Les Lumières radicales (en anglais Radical Enlightenment) sont une sous-branche des Lumières qui catégorise certains penseurs et écrivains de la deuxième moitié du jusqu'au milieu du . Il s'agit d'un syntagme historiographique destiné à une meilleure compréhension de la cohésion doctrinale de certaines Lumières. La thèse selon laquelle il existe ce pôle de penseurs dans leurs critiques du régime monarchique et des rouages du pouvoir fondé sur le droit divin, est portée dans le milieu universitaire depuis les années 1990. et Jonathan Israel en sont les deux principaux concepteurs. La recherche de la radicalité vise une relecture générale des Lumières fondée sur la notion de empruntée à Margaret Jacob.
Ce mouvement philosophique et intellectuel qui émerge dans le milieu du serait porté par les philosophes comme Spinoza, Hobbes et Bayle.
L'influence de leurs écrits aurait été déterminante dans les grands événements révolutionnaires de la fin du . Contre l'histoire officielle et ramassée sur les quelques décennies précédant la Révolution française, la théorie qu'il y aurait eu un mouvement radical montre un décentrage géographique, historique et intellectuel.
Émergence, développements, chronologie historiques C'est la période 1650-1750 qui formerait le cœur des Lumières. Jonathan Israel affirme que les développements des Lumières après 1750 ne sont Jonathan Israel, Radical Enlightenment, Philosophy and the making of modernity 1650-1750, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 31.. Il justifie son choix d'avoir comme point de départ non pas la Révolution anglaise, mais Lumières, numéro 13 « Lumières radicales radicalisme des lumières », Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2009, p.19. Citation de Jonathan Israel..
Les études de Jonathan Israel sont à la fois une synthèse encyclopédique et un essai engagé. Elles marquent une date dans l’historiographie des Lumières. Ce professeur d'histoire moderne d'Europe rend compte d'un ensemble de travaux qui se donnent l'objectif de repenser la charge subversive des Lumières.
Les sources des Lumières radicales sont les libertins érudits (ce que démontrent les travaux de Jean-Pierre CavailléJean-Pierre Cavaillé : « Libertinage ou Lumières radicales », in Qu'est-ce que les Lumières Radicales ? Libertinage, athéisme et spinozisme dans le tournant philosophique de l'âge classique, Catherine Secrétan, Tristan Dagron (dir.), Éditions Amsterdam, coll. « Caute ! », 2007.), les sceptiques (travaux de Gianni PaganiniGianni Paganini, « L’apport des courants sceptiques à la naissance des Lumières radicales », in Qu'est-ce que les Lumières Radicales ? Libertinage, athéisme et spinozisme dans le tournant philosophique de l'âge classique, Catherine Secrétan, Tristan Dagron (dir.), Éditions Amsterdam, coll. « Caute ! », 2007.), et une profusions d'écrits clandestins, surtout diffusés largement à partir de 1760 (travaux de Ira Wade à Princeton sur la littérature philosophique clandestine).
Thématiques Les Lumières sont antireligieuses, antimonarchiques et anti-aristocratiques. Elles combattent intellectuellement les oppressions religieuses et politiques, l’irrationnel, l’arbitraire, l’obscurantisme et la superstition de leur temps et des siècles passés.
Les Lumières radicales est un terme générique appliqué à divers courants, les courants de : républicanisme, clandestinité, déisme non-providentiel, panthéisme, hobbesianisme, cartésianisme radical, spinozisme, socinianisme, et franc-maçonnerieArticle: « Unité et diversité des Lumières radicales – Typologie de ses intellectuels et de ses racines culturelles » de Jonathan Israël p.37 in Qu'est-ce que les Lumières Radicales ? Libertinage, athéisme et spinozisme dans le tournant philosophique de l'âge classique, Catherine Secrétan, Tristan Dagron (dir.), Éditions Amsterdam, coll. « Caute ! », 2007..
