Maurice-Henri Weil, né à Paris le et mort en Tchécoslovaquie« Le commandant Maurice Weil », Le Figaro, 8 août 1924, . en juillet 1924Le Temps, 20 juillet 1924, ., est un militaire et historien français. Son nom apparaît dans deux affaires d'espionnage de la fin du , dont l'affaire Dreyfus.
Biographie
Maurice-Henri Weil est le fils d'Ignace-Léopold Weil, un négociant commissionnaire parisien né dans le Saint-Empire romain germanique, à Cassel (Hesse), à la fin du Selon son acte de décès (n 1409, 26 novembre 1873, état civil du de Paris), Ignace Weil serait mort à l'âge de 78 ans (et donc né vers 1795), mais l'acte de naissance de son fils lui donne 46 ans en 1845.. Sa mère, Pauline Bauer, est la sœur d'Hermine Bauer (mère d'Armand Rosenthal, journaliste connu sous le nom de plume de Jacques Saint-Cère) de Sacher-Masoch, « Confession de ma vie » (), Mercure de France, avril 1907, . et de Bernard Bauer, d'origine hongroise et de confession juive qui, prenant la nationalité française et se convertissant au catholicisme sous le Second Empire, devient le confesseur de l'impératrice Eugénie avant de défroquer et de se marier en 1899.
Carrière militaire (1868-1881, 1890-1893)
Entré dans l'armée dans les dernières années du régime impérial, Weil bénéficie de l'influence de son oncle auprès de Napoléon III. Incorporé au de la Garde nationale mobile lors de la création de ce corps en , le jeune homme y obtient le grade de sous-lieutenant dès 1869. En 1870-1871, il participe à la guerre franco-allemande puis, dans l'armée de Versailles, à la répression de la Commune. Il termine l'« année terrible » comme officier d'ordonnance du général Berthaut, qui le décore de la Légion d'honneur le (à la suite de sa nomination par décret du ).
Capitaine au territorial de dragons, Weil est attaché en 1875 à l'état-major général du Ministère de la Guerre, où son excellente connaissance des langues étrangères, notamment de l'allemand, lui vaut d'être affecté au Service de renseignement (officiellement « Section de statistique ») organisé par le colonel Samuel et placé sous les ordres du commandant Campionnet. Ainsi, dès le mois d'octobre-novembre de cette année, il est chargé d'une mission à Berlin. C'est dans ce service que Weil fait la connaissance du capitaine Henry et du sous-lieutenant Esterhazy, entrés au Deuxième Bureau quelques années après lui. Il se lie également avec des officiers généraux tels que Warnet, Tisseyre et Lewal, et fréquente les salons de la haute bourgeoisie financière juive (Rothschild, Ephrussi, Cahen d'Anvers)Bredin (cf. bibliographie), .. Weil est d'ailleurs allié à la famille Rothschild depuis son mariage, le , avec Henriette Landauer, fille du banquier viennois Adolphe Landauer et d'Ellen Henriette Worms, une arrière-petite-fille de Mayer Amschel Rothschild, fondateur de la célèbre dynastieTranscription d'acte de mariage n 37, 16 janvier 1878, état civil du de Paris..
En , le capitaine Weil est versé au de cavalerie territoriale. À cette époque, il consacre beaucoup de son temps aux recherches et publications historiques mais aussi aux courses de chevaux, où il n'hésite pas à s'entremettre lors des paris. Cette activité de bookmaker s'accompagne de malversations qui, révélées par la presse en , alertent les supérieurs de Weil. Désormais visé par une enquête, Weil démissionne le mois suivant et s'exile temporairement en Espagne, à Malaga, prétextant un séjour de santé prescrit à son épouse.
