Le Poème de l’âme de Louis Janmot est l’œuvre d’une vie, étalée de 1835 à 1881. Présentée à l’Exposition universelle de 1855, c’est une œuvre à la fois picturale et littéraire, qui se compose de suivis de au fusain, le tout inspiré par un long poème de , également écrit par Louis Janmot. Ce vaste ensemble narre la vie d'une âme sur la Terre, incarnée dans un jeune homme, accompagné de son double féminin. Puis l’œuvre représente la vie de l’homme resté seul à la suite de la disparition de sa compagne, à laquelle s'identifierait l'artiste.

Historique Janmot fait le premier dessin du Poème pendant un voyage à Rome en 1835 : un enfant qui tend les bras vers une figure mariale, ébauche de Souvenir du ciel.

Les dix-huit peintures sont exposées la première fois le à Lyon, avec un petit livret intitulé « L'Âme ». Ne pouvant les présenter au Salon de Paris, Janmot loue une salle passage du Saumon du au , visitée par Charles Baudelaire et Eugène Delacroix.

Appuyé par Delacroix, Janmot présente à l'Exposition universelle de 1855 sous le titre L'âme, poème en dix-huit tableaux, l'ensemble sur lequel il travaille depuis 20 ans, avec Fleur des champs. Il réalise ensuite une deuxième série de 16 dessins au fusain sur papier. Il aurait aimé les compléter avec deux autres séries pour former un ensemble cohérent.

C'est l'œuvre d'une vie, qui occupe Janmot entre 1835 et 1881. Il dessine les premières esquisses à Rome en 1835 et 1836 et signe le la préface d'un ouvrage réunissant l'ensemble des compositions, photographiées au charbon par Félix Thiollier, et le texte poétique qu'il vient de finir.

Ce n'est qu'en 1950 que les 34 compositions sont exposées côte à côte, au musée des Beaux-Arts de Lyon, grâce à René Jullian. Certains tableaux exposés ensuite à la Faculté des lettres de Lyon sont vandalisés lors des événements de mai 1968. L'ensemble retourne définitivement au musée en 1978 avec l'accrochage des peintures.

Contexte de l'œuvre

Contexte historique L’élaboration de l’œuvre s’ancre dans une atmosphère relativement instable, nourrie par un contexte d’évolution économique et sociale précaire, notamment, la révolution industrielle, mais aussi par l’accentuation des disparités sociales, et enfin surtout par des bouleversements politiques majeurs. L’œuvre de Janmot met l’accent sur des questions sociales telles que la Loi Falloux, qui prévoit un remaniement des institutions éducatives et, de manière officieuse, l’autorisation de l'enseignement catholique dans les écoles primaires et les établissements secondaires. Cette loi donne une grande part à l'Église catholique romaine dans l'organisation de l'enseignement. En plus de l’éducation, la question du divorce est également abordée. En effet, si en 1816, le divorce est de nouveau supprimé par la loi Bonald, dès 1848 le débat refait surface, c'est donc ce que Janmot s'attache à transmettre.

Courant artistique

Le premier est caractérisé par l’émergence de deux mouvements artistiques majeurs opposés : le Néoclassicisme d’une part et le Romantisme d’une autre. Le Néoclassicisme se place dans la continuité du Classicisme du . Ainsi, des artistes comme Jacques-Louis David, Ingres ou Antonio Canova, recherchent l’ordre, la symétrie, la simplicité, la géométrie. Ils valorisent le dessin et le graphisme, aux dépens de la couleur. En somme, ils recherchent le « beau idéal ». Quant au Romantisme, il s’agit précisément d’un mouvement qui se forme en réaction au Néoclassicisme. C’est dans l’atelier de David que prend forme cet engagement esthétique proche du Néoclassicisme et qui réunit divers artistes au nom d’une idée absolue de la beauté picturale. Certains d’entre eux proposent de revenir aux origines de l’art, au temps du mysticisme byzantin ou de l’Antiquité grecque. Pour mener à bien leur projet, ils auront l’originalité de s’installer dans un couvent afin d’y mener une vie monacale en accord avec leur idéal esthétique de pureté. En outre, Janmot est également considéré par certains critiques comme faisant la jonction entre romantisme et symbolisme.

