vignette|Francisco Goya y Lucientes, Pintor, autoportrait gravé de Francisco de Goya appartenant aux Caprichos (1799).
Les estampes de Goya sont la production de Francisco de Goya comme graveur. Caractérisée par sa grande innovation technique, stylistique et thématique, elle est considérée, avec ses Peintures noires, comme le précédent de l'expressionnisme et des avant-gardes du Enrique Lafuente Ferrari introduit le thème de la peinture contemporaine en positionnant Goya comme lien entre la tradition baroque et les styles postérieurs comme l'expressionnisme, le surréalisme, etc. au travers de ce peintre in José Ramón Mélida l'évoque dans un discours inaugural à l'Académie royale des beaux-arts Saint-Ferdinand en 1906 in .
Sa production s'étend sur toute sa carrière, des estampes religieuses, dont (« Fuite en Égypte ») au début des années 1770, aux Taureaux de Bordeaux, des lithographies réalisées en 1824-1825, en passant par les Caprichos, Les Désastres de la guerre, La tauromaquia et les Disparates, en montrant à chaque fois une grande maîtrise de toutes les techniques de gravures.
Goya et la gravure Goya est un peintre dont l’apprentissage progresse lentement et son œuvre de maturité est relativement tardive. Il n’est pas étonnant qu’il n’obtienne pas le premier prix au concours de peinture de troisième catégorie convoqué par l’Académie royale des beaux-arts Saint-Ferdinand en 1763, pour lequel le jury vote pour Gregorio Ferro (vol. 1), sans mentionner Goya. Trois années plus tard, il retente sa chance, cette fois lors d’un concours de première classe pour l’obtention d’une bourse de formation à Rome, sans plus de succès.
Après ses deux échecs pour obtenir une bourse pour aller étudier les maîtres italiens , Goya, avec ses propres moyens, part à Rome, Venise, Bologne et à d'autres villes italiennes où il fait l’apprentissage des œuvres de Guido Reni, Rubens, Véronèse et Raphaël, entre autres. Il existe un important document au sujet de ce voyage d’étude : un carnet de notes intitulé « Cahier italien » est notamment le premier d’une série de carnet de croquis et d’annotations conservée en majeure partie au musée du Prado. Ces albums se distinguent par une lettre de A à H qui en indiquent l’ordre chronologique. S'y trouve la majeure partie des dessins de Goya, où il s’exprime de façon très libre et rapide. Dans ce domaine cependant, le « carnet italien » est le plus conventionnel, puisqu'il s’agit d’un cahier de travail et d’exercices plus qu’un corpus d’œuvres originales.
Goya peint Hannibal vainqueur contemple pour la première fois l'Italie depuis les Alpes, qui montre combien le peintre aragonais est capable de s'émanciper des conventions des images pieuses apprises avec José Luzán et du chromatisme du baroque tardif.
Il est probable que le premier rapprochement de Goya à la gravure ait eu lieu dans l'atelier de ce dernier, même si on peut supposer que ce séjour en Italie a dû permettre à Goya de connaître le travail de Giovanni Battista PiranesiSa première gravure connue, Huida a Egipto est en effet signée à la manière italienne, ce qui pourrait suggérer qu'il l'a exécutée en Italie, comme le dit Harris in .. Son studio était en effet situé sur la voie romaine « Felice » (désormais « Sistina »), près de la piazza di Spagna, un endroit très fréquenté par les artistes espagnols qui étudient à Rome. Goya y était par ailleurs contemporain de deux autres graveurs, Domenico Cunego et Giuseppe Vasi, avec qui s'était formé Piranesi.
Goya aurait commencé à travailler sur ses premières gravures peu après son retour en Espagne, mi-1771Voir Note 1, cependant.. Dès lors, on peut penser que ces estampes religieuses sont le point de départ de son œuvre graphique. Les raisons de ce choix thématique est inconnu, mais il est probable qu'il ait voulu se montrer disponible pour ce genre de travail vis-à-vis des convents et autres confréries qui les mettaient ensuite en vente. Comme les fresques dans des édifices religieux qu'il entreprendra peu après, ce sont des commandes assez fréquentes et un bon moyen pour s'intégrer dans la profession, comme nombre d'artistes formés à l'Académie royale des beaux-arts Saint-Ferdinand de Madrid.
La gravure est en plein essor au grâce à différentes inventions techniques et à l'ample thématique des œuvres produites. C'est Goya qui synthétise toute l'importante de l'art de la gravure comme création propre et singulière pendant ce siècle. Il utilise l'aquatinte aux côtés de l'eau-forte — et même la technique dite du fumé — pour faire ressortir le dramatisme de ses compositions, ce qui pourra se voir sur les séries des Caprices, des Disparates, mais aussi sur d'autres estampes de mœurs et religieuses.
Son activité comme graveur commence officiellement en 1771 avec l'eau-forte . L'époque de Goya coïncide avec la génération la plus importante de graveurs espagnols de taille-douceCela explique la très faible influence de Goya sur la gravure du , alors que sa gravure sera estimée comme la plus importante, voire la pionnière, par les spécialistes contemporains. Voir ..
En 1778, il réalise quelques gravures en copiant des œuvres de Diego Vélasquez, son grand modèle : Le Triomphe de Bacchus, La Reine Isabelle de France à cheval, Le Cousin, etc. Ce sont des estampes d'apprentissage qu'il vendait à la Gaceta de Madrid. Il réalise également d'autres œuvres hors série en 1778-1780, dont il faut mentionner l'impact de l'image et le clair-obscur motivé par le tranchant (« Le garroté »).
