Au (§ 44) de la première section de Être et Temps (SZ ) Les références renvoyant à Être et Temps sont toujours données, sous la forme (SZ p) par rapport à la pagination du texte allemand toujours signalées dans les traductions françaises, Martin Heidegger reprend une interrogation qu'il poursuivra jusqu'en 1930 avec la conférence De l'essence de la vérité » publiée en français en 1990 dans Questions I et II! chez Gallimard. Dès le début il entreprend la « Destruction ou Déconstruction » du concept philosophique de Vérité, tel que venu jusqu'à nous depuis sa première apparition dans la Grèce archaïque. Il apparaît que ce concept traditionnel, que l'on définit habituellement comme et qui trouve son application dans le jugement, a subi au cours du temps de nombreuses métamorphoses.. Dans des analyses remontant aux premiers pré-socratiques (voir Heidegger et les Présocratiques) , Heidegger, en recherchant la source et les conditions de possibilités, exhume le sens originaire du concept de Vérité comme Alètheia, qui n'est pas, à l'inverse de son sens actuel, un concept de relation mais l'expression du surgissement hors du retrait, de l'étant en soi. Ce sens a été perdu avec Platon et Aristote et l'idée de Vérité a subi depuis son origine plusieurs transformations pour aboutir en dernier à la vérité-certitude qui nous procure l'illusion de la calculabilité universelle, devenue la vérité de notre temps (à travers la domination de la « technique»).
La déconstruction du concept traditionnel de Vérité Il s’agira de montrer que la définition ontologique de la Vérité, sous ses formes historiques, d'abord par la concordance puis par la rectitude du jugement, est en retrait sur la notion extrêmement complexe des premiers penseurs de l’Alètheia, essentiellement Parménide, mais aussi tout aussi réductrice par rapport à son sens courant et populaire (épopée homérique) comme l’expose Marcel Detienne dans son livre .
On constate que quelque chose de la richesse du premier sens de la « Vérité-Alètheia » s'est perdu au cours de l'histoire, dans un processus de dégénérescence déjà bien entamé dans la Grèce classique depuis Platon jusqu'à Aristote. En fait, note Jean Greisch .
Les époques de la Vérité La mutation de l'essence de la vérité survenue avec la détermination platonicienne de l'être comme « », et qui fut selon Heidegger, le premier pas qu'il va qualifier de catastrophe, résulterait de la confusion initiale entre l' , qui découle nécessairement de l'interprétation de l'être comme idea. Cette interprétation, dans laquelle l'effet ou le résultat de l'être, prend la place de l'être lui-même, a été interprétée par Heidegger comme le coup d'envoi d'une longue période de déclin qui ouvre la voie à ce qu'il a qualifié d'histoire de « l'oubli de l'être ».
Déjà Parménide avait avant Platon, établi une corrélation entre la « pensée » et l' « être ». Dans la suite logique, l' « idea », sous la forme d'un énoncé propositionnel (les catégories), va déterminer la présence de la chose. Cette notion de vérité, comme conformité de la pensée à la chose une fois clairement émergée à partir d'Aristote va se prêter historiquement à de nombreuses variations. Toutefois Franco Volpi considère que Heidegger a toujours .
Il y eut par la suite la vérité scolastique, dans laquelle l'adéquation de l'intellect humain à la chose se fondait sur l'adéquation de la chose à . Martina Roesner, note qu'une fois que la vérité phénoménale originaire eut été supplantée par cette vérité transcendante, la dimension langagière de la vérité s'est réduite à la correspondance établie par l'intellect entre la proposition et l'état des choses. Emmanuel Kant, sans rien changer à l'équilibre de ce face à face, est venu par la suite pour .
Cette permutation dont le mérite revient à Kant est qualifiée ordinairement de « révolution copernicienne ». Toutefois, pour Heidegger, remarquent les traducteurs et interprètes de Kant et le problème de la métaphysique cette permutation exprime beaucoup plus le fait que pour qu'un objet soit saisi il faut au préalable qu'il soit saisi comme « étant » . Il est ainsi patent que la connaissance de l'objet empirique est dépendant de la connaissance ontologique, préséance qui va constituer pour Heidegger le sens authentique de la « révolution copernicienne ».