Le Mouvement nazaréen est un mouvement artistique fondé au début du par un groupe de six élèves artistes allemands. Influencés à la fois par le catholicisme et le Romantisme, les peintres nazaréens se donnèrent pour objectif de renouveler l’art religieux par l’étude des anciens maîtres italiens et allemands. Comme ses amis peintres lyonnais, Janmot est influencé par ce courant. Janmot a très vraisemblablement connu les Nazaréens, par l’intermédiaire de Flandrin. Celui-ci était l’élève d’Ingres, peintre français néo-classique du . Ce dernier s’inspire, à ses débuts, des techniques droites et raides de l’art grec, avant de se convertir à une approche des courbes et des drapés réalistes. Le mouvement a certainement impressionné Louis Janmot, ne fût-ce que par son prestige dans le monde catholique, et la vue des fresques terminées depuis longtemps à Rome.

Janmot est considéré comme un artiste de transition entre le romantisme et le symbolisme, préfigurant le versant français du Préraphaélisme (œuvres qui avaient pour fonction première d’être morales sans nécessairement remplir un désir d’esthétique). Les préraphaélites aspiraient à agir sur les mœurs d’une société qui, à leurs yeux, avait perdu tout sens moral depuis la révolution industrielle. Cependant, « il ne suffit pas que l’art soit suggestif, soit didactique, soit moral, soit populaire ; il faut encore qu’il soit national ». Dans ce courant il y avait une importance de la place des femmes, qu’on retrouve dans l’œuvre du Poème de l’âme. Les femmes représentées par ce courant sont des symboles : personnages bibliques, mythologiques, etc.

Description de l’œuvre

Cette composition de dix-huit peintures à l’huile répond au format du Prix de Rome (de 1.30 mètre à 1.45 mètre de hauteur sur 1.40 mètre à 1.45 mètre de largeur). Chaque tableau est accompagné d’un poème en vers le complétant. Louis Janmot est artiste catholique, très pieux qui souhaite que son œuvre religieuse soit l’équivalent d’un discours didactique. Ses tableaux et le poème associé sont une forme d’évangélisation et d’argumentation.

Les 18 peintures racontent les aventures sur Terre d'une âme masculine. Et les 16 dessins racontent les émotions traversées par l'homme resté seul, qui retrouve le Paradis grâce à des interventions féminines.

Génération divine vignette|Tableau 1 : Génération divine (vers 1845). Ce premier tableau marque le début de l'odyssée de l'âme humaine à travers le Poème, depuis sa création jusqu'à son retour au paradis. Au centre, la Trinité formant un triangle symbolique enserre un petit bébé représentant la naissance de l'âme. En bas, la base élargie de ce triangle figure les ; sur le phylactère sont écrits les mots Praeterita, Presentia et Futura. Derrière, le paradis montre à gauche des humains réintégrant l'éternité, au centre des scènes de retrouvailles, et tout autour des cercles d'anges aux visages féminins. Au fond dans la brume, se trouve une croix lumineuse au-dessus d'une Pietà.

Ce tableau a été peint autour de 1845, en même temps que le deuxième et le douzième, qualifiés d'.

Le Passage des âmes vignette|Tableau 2 : Le Passage des âmes (1854).

Ce deuxième tableau représente la transition entre le Ciel et la terre, les anges transportant les âmes vers leur destin : en bas à gauche un ange se cache les yeux pour ne pas voir le sort funeste de son protégé, derrière la grande aile de l'ange central un religieux ressemblant à Henri Lacordaire est porté vers le haut, et l'ange principal va déposer sur terre le héros du Poème de l'âme. Sur la droite, dans la partie sombre, se trouvent les sept péché capitaux. L'orgueil couronné tient dans un bras la colère nue, au-dessus et de gauche à droite : la paresse ailée et endormie, l'avarice crispée sur son trésor et la luxure aux seins nus tenant la gourmandise par les cheveux. Derrière l'envie. En bas, Prométhée sur son rocher représente l'humanité.