En 1799, le journal madrilène Diario de Madrid annonce la vente le de la série des , ce qui inaugurera la gravure romantique et contemporaine de caractère satiriqueL'annonce de la vente des Caprices aurait été rédigée par Leandro Fernández de Moratín et avait la teneur suivante :.
Il s'agit de la première réalisation d'une série d'estampes de caricatures espagnole, à la manière de ce qui se faisait en Angleterre et en France, mais avec une grande qualité dans l'utilisation des techniques de l'eau-forte et de l'aquatinte — avec des touches de burin, de brunissoir et de pointe sèche — et une thématique originale et innovatrice : les ne se laissent pas interpréter d'une seule façon, contrairement à l'estampe satirique conventionnelle.
Pendant la guerre d'indépendance espagnole, il crée sa seconde série de gravures, Les Désastres de la guerre en 1810, avec d'horribles scènes de souffrance. Goya a été cette année-là aux côtés du général Palafox et qu'il a immortalisé des moments vus en personne. Ces estampes, tirées pour la première fois en 1863 constituent une réflexion crue sur l'horreur, la cruauté et la mort. Il dépeint une réalité, mais sa façon de la montrer est unique et suit une évolution constante de sa technique ; il maîtrise de plus en plus l'eau-forte, l'aquatinte, la gouache, la pointe sèche, le busin, le brunissoir et le frottoir.
Le , est annoncée dans la vente d'une nouvelle collection d'estampes de Goya, consacrée cette fois à l'histoire des taureaux en Espagne ainsi qu'à différentes anecdotes concernant les plus célèbres toreros : La tauromaquia. Ces 33 planches de cuivre gravées à l'eau-forte constituent l'apogée de l'histoire universelle de la gravure et la référence principale du développement de l'estampe moderne. Le thème utilisé est très commun à cette époque et permet à Goya de se rapprocher à nouveau des thèmes populaires.
Enfin, les Disparates, apparus pour la première fois en 1864 dans une publication de l'Académie royale sous le titre de , sont réalisés à l'eau-forte et aquatinte et sont les plus difficiles à interpréter.
Ses séries Los caprichos, Desastres de la guerra, La tauromaquia et Disparates représentent le tournant entre la gravure traditionnelle classique et la conception moderne, plus originale et créative. Ses estampes sont en plus l'étalage de la maîtrise de la technique de la gravure, chargée d'innovations qui laissent voir en eux sa conception de la figure de l'artiste, qui doit s'exprimer en totale liberté pour laisser libre cours à l'imagination.
Après avoir réalisé l'une de ses séries les plus célèbres, La tauromaquia, le peintre aragonais reprend ce thème à Bordeaux, où il s'est installé en réalisant des lithographies, une nouveauté technique, appelée Les Taureaux de Bordeaux. D'un âge déjà avancé, Goya étudie cette nouvelle technique et montre sa capacité d'apprentissage et de recherche du potentiel de chaque technique pour exprimer sa créativité. Les premières lithographies de Goya prolongent son activité comme dessinateur et témoignent de sa modernité.
Ignorée par ses contemporains, les gravures de Goya constituent, selon les spécialistes contemporains l'apogée de cette technique en Espagne, voire en dehors. La comparaison avec les autres graveurs de son époque mettent en exergue les aspects rénovateurs de son art et de l'exploitation de toutes les techniques de gravure pour les utiliser comme moyen d'expression au service de sa liberté créative.
Les cahiers préparatoires Pour préparer ses peintures et gravures, Goya a utilisé de nombreux cahiers ou albums, qui sont des véhicules pour ses notes, des brouillons, des croquis... Mais la plupart de ce matériel est en fait une œuvre privée et personnelle qui a une valeur propre. Il a commencé avec le « cahier italien », commencé au début des années 1770, et a produit divers albums, catalogués de la lettre « A » à la « H ».
La plupart des pages ont été arrachées pour être vendues une à une, mais une majorité a pu être réunie au musée du Prado.
Le (« Cahier italien ») est un cahier de dessins originaux et de textes autographes commencé lors de son voyage en Italie en 1770. Il est composé de 83 feuilles de papier vergé blanc et a été fabriqué dans la localité de Fabriano. L'artiste l'a acheté en vue de sa traversée du pays. Il réunit des œuvres de création, des études de dessin, des représentations de monuments architecturaux et des copies d'œuvres picturales qu'il a contemplées lors de son séjour en Italie, ce qui a été un moment clé de son apprentissage.
L’ (« Album A » ou — « Petit cahier de Sanlúcar » — ou encore ) est une collection de dessins réalisés entre Sanlúcar de Barrameda et Doñada lors de l'été 1796. Goya y était invité par la duchesse d'Alba, devenue veuve de , duc d'Alba, récemment. Dans les pages de ce cahier apparaissent la duchesse et ses dames de compagnies, représentées dans l'intimité, allongées, se lavant ou se promenant, toujours dans des attitudes sensuelles qui présagent certaines des œuvres postérieures, en particulier dans l’Album B et dans les Caprichos. Il est possible que les dessins de jeunes femmes allongées sur le lit ont pu servir de préparation à La Maja nue, qui a été réalisée ces années-là.
L’ (« Album B » ou ou encore ) est une collection de dessins réalisée dans le même contexte que l’Album A. Une centaine de dessins de l’Album B sont connus et les pages de l'album sont numérotées et possèdent, pour la première fois, des légendes aux scènes représentées. Cinq de ces feuilles sont conservées au Musée du Prado. Aussi bien les estampes des Caprichos que la majeure partie des dessins de l’Album B sont avant tout une satire que Goya conçoit comme un moyen de combattre les vices de l'homme et les absurdités de son comportement.