Il en ressort que les Lumières radicales se définissent par : une hostilité à tout compromis entre la philosophie et la religion ; un matérialisme intransigeant fondé sur la thèse spinoziste de l’unité de la substance ; une vision purement rationaliste et mathématisée du monde ; des convictions républicaines et démocratiques ; le refus des inégalités, que celles-ci soient sociales, de race, ou de genre.
Un rejet des dogmes et du pouvoir religieux
Un athéisme ou un panthéisme doublé d'un matérialisme Une des caractéristiques des Lumières dites « radicales » est le système de pensée qui reposait sur le matérialisme, dans une définition générale du matérialisme qui incluait Spinoza et son monisme. L'idée est ici qu'il n'existe pas un univers spirituel et un univers matériel, mais seulement un univers sensible et matériel.
Ce matérialisme peut-être athée (Diderot, d'Holbach), mais est compatible avec certaines formes de christianisme unitarien, plus spécifiquement avec les amis sociniens de Spinoza, tels que Jebb, Priestley, Price, et WollstonecraftLumières, numéro 13 « Lumières radicales radicalisme des lumières », Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2009, p.23. Citation de Jonathan Israel..
Vision du droit Les auteurs des lumières radicales sont favorables à une morale universelle, produite par la raison, et qui est celle qui optimise le mieux la vie en société. Elle est fondée sur le respect de l'autre, de sa liberté, de ses droits. Les droits humains universels en découlent et sont les fondements d'un droit démocratique et rationnel.
Pensée naturaliste, républicaine et égalitaire Les pensées de Spinoza et de Bayle donnent forme à un corps de pensée naturaliste, athée, républicaine et égalitaire, tels que Boulainvilliers, Meslier, Du Marsais, Fréret en France; John Toland, Anthony Collins, Matthew Tindal en Angleterre; Friedrich Wilhelm Stosch, Theodor Ludwig Lau, Johann Christian Edelmann en AllemagneLumières, numéro 13 « Lumières radicales radicalisme des lumières », Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2009, p.14. Citation de Jonathan Israel..
Droits individuels et contrat social
Idéal de la liberté de philosopher Dans le Traité théologico-politique, Spinoza défend une liberté de philosopher dans l'État, qui ne connaisse pas une censure arbitraire. Cette liberté ne se limite pas aux élites, mais doit s'étendre à tous, grâce en particulier à un idéal d'éducation universel et indépendant de la religion.
Les lumières (Voltaire, Turgot, Adam Smith), au sens ou les définit Jonathan Israël, sont au contraire en faveur d'une nette distinction entre la liberté de philosopher, qui est nécessaire à la bonne administration de l'état, et les libertés civiles ou politiques pour tous, qui sont un danger latent pour l'ordre social.
Acteurs et portée Margaret Jacob, puis Jonathan Israel après elle, situent les Lumières radicales à l'origine des Lumières et traversant le mouvement des Lumières, et distinguent ensuite des Lumières modérées voire conservatrices. Jonathan Israel liste les auteurs qui pourraient être classés comme ayant porté la - «2 - Philosophy and the Making of Modernity 1. Spinoza and spinozism in the Radical Enlightenment», Jonathan Israël, dans Enlightenment Contested, 2006, p.43. :
France : Bayle (« excepté dans sa ligne politique »), Fontenelle, Boulainvilliers, Tyssot de Patot, Lahontan, Fréret, Meslier, Du Marsais, Lévesque de Burigny, Boureau-Deslandes, de Maillet, Mirabaud, d'Argens, Boindin, Rousset de Missy, Jean-Frédéric Bernard, Bruzen de La Martinière, Vauvenargues, Buffon, Diderot, D'Alembert, Helvétius, La Beaumelle, Boulanger, Morelly, Mably, D'Holbach, Jean-Jacques Rousseau (uniquement dans son rejet des hiérarchies, mais pas dans son hostilité au matérialisme ou à la pleine liberté d'expression), et La Mettrie (dans sa pensée matérialiste mais non dans sa ligne politique ou sa théorie morale.)