On notera, par ailleurs, que la variation vraiment décisive pour l'avènement du règne de la « Technique », dernière étape de cette longue histoire du déclin, se trouvait déjà formulée dans les travaux de Descartes avec la prévalence absolue qu'il accorde à la « vérité certitude »-, qui impose aux choses de se soumettre à un certain type de connaissance, la « mathesis » La mathésis est une interprétation orientée de l'essence du savoir en général. Cette interprétation exige l'unité d'un enchaînement fondé de propositions appuyé sur des propositions premières qui elles-mêmes ne requièrent pas de fondation. Elle devient chez Descartes le modèle de toute certitude, fondée sur l'évidence de l'intuition et chez un Leibniz, qui abandonne l'intuition cartésienne, appuyé sur la logique et la non-contradiction, tribunal de la vérité des propositions. Connaître, n'est dorénavant plus un simple dévoilement mais le moyen de s'assurer d'un pouvoir sur l'étant.
Les développements ultérieurs de la philosophie moderne conduisent à l'impérialisme de la pensée calculante, si bien qu'entre l' « ego cogito » et la notion nietzschéenne de la « volonté de puissance », nouvelle et dernière figure de la « vérité de l'être », il n'y a pas de discontinuité fondamentale(voir Heidegger et la question de la technique). Jean Beaufret remarque que la figure terminale d'un tel destin se présente comme la mutation totale de la vérité en système de « valeur ». Jean Greisch de son côté note que malgré la rupture «épochale » que l'avènement des philosophies modernes est censée représenter, Heidegger a pu soutenir que du point de vue ontologique, elles n'apportent rien de nouveau.
Heidegger a cherché à dépasser cette réduction idéaliste du commencement de la philosophie grecque à son achèvement dans la métaphysique post hégélienne de Nietzsche et de Kant. Heidegger comprend toute l'histoire de la métaphysique occidentale marquée par l'aggravation continue de l'« oubli de l'être » jusqu'à son oubli total dans l'ère de la technique, comme le .
Après le Tournant, cet oubli, est mis au compte de l'Être lui-même qui se dérobe et se retire, selon une Méta-histoire de la Vérité de l'Être, voir article sur Alètheia, pour laquelle les présocratiques ont frappé les premiers coups d'envoi ; c'est pourquoi plutôt que d'une histoire de l'oubli, qui impliquerait volonté ou négligence, Heidegger préfère parler . Le retrait se dit en grec époché ou époque , la mise hors jeu, le s'abstenir, ce qui veut dire que l'être se présente à nous sous diverses époques qui sont autant de modalités de son retrait.
Il y aura dorénavant dans la pensée de Heidegger une histoire de l'être et une histoire de sa vérité à travers la succession des époques. Le tournant historial de la pensée de Heidegger, devenue une , le conduit à se tourner vers le commencement de cette histoire : les présocratiques.
La perception heidegerienne de l'alètheia Dans son entreprise de refondation, Heidegger entreprend de retrouver le sens originaire de l'idée de Vérité, ou Aletheia, tant celle des présocratiques (Parménide, Héraclite, Anaximandre) que celle des poètes comme Homère et Hésiode. Pour un exposé exceptionnel du sens originel et de la complexité de l’Aletheia chez les grecs archaïques, on ne peut que recommander la lecture du livre de Marcel Detienne et de celui de Marlène Zarader.