Après plusieurs années de relative discrétion, pendant laquelle il continue de publier quelques travaux historiques (dont les Œuvres militaires de Bugeaud), Weil réintègre l’armée en grâce à la protection du gouverneur militaire de Paris, le général Saussier, dont Weil aurait été la maîtresse. Moins d'un an plus tard, le , Weil, désormais officier d'ordonnance de Saussier, est nommé chef d'escadron (commandant). Menées sous couvert d'études historiques, les recherches qu'il effectue à cette époque dans les archives du ministère de la Guerre préoccupent le ministre, Freycinet, qui y met finDutrait-Crozon, .. Il règne en effet une « espionnite » fondée sur la disparition de nombreux documents confidentiels, dont des plans directeurs de places fortes qui sont transmis, en 1892, par un espion non identifié, au nouvel attaché militaire de l'ambassade d'Allemagne, Maximilian von SchwartzkoppenBredin, ..
À partir de , Weil est la cible de violentes attaques de l'antisémite marquis de Morès, qui écrit dans La Libre Parole qu'« il y a, au Gouvernement de Paris, un escroc juif, tout-puissant, nommé Weil, qui fait toutes les sales besognes ». Ainsi accusé d'espionnage, Weil est à nouveau poussé à la démission à la suite de l'ouverture d'une enquête en 1893.
Rôle dans l'affaire Wœstyne-Jung-Cissey-Kaulla (1880)
Il est à noter que l'article de Morès fait allusion à l'affaire Jung, survenue douze ans plus tôt.
En , la presse rapporte qu'un officier de l’état-major général a transmis aux Allemands des documents volés au ministère de la Guerre. Se croyant suspecté par le général Farre, le journaliste et ancien officier Alfred-Oscar Wachter clame son innocenceLa Justice, 3 et 16 septembre 1880, .. Un journaliste du Gaulois, Yvan de Wœstyne, accuse alors le lieutenant-colonel Jung, provoquant ainsi un retentissant procès en diffamation au cours duquel Weil témoigne en faveur de l'officier en indiquant qu'aucune enquête n'a été diligentée contre lui et qu'aucune pièce n'a disparu du ministère« L'affaire Jung-de Wœstyne », Le Petit Parisien, 14 octobre 1880, ..
Jung innocenté, ces suspicions d'espionnage rebondissent sur son ex-épouse, Lucy de Kaulla, une baronne allemande ou autrichienne qui aurait été, selon Laisant et Rochefort, la maîtresse et la complice du général de Cissey. Dépourvus de preuves, les journalistes sont condamnés pour diffamation. Lors de l'enquête, le capitaine Weil a été « appelé à renseigner la commission sur les faits qui ont amené son départ [en ] du ministère de la Guerre »« L'enquête Cissey », Le Petit Parisien, 17 décembre 1880, ..
Rôle dans l'affaire Dreyfus (1894-1904)
Malgré sa nouvelle démission, Weil conserve ses réseaux et ses amitiés. Il continue notamment d'intervenir en faveur de son ami Esterhazy, alors aux abois, en recueillant auprès du grand rabbin, de la baronne Nathaniel de Rothschild et d'autres notables juifs les sommes nécessaires au secours financier de son ancien collègue. Il lui ouvre également les colonnes du Journal des sciences militaires en 1896Bredin, . et le recommande à ses amis généraux pour lui permettre de trouver un nouvel emploi au ministère. Ces démarches sont peut-être la conséquence d'un service rendu, Esterhazy ayant pu intervenir auprès de Drumont, directeur de La Libre Parole, pour faire cesser la campagne contre WeilCour de cassation, 1904, ..
En 1894, Esterhazy est entré en contact avec Schwartzkoppen, auquel il souhaite vendre des documents militaires confidentiels. Ce trafic est découvert en par la « Section de statistique » mais les documents interceptés à l'ambassade (dont le fameux « bordereau ») taisent le nom du traître, qui apparaît seulement comme un officier ayant ses entrées à l'état-major. Que ce soit par réflexe antisémite (le colonel Sandherr, chef de la section, est un antisémite convaincu) ou par volonté de protéger le véritable coupable, c'est le capitaine Alfred Dreyfus qui est arrêté, condamné et déporté au début de l'année 1895.