Hollande : le prédécesseur Spinoza pour van den Enden, Koerbagh, Lodewijk Meyer, les frères de La Court, Cuffeler, Beverland, van Balen, Walten, van Leenhof, et Mandeville.
Angleterre : Richard Price, Collins, Bolingbroke, Joseph Priestley.
Italie : Pietro Giannone, Paolo Mattia Doria, Antonio Schinella Conti, Radicati, et Giambattista Vico (penseur très contesté quant au fait qu'il soit un penseur catholique).
Il y a aussi un petit cercle de penseurs et écrivains allemands.
Différents pôles des Lumières radicales Quatre courants seraient à l’origine des Lumières : ..
C'est à partir d'eux que se composent des pôles en fonction de leur rapport à l’ordre ancien. Jonathan Israel sépare trois pôles : un pôle , un pôle cherchant le compromis entre les Lumières et la société d’Ancien Régime et enfin un pôle , mais influencé par les Lumières.. Cet argument repose sur une vision du champ philosophique comme ..
Pôle spinoziste-radical Jonathan Israel apporte la thèse qui est la plus controversée dans le débat scientifique sur les Lumières radicales. Selon lui, Spinoza serait l' des Lumières, l'inspirateur du mouvement qui se serait ensuite répandu dans toute l'Europe occidentale. En France, Paul Vernière a aussi travaillé sur l'importance du spinozisme dans le mouvement français des Lumières.
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Son principe est la » où Dieu est en tout (panthéisme spinozien) car . Dieu vu comme immanent suppose une métaphysique lourde en présupposés. Cette position sur Dieu est exposée dans son Éthique. Cette idée deviendra centrale au siècle des Lumières.
Spinoza était considéré comme un juif hétérodoxe par ses amis, comme un athée par ses détracteurs, mais lui-même exposa une doctrine sur la béatitude entraînée par la connaissance de Dieu, et la qualifia de béatitude du sage.
La doctrine politique de Spinoza est d'abord l'idée qu'aucune entité ne fait autorité sinon la raison humaine dont l'usage permet de maîtriser les affects qui traversent le corps et l'esprit humain.
Un des premiers débats qui séparent les héritiers radicaux du spinozisme des conservateurs et des lumières modérés porte donc sur la place de la providence divine et du changement social. Dans une optique spinoziste, dieu n'intervient pas, et les sociétés humaines sont donc le produit de nos choix. Pour des athées comme d'Holbach, l'approche est la même. A l'inverse, pour les philosophes modérés qui croient à la providence divine, le monde existe comme une création divine.
La conséquence de cette divergence n'est pas que religieuse, elle est politique et sociale. Pour les héritiers de Spinoza (bien plus que chez lui) l'organisation sociale n'est qu'un produit humain et peut-être remise en cause à l'aune de la morale et de la raison, y compris en contestant tout l'ordre établi. Les modérés considèrent au contraire que la société existante doit être réformée mais n'en reste pas moins une volonté divine dont l’essence doit être préservée.
Pôle des Lumières « modérées » Les philosophies de Leibniz de Locke ou de Wolff sont des réponses au spinozisme.
Le monde est voulu par Dieu, et Dieu ne peut vouloir le mal. Nous vivons donc dans un monde que nous pouvons sans doute améliorer, mais ce monde reste le meilleur possible. De la position de départ religieuse découlent donc des conséquences sociales et politiques importantes (plutôt réticentes à des changements trop importants), qui vont progressivement fracturer les positions politiques au sein des lumières.
Pôle des Lumières « consensuelles » ou « conservatrices » Les Lumières « conservatrices » visaient à maintenir la domination de l'aristocratie et de la Cour sur la sociétéLumières, numéro 13 « Lumières radicales radicalisme des lumières », Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2009, p.25. Citation de Jonathan Israel..
Les principales sont : Montesquieu, Voltaire, Turgot, Frédéric le Grand, Hume, Ferguson, Adam Smith, Edmund Burke, Reimarus, Möser et Rehberg.