On constate que chez les premiers penseurs présocratiques les trois thèmes de Phusis, de Logos et d’Alètheia, apparaissent comme perpétuellement mis en relation, car ils appartiennent au groupe des « paroles fondamentales » distinguées par Marlène Zarader dans son livreCes paroles fondamentales n'appartiennent pas seulement à ceux qui les prononcèrent. En tant que paroles du commencement, elles ouvrent tous les domaines du questionnement que la philosophie reconnaîtra comme sien : elles disent l’être, la vérité, le destin, le temps. . À cette époque de l'histoire de l'Être « Tous ces thèmes primordiaux avec celui de l’Alètheia s'ouvrent les uns sur les autres et en arrivent presque à s'identifier entre eux » comme le note Heidegger.
À partir de l'étymologie de alètheia, qui signifie littéralement « hors de la léthé », Heidegger va chercher à préserver, dans sa langue, le sens qu'il y perçoit en ayant recours au mot , qui vise à articuler une expérience originaire de la vérité comme Gérard Guest, Paroles des jours, séminaire 15/12/2007 séance, vidéo 13. Il s'agit bien d'une expérience ontologique (quant à l'être) et non pas d'un simple jeu linguistique qu'autoriserait le « a » privatif d'aléthéia. « aléthéia pensée de façon grecque est régie par la léthé, ne se fonde donc pas sur la construction du mot, mais dans la pensée que ». Ce dont cette expression rend compte chez les premiers penseurs et les poètes (Homère, Hésiode) et jusqu'à Platon, c'est donc d'un « Événement », un évènement de sortie qui n'est absolument pas réductible à son résultatà noter les hellénistes tels Marcel Detienne ont une autre approche de l'alètheia qui sans être absolument contradictoire à celle du philosophe met néanmoins plutôt l'accent sur le caractère religieux et sacramentel de ce qu'il nomme parole de vérité ( voir L'Alètheia dans la Grèce antique.
L'effondrement de l'alètheia
La perte de sens, l'oubli de l'être, en tant que , qui a eu lieu et à partir duquel la Métaphysique et l’histoire de l’occident prendront paradoxalement leur essor, cet évènement, Heidegger va le qualifier d', voire de voir Séminaire du Thor. En fait l’Idea de Platon n'était déjà plus l'apparaître lui-même dans son processus, mais seulement son résultat, la chose vue qui se fige en objet soit en présence constante en tant qu’ousia. Ici se fait une deuxième mutation de l’essence de la vérité qui va consister à soumettre l’être à la pensée, à la perception, au noein.
Heidegger considère que la catastrophe a eu lieu lorsque les penseurs ne prennent plus en considération l'évènement de l'apparition pour ne plus voir que l'apparu, que l'objet, la chose présente, définitivement renforcé dans la conception romaine puis Scolastique de la . C'est le tout début d'un processus qui verra le sens profond de la Vérité progressivement se perdre à jamais pour être remplacé par de simples procédures de vérification.
Depuis le Platon de l'Allégorie de la caverne qui voit la Vérité à travers l'éblouissement de l'Idée, en passant à sa définition comme forme chez Aristote, puis plus tard l'«adæquatio intellectus» et rei et la Véritas du Moyen Âge, chose étendue dans un espace mathématique chez Descartes, ou le phénomène perçu chez Kant, la compréhension de la « Vérité » demeure « correspondance entre l'idée et la chose ». Lorsque cette concordance est fermement établie, la vérité est réputée atteinte.
Un deuxième présupposé tout aussi commun et tout aussi problématique, d'origine aristotélicien celui-là, réduit le concept de vérité à sa dimension logique, qui veut qu' « une chose ne puisse en même temps et sous le même rapport être et ne pas être » selon le principe de non-contradictionC'est Franz Brentano dans son livre De la diversité des acceptions de l'être d'après Aristote, que Heidegger avait lu dans sa jeunesse, qui développera la conception logique de La Vérité en oubliant les passages où Aristote présentant une conception ontologique de la Vérité que Heidegger reprendra et privilégiéra. Voir .. La vérité ne saurait être affirmée que d'une chose réellement étante, selon les critères de la logique, alors même que, selon Heidegger, la logique est elle-même suspendue à la Vérité de l'Être, enfermant ainsi cette application du principe de contradiction dans un cercle.