trois quarts des maladies liées à la grossesse sont les complications d’un avortement..
Les événements révolutionnaires de 1917 s'inscrivent dans un contexte de guerre, de famine et de crise politique, mais la question de la condition des femmes y est aussi présente. Le , pour la journée internationale des femmes, ce sont des femmes de Petrograd qui manifestent pour réclamer du pain.. Après de nouvelles manifestations féminines, le gouvernement provisoire leur accorde le droit de vote, exercé pour la première fois par les femmes en Russie, et en Europe après la Finlande, aux élections municipales de l'été 1917. Après leur arrivée au pouvoir le , les bolcheviks établissent une constitution d'une modernité en matière de droits des femmes, et prétendent vouloir .
Le décret du sur la journée de interdit le travail de nuit des femmes ; celui du sur les allocations de grossesse et de maternité crée en Russie le congé maternité ; suivent des décrets sur les salaires, instaurant un salaire minimum indépendant du sexe et sur les conventions collectives, confirmant le principe de la rémunération égale des hommes et des femmes, puis celui du , sur le mariage civil, qui donne les mêmes droits à la femme et à l'homme dans la famille et dans le mariage.. Par un décret de 1920, la RSFSR sera bientôt le premier État au monde à autoriser l’avortement..
Ces changements, majeurs et brutaux, interviennent alors que le pays s'installe dans le communisme de guerre, la guerre civile, l'effondrement économique et la famine.
Création du Jenotdel
Le , une conférence nationale pan-russe des travailleuses et paysannes a lieu à Moscou, avec une participation de plus d'un millier de déléguées élues. Les discussions portent notamment sur les questions de la famille, de la protection sociale, du rôle des femmes dans la révolution internationale, de la lutte contre la prostitution, du travail des enfants et du logement.
Inès Armand et Alexandra Kollontaï y appellent le parti à . Lénine manifeste son soutien à cette initiative en assistant personnellement à la conférence, de façon impromptue.. À la suite de ce succès, le Parti donne son feu vert à la création de et à celle d'une commission du comité central du PCR(b) dirigée par Inès Armand. Cette commission sera ensuite remplacée par le Jenotdel, mis en place en par une décision du comité central.
Ces décisions viennent en aval d'un processus d'organisation des mouvements de femmes déjà engagé avant et pendant la révolution d'Octobre, avec notamment : l'émergence, au sein du mouvement marxiste, de l'internationale socialiste des femmes et du Parti ouvrier social-démocrate de Russie du féminisme socialiste, sa place dans le mouvement ouvrier et sa relation avec les autres mouvements féministes faisant l'objet de débats constants. L'un des deux points à l'ordre du jour du congrès du parti bolchevique après la révolution en 1917 est la question des femmes ; le travail d'agitation fait lors de l'organisation des premières journées internationales des femmes en Russie, en 1913, dans la Pravda, et dans la revue La Travailleuse, autour de Konkordia Samoïlova.., puis la mobilisation des femmes socio-démocrates contre la guerre ; les premières conférences de travailleuses, organisées à Pétrograd, en . La conférence de 1918 et la création du Jenotdel consacre et donne plus de force et de légitimité à ce féminisme révolutionnaire. Il est également indissociablement conçu, dès sa création, comme un instrument d'agitation et de propagande du PCR(b), ce que traduisent les termes .
Missions Le Jenodtel a pour but .
Services sociaux et éducatifs La troisième de ces missions a pris d'emblée une importance déterminante, en raison du choix, volontaire ou imposé par la dégradation de la situation russe, d'asseoir le sur une pratique d'action et de transformation sociale. Elle débute, au cours de la guerre civile, par la mise en place de comités d'aide aux malades et aux blessés de l'Armée rouge. Après la guerre, elle participe à l'aide aux victimes des famines et de l'effondrement économique, avec la fourniture de nourriture et d'abris aux personnes évacuées ou aux enfants des rues, pour lesquels sont créés des orphelinats et des colonies..
Le Jenodtel prend aussi en charge des activités éducatives : alphabétisation, enseignement de l'hygiène, formation professionnelle de base. Les écoles d'alphabétisation créées par le Jenotdel auraient atteint le nombre de . Des services sont également mis en place pour donner davantage de temps aux femmes de s'investir dans la vie sociale et l'engagement politique : jardins d'enfants, d'écoles, de buanderies, transports, ou coopératives de consommation...
Les ouvrières, paysannes ou ménagères recrutées dans ces activités et établissements constituent le vivier des déléguées du Jenotdel..
Agitation et propagande Le Jenotdel s'appuie sur des supports écrits, qui font l'objet d'une large diffusion : articles dans les journaux, bulletins hebdomadaires, affiches, un périodique mensuel théorique, La Communiste, tiré à , et les revues La Travailleuse et Krestianka, diffusées plus largement. Avec 18 autres publications, le chiffre de est atteint en 1930.
Le travail d'agitation et de propagande se fait aussi sous forme de meetings ou de réunions de femmes. Il s'adresse aux membres du parti, mais vise à en élargir la base, avec comme principal objectif de toucher les ouvrières, paysannes ou ménagères qui ne sont pas organisées. Cette activité prend notamment les , ou samedis communistes () journées de travail volontaire, qui prétendent souder autour de projets collectifs. Les conférences de déléguées, nationales ou régionales en sont un autre levier.
Les actions du Jenotdel sont une composante du travail de propagande bolchevique, et constituent des points d'appui pour celui-ci : ainsi, l'école où sont dispensés les cours d'alphabétisation est aussi celle qui servira à une occasion d'école du Parti. Mais elles ont également leur dynamique propre, attribuent aux femmes de nouveaux rôles sociaux, économiques et politiques et les font sortir, dans une pratique féministe, de ceux d'épouse et de mère auxquelles elles étaient confinées.
Activité juridique
Le Jenotdel a l'initiative des différents décrets pris par le conseil des commissaires du peuple dans les domaines du droits, de la famille, de la santé et de la situation patrimoniale des femmes. Il est, en tout état de cause, consulté dans l'élaboration des textes portant sur ces sujets.
Les discussions au sein du Jenotdel montrent des divergences internes. Après la vague de décisions d'inspiration féministe qui a suivi la révolution d'octobre, les débats deviennent également plus tendus au sein du parti et de l'appareil soviétique. Le décret autorisant l'avortement, dont le principe avait été décidé en 1918, est cependant pris le . La motivation finalement affichée est en retrait du discours d'Alexandra Kollontaï : elle fait référence aux préoccupations plus qu'aux droits de la femme.
Les projets sur la contraception n'aboutissent pas, bien qu'une circulaire du commissariat du peuple à la santé préconise en 1923 une information des femmes sur les moyens contraceptifs dans les consultations féminines et les cliniques gynécologiques, et Olga Kameneva, membre du bureau du Jenotdel, apporte auparavant son soutien au commissaire à la santé Nikolaï Semachko, d'avis que la contraception est « incontestablement néfaste ».
En revanche, en 1921, Alexandra Kollontaï indique, dans une intervention devant la conférence des responsables régionales du Jenotdel, que celui-ci s'est opposé, avec succès, à la pénalisation de la prostitution et à l'envoi dans des camps de travail des prostituées..
Le Jenotdel acquiert également des compétences dans le contrôle et la défense de l'effectivité du droit du travail, avec la création en 1924 de commissions pour l'étude et l'amélioration du travail des femmes.
L'Orient soviétique