Le tableau est signé L JANMOT et daté de 1854.

L'Ange et la mère vignette|Tableau 3 : L’Ange et la mère.

Dans un décor d'automne, le jour se lève sur l'âme incarnée en un petit garçon enlacé par sa mère, vêtu du vêtement rose qu'il portera tout au long du Poème. Au-dessus des collines appuyant le contre-jour de la scène, se trouve le croissant de lune virginal. L'ange en train de prier, forme une croix avec le plan d'eau : il prie de dos et semble prêt à repartir. L'ensemble, avec la douceur de la mère, la végétation de terrain acide, l'oiseau sur sa branche et les silhouettes d'arbres au fond évoquent une atmosphère poétique.

Ce tableau est une variante de L'Ange gardien peint par Janmot en 1836.

Le Printemps vignette|Tableau 4 : Le Printemps (1854).

L'héroïne apparaît dans une scène entièrement terrestre où les deux enfants ont environ 5 ans et sont peints dans des attitudes opposées. La végétation est identifiable (rhododendrons, digitales, églantiers) et des oiseaux et des papillons sont présents.

Le tableau est signé L JANMOT et daté de 1854.

Souvenir du ciel vignette|Tableau 5 : Souvenir du ciel (vers 1848).

Cette scène se situe en bord de Saône au sud de Lyon à La Mulatière, près du logement de son ami Laurent Paul Marie Brac de La Perrière. Les deux enfants, légèrement plus âgés que dans le tableau précédent, sont en lévitation et lèvent les bras vers le Ciel où la Vierge présente son enfant Jésus. Autour d'eux des anges câlinent des bébés. Ce tableau fait référence aux mères du ciel du Faust II de Goethe.

Les premières ébauches ont été réalisées à Rome en 1835, d'autres études faites en 1846 et 1847.

Le Toit paternel vignette|Tableau 6 : Le Toit paternel (1854).

Cette pièce rassemble sept personnes et de nombreux symboles autour de la prière et de la famille. Assises à la table, une femme prie les mains jointes, la seconde brode, représentant le travail manuel, et la dernière tient un livre saint. À l'écart, Janmot en autoportrait se tient oisif, avec à son pied un chien à peine visible servant d'allégorie de la fidélité conjugale au moment où Frédéric Ozanam publie Du divorce contre le projet législatif voulant le faciliter. Le travail intellectuel est représenté par les livres posés sur la table et sur l'étagère. Les deux enfants observent l'orage, avec à leur gauche un rosier et un géranium mis à l'abri du mauvais temps, et à leur droite une fileuse symbolisant le temps qui passe. Sur l'armoire dans le coin au fond est posé un buste pétrifié représentant un ancêtre.

Ce tableau a été esquissé en 1848, il est signé L JANMOT et daté de 1854.

Le Mauvais Sentier vignette|Tableau 7 : Le Mauvais Sentier.

Les deux ados enlacés montent un escalier. Le long du sentier à droite, treize arcades sont occupées par douze professeurs en toge tenant des cierges et des papiers, parmi lesquels on peut reconnaître Victor Cousin et Francisque Bouillier, et une sorcière assise. Cette dernière est habillée en noir, tient les clefs du savoir en regardant les enfants, avec un pied posé sur des livres en haut de marches qui descendent dans un gouffre. La perspective, l'arbre aux racine inquiétantes, l'araignée et les squelettes en forme de danse macabre au-dessus de la sorcière font penser à un piège.

De plus, la scène est éclairée par un croissant de lune caché derrière l'arbre, illuminant jusqu'à l'œil blanc de la sorcière et projetant des ombres à l'aspect fantastique. Théophile Gautier voit dans cette toile .

Ce tableau a été esquissé en 1850, au moment où est votée la loi Falloux établissant la liberté de l'enseignement secondaire, Alfred de Falloux étant le beau-père de Victor de Laprade un ami de Janmot ; il est signé L JANMOT et daté de 1854.

Cauchemar vignette|Tableau 8 : Cauchemar.