Cependant, en , le lieutenant-colonel Picquart, successeur de Sandherr, parvient à découvrir un document compromettant (le « petit bleu ») adressé par Schwartzkoppen à Esterhazy. Il entreprend par conséquent une enquête qui l'amène à intercepter plusieurs lettres échangées entre Esterhazy et Weil. Il entre également en contact avec un agent allemand, Richard Cuers, qui promet des renseignements sur le vrai traître. Une entrevue a lieu à Bâle le entre Cuers et plusieurs agents de Picquart, dont Lauth et Henry. Cependant, alors que Cuers rapporte que le véritable coupable serait « un commandant français […] de famille autrichienne », Henry le fait taire en devenant agressif et menaçant, puis Lauth rédige un rapport incomplet de l'entrevueBredin, , d'après une lettre de Cuers à Cornély datée du 15 juillet 1899 et citée par Joseph Reinach (Histoire de l'affaire Dreyfus, t. II (Esterhazy), Paris, Fasquelle, 1908, ).. Ainsi sabotée par les propres hommes de Picquart, l'enquête est étouffée par les autorités militaires et il faudra attendre plusieurs mois avant que soit relancée l'affaire Dreyfus.
Le , Weil reçoit une lettre anonyme l'informant que le député Castelin, qui a annoncé son intention d'interpeller le gouvernement sur l'affaire, va le dénoncer, lui et Esterhazy, comme complices. Il prévient alors ce dernier et cherche à éviter cette dénonciation en sollicitant l'intervention de son ami Adrien de Montebello, collègue de Castelin et membre de la commission de l'armée à la Chambre des députés. Montebello et un autre député, Jules Roche, ami d'Esterhazy, transmettent la lettre anonyme au ministre de la Guerre, le général Billot. Finalement, Castelin ne cite pas Esterhazy et son allusion à Weil confond celui-ci avec un certain Émile Weyl, oncle d'une belle-sœur de Dreyfus et auteur, en , d'un article qui divulguait trop de détails sur les préparatifs de l'expédition de MadagascarDutrait-Crozon, .. Mais Picquart a fait état de ses découvertes à son ami Leblois qui, le , les confie au vice-président du Sénat Scheurer-Kestner, convaincu à son tour de la complicité de Weil et d'EstherazyBredin, ..
Le , Weil témoigne au procès d'Esterhazy. Parmi les pièces à charge versées par Mathieu Dreyfus, frère d'Alfred, figure une lettre de dans laquelle Esterhazy déclarait que ses ennuis financiers finiraient par l'acculer au « crime ». Pensant que son « ami de vingt ans » l'a trahi, Esterhazy lui reproche son ingratitude en affirmant qu'« il est une circonstance où [il] lui [a] sauvé l'honneur ». Weil se déclare cependant victime d'un malentendu, la lettre ayant été communiquée au grand rabbin (qui l'avait ensuite transmise à Dreyfus par l'entremise de Bernard Lazare) uniquement pour appuyer les demandes de secours en faveur de son ami, dont la tentation de commettre un « crime » n'avait rien à voir avec une quelconque intention de trahir : nourrissant alors des pensées suicidaires, il aurait simplement songé à mettre fin aux jours de sa femme et de ses filles afin de leur éviter de vivre dans la misèreAlbert Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1897-98 : L'affaire Dreyfus, vol. I, Paris, Dentu, 1898, ..
Malgré ce témoignage à décharge, Esterhazy est en froid avec son « camarade d'enfance » et envisage même de détourner les soupçons sur celui-ci, en suggérant à un agent de la « Section de statistique », Guénée, de présenter Weil comme un parent d'Alessandro Panizzardi, attaché militaire de l’ambassade d'Italie, complice et amant de SchwartzkoppenHenry Mornard, L'affaire Dreyfus : la révision du procès de Rennes, 15 juin 1906-12 juillet 1906, Paris, Ligue française pour la défense des droits de l'homme et du citoyen, 1907, .. Relayée par L'Intransigeant de Rochefort, cette fausse information est démentie par La Tribuna de Rome : en réalité, Weil est en parenté avec un prédécesseur de Panizzardi, le marquis Incisa di CameranaLe Rappel, 11 janvier 1